LESE RATE
Famille Souche ; Forêt : —Chasse, Famille Instable.
Sur les sols primitifs le facteur primordial, c'est le lieu : Riches pâturages, pêches fructueuses, chasses abondantes, tel est le mobile des familles anciennes, tel est encore aujourd’hui le souci des peuples de l'Orient, des familles maritimes et des habitants des forêts.
Mais quand l’homme entre en lutte avec la nature, si vivant sur un steppe ou dans une forêt, il la transforme en champs cultivés ; s’il se construit des voies de communications : chemins de voitures, chemins de fer, canaux etc., le lie sera combattu dans son influence, il sera éliminé comme facteur social et le travail lui succèdera.
C'est ainsi que les peuples sont passés de l'art pastoral, de la pêche-côtière ou de la chasse à l’agriculture.
Ce qui est très curieux, une race peut passer de l’art pastoral à un autre sans changer son organisation. Ainsi, en Europe, il existe trois races agricoles : celle de la Turquie, de la Russie et des pays sud-slaves est issue de pasteurs et cultive en famulle patriarcale ; celle de la Norvège, de la Suède, du Danemark, de l'Angleterre de la Hollande, et de la plus grande partie de l’Alle-
magne est issue de pêcheurs-côtiers et cultive en famille souche ; celle de la France, issue en grande partie de chasseurs, cultive en famulle instable.
Ces trois types de famille agricole ont chacun leurs caractères distinctifs. Par exemple, la famille patriarcale développa: d’une manière exagérée l'esprit de tradition. Et puis, cette soumission bien souvent aveugle de tous les membres d'une grande famille envers une seule volonté, neutralise les efforts et l’esprit d'invention des individus, et s'oppose le plus souvent à tout progrès véritable. La famille souche, au sage esprit de tradition de la famille patriarcale, joint un heureux esprit de nouveauté, Cet esprit denouveauté vient de ce que les enfants quittent la maison pour voyager ou s'établir dans une autre partie du pays.
Puis l’ardeur des jeunes est modérée par les anciens. La famille souche est bien organisée pour l'expansion ; les jeunes s’en vont s'établir avec l’appui de la famille. C’est ainsi que les Scandinaves se sont répandus en Angleterre.
C'est encore le mode colonisateur des Ang'ais, La famille instable arrache de bonne heure tous les enfants à l'autorité du père, brise l'esprit de tradition et donne libre carrière à l'esprit de nouveauté. Les bouillantes aspirations des jeunes
ne sont point tempérées. Chaque génération détruit ce que la précédente a faite. Dans les sociétés compliquées, la famille instable se constitue par le partage égal du bien paternel entre tous les enfants. En France, par exemple, le bien paternel se partage également entre tous les membres de la famille, Il nereste pas auprès du chef, comme dans la famille souche, un enfant qui hérite du foyer, et a charge de continuer l'œuvre du rère. Chaque enfant prend un lambeau éxal du patrimoine, et le foyer est détruit. Ce morcellement des propriétés détruit tout esprit de famille et de tradition. Quand dans un pays il n’y a plus ni esprit de famille, ni de tradition, c’est le règne de l'instabilité. La France, qui depuis moins d’un siècle a essayé ving-deux constitutions nouvelles, peut servir d’exemple.(1)
I] est maintenant facile d'établir à quel type la famille canadienne appartient, Elle n’appartient certainement pas au type patriarcale. Bien que l'autorité du père chez nous soittiès grande, elle ne s'étend pas à plusieurs générations ; puis les enfants, à part l'héritier du bien paternel, quittent tour à tour le foyer pour aller fon-
(L)Nous avons emprunté quelques-uns der détails ci-dessus à M.
Léon Gérin, jeuue écrivain de talent et fils du regretté Antoine Gérin Lajoie.
der un établissement ; chose qui ne se pratique pas dans les familles patriarcales, Elle n'appartient pas non plus au type instable, Chez nos braves cultivateurs, les enfants demeurent assez longtemps sous l'autorité paternelle pour leur donner le temps d'acquérir une sagesse et une expérience suffisantes dans la vie. Il n’y a peut-être pas un peuple au monde où l'esprit de tradition et de famille soit si bien conservé que chez le peuple canadien-français ; ce qui n’existe pas chez le type instable. La chaude ambition des jeunes est sagement refroidie par la longue expérience des vieux, c’est une qualité que ne possède pas le type instable. Ici un enfant ou deux tout au plus, héritent du bien paternel : ce qui n'arrive pas dans la famille instable,
C'est donc la famille souche qui est le type de la famille agricole au Canada français, La Providence et les circonstances ont voulu que le type souche fût lé système de famille adopté par nos pères. Ayant à lutter contre les besoins premiers de la vie et à se défendre des attaques des populations indigènes, ils avaient besoin d’une organisation de famille toute spéciale pour se protéger. Pour avoir plus de force, nos ancètres ont dû commencer a vivre sous la forme patriarcale mitigée., Cela se conçoit facilement.
Les immenses forêts vierges qui couvraient les bords du St-Laurent, il y a trois siècles, se dressaient devant eux, redoutables et serrées. Quelle somme de force, de travail et de courage n’a-t-il pas fallu pour transformer ces forêts en terres cultivables ? Dans ces circonstances la famille patriarcale mitigée leur a donné la force et le courage nécessaires. Mais quand nos grands bois eurent courbé leur tête majestueuse sous la hache vigoureuse de nos aïeux, alors les chefs de famille établirent autour d’eux leurs fils et leurs petits-fils. Et la famille souche, telle qu'elle existe maintenant au Canada, était fondée.
La famille souche, nous venons de le voir, est la plus favorable à la création du. foyer qui devra fouruir à la famille des membres, à la patrie des citoyens. La multiplication vraiement prodigieuse des soixante mille Français abandonnés sur les bords du St-Laurent il y a cent vingt-huit ans, ne trouve son explication que dans la force vitale et productrice de la famille souche, qui a pris racine dans notre jeune pays.
Le chez soi, le foyer domestique, — ‘ ce signe matériel de la famille, de la tradition et de la moralité (1) ’—a été notre planche de salut dans
(1) Rameau, Une Colonie Féodale.
<es temps malheureux où nous avions à lutter contre une oligarchie tyrannique. “La propriété du foyer domestique, dit Leplay, dans sa Réforme sociale, a été un des traits généraux du moyenâge. c’est une des plus fécondes traditions du continent européen, et celle qui assure, en beaucoup de contrées, à chaque famille, riche ou pauvre, la propriété de son habitation ; et les institutions qui conservent cette pratique salutaire sont au premier rang parmi celles qui concourent à la prospérité d’une nation.”
À part la classe agricole, nous avons dans notre province ce qu'il est convenu d'appeler la classe ouvrière, La supériorité de la première sur la seconde, au point de vue de la stabilité, est vraiment étonnante. Je suis allé me renseigner sur ce point aux archives de la belle paroisse de Notre-Dame de Ste-Foye. Le Révérend M. Sasseville, curé de cette paroisse, avec une obligeance que je suis heureux de reconnaître, m'a permis de consulter tous les registres des baptêmes et sépultures de Ste-Foye, depuis 1699 jusqu'à 1887. Soit un espace de cent quatre-vingt-huit ans.
Je prends le registre le plus ancien de la paroisse, celui de 1699 à 1746; j'inscris douze
enfants de cultivateurs, baptisés en cette même année 1699: Hamel, Routhier, Montreuil, Belleau, Marié, Maufet, Moreau, Berthiaume, Drolet, Poitras, Myrand, Bonhomme. Au recensement de 1762, je retrouve douze familles répondant exactement aux noms ci-dessus, De plus je consulte les registres des baptêmes et sépultures de 1860 à 1870, je fais l'appel des babitants de Ste, Foye du dix-septième et du commencement du dixhuitième siècle. Eh bien, des douze familles de 1699, onze me répondent : présentes! une seule est disparue, c’est la famile Bonhomme.
Les trois familles suivantes : Masse, Petit- Clerc, et Villers qui sont portées au recensement de 1762, ont un grand nombre de descendants en 1888.
Les registres de 1790 à 1800 contiennent les noms de cultivateurs suivants ; Mainguy, Paradis, Bédard. Blais. Lapointe, Boivin, Légaré, Guérard, Côté. En 1837, ces noms plusieurs fois doublés, me répondent: Présents! Présents !
Présents !
Les familles Giroux et Langlois—cultivateurs—incrites aux registres de 1800, apparaissent encore très souvent dans les registres de- 1860 à 1887.
Maintenant passons aux familles ouvrières.
J'emprunte aux registres de 1798 à 1804 les noms de familles ouvrières suivantes: Angers, forgeron ; Päquet, traversier ; ‘Valois, maçon ; Collins, jardinier; Lépine, maçon; Boivin, journalier ; Rousseau; menuisier ; Fortier, journalier, Curon, maçon. Puis, je prends les registres de 1850— espace d’un demi-siècle seulement—et je fais l'appel de ces familles. Hélas ! c’est en vain que je prononce les noms de ces hommes, pas un seul n’est là pour me répondre.
Je dois rendre justice cependant, à un nom des plus anciens de Ste-Foye—1699 —qui n'appartient pas à l’agriculture, mais qui a répondu fidèlement à l’appel de 1887. C’est le nom Berthiaume. Les Berthiaume doivent leur conservation, à une protection toute divine, m'a-t-on dit, et je le crois bien. Voici leur histoire, elle n’est pas longue :—Depuis 1790— à l'exception d’un seul—tous les bedeaux de l’église Ste-Foye furent des Berthiaume. Le dernier successeur de ces dignitaires vraiment historiques est mort l’année dernière. Si cette race de vaillants serviteurs a su traverser un siècle, elle ne doit sa conservation qu’à l’église ; car, hors de là, point de salut pour les familles qui n’appartiennent pas à l’agriculture !
Il y a un autre trait assez remarquable, c'est celui-ci: l’un des premiers habitants de Ste-Foye, fut Jean Hamel, si je ne me trompe. Eh bien, le patrimoine de Jean Hamel n'a jamais changé de nom ; il s'est transmis de père en fils depuis 1695 jusqu’en 1888. Le propriétaire actuel de ce domaine séculaire, est le père Louison Jlamel, digne rejeton de Jean. Une indiscrète dame de l'endroit s'est plu à m’apprendre— sous toute réserve—que le fils aîné du père Louison était sur le point de se marier. Ce brave fils veut suivre la route suivie par ses pères, battre le sentier battu par ses ancêtres. C'est un vrai patriote.
En feuilletant ces vieux registres tout jaunis par le temps—le plus ancien porte la date de 1699—en lisant ces vieilles formules de baptême et de sépulture, qui rappellent une époque qui nous est bien chère, je me sentais émus. Il me semblait vivre dans ce bon vieux temps où le drapeau fleurdelisé des rois très chrétiens flottait sur le Cap-Diamant. Il n'y a rien pour toucher le cœur, pour remuer l'âme comme les choses du passé.
Les cas que je viens de citer ne sont que la quintessence du nombre véritable ; car, je pour-
DIL bis
ais vous donner encore bien d'autres noms parfaitement authentiques.
Si nous consultons les registres de toutes
des paroisses bas-canadiennes, nous arriverons ,
certainement au même résultat.
Il est donc favile de conclure que c'est à la famille-souche, et par conséquent à l’agriculture, que nous devons notre développement numérique.
Quant au développement matériel, si nous faisons la part de certaines circonstances de temps et de lieu, notre pays n’a rien à envier aux autres contrées d'Amérique. Vaici ce que M.
Joseph Reall, président de la société des produits de la laiterie de l'Etat de New-York, répondait l’année dernière à la question, “ Quelles sont vos impressions sur le Canada dans ses rapports avec nos agriculteurs.”
“* Le Canada est un grand pays en pleine voie de prospérité, et les Etats-Unis ont plus à reduuter sa concurrence sur les marchés étrangers que celle de tous les autres pays combinés— au point de vue agricole. Ses cinq millions d'habitants produisent autant qu'’ancun nombre égal d'hommes n'importe où; sa population augmente rapidement et il a une étendue pratiquement illimitée de terres à occuper. On
98 L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRR
ne songe pas assez ici que le Canada est aussi étendu que les Etats-U nis.
“ Quoique la saison d'été soit plus courte que la nôtre, la terre est d’une fertilité extraordinaire et le climat excellent pour toutes les
céréales, les fruits, les légumes, la production de
la viande et les produits de la laiterie. Enfin, sa population est industrieuse, montre un grand esprit de progrès et d'entreprises et on y suit là les meilleures méthodes de culture. J'ai dit ailleurs que nulle part au monde on ne jouit d'un plus splendide soleil, nulle part au monde les champs ne sont mieux tenus et l’herbe d’un vert plus intense. Déjà le Canada exporte plus de fromage que les Etats-Unis, et ses exportations de grains et de bestiaux augmentent dans une proportion considérable, ”
Les paroles de cet économiste américain doivent nous encourager à travailler plus que jamais au perfectionnement de notre agriculture.
Je n’insisterai pas sur le développement moral, vous connaissez tous comme moi, lecteurs, quelles sont les idées qui règnent dans la plupart des familles de la province de Québec. L'ordre, la probité, l'amour du travail, la soumission aux lois sont chez nous l’apana:he du cultivateur ; la piété, la chasteté, la propreté et l'esprit d'éco-
oO
nomie sont autant de vertus et de qualités qui ornent la femme canadienne.
Les sentiments profoudément catholiques qui animent notre population la rendent très facile à diriger. Il y a peu de peuples au monde qui soient plus soumis à l’autorité que le nôtre. L'éducation morale du peuple canadien est l'œuvre de son beau clergé. C’est au prêtre séculier que nous devons en grande partie ce que nous sommes aujourd'hui.
Aux jours de malheur, quand la nationalité canadienne française, en deuil, disait adieu à son ancienne mère-patrie, quand le vieux drapeau blanc eut disparu derrière les hautes falaises du St-Laurent, notre digne clergé nous resta fidèle.Il sut nous encourager et nous soutenir dans ces temps pénibles. Plus tard, lorsqu'un Conseii indigne de la cour d’un grand roi voulut nous arracher notre foi avec notre langue et nous enlever nos droits, il s’est trouvé un homme, membre de notre clergé séculier, un évêque, qui ne craignit pas de traverser l'Océan et d’aller réclamer lui-même, auprès de la cour de George III, les droits légitimes de ses compatriotes.
Ce grand homme vous le connaissez tous ; c'est Mer J. O. Plessis.
Il ya deux ans, notre grand Pontife, Léon XIII, voulant récompenser les vertus et les talents du vénérable archevêque de Québec l’éleva à la dignité de Cardinal. Cet honneur insigne a rejailli sur le Canada tout entier. Et le peuple canadien s’enorgueillit avec raison de ce que son grand protecteur—le clergé—possède dans son sein uu prince de l'Eglise,