CHAPITRE II L'AGRICULTURE ET NOTRE AVENIR NATIONAL
Le grand économiste Sully a écrit quelque part que l’agriculture et le pâturage étaient les deux mamelles de l’État.
Le sage ministre d'Henri IV disait vrai. Ce qui a fait de tout temps la force et la richesse de la France, c'est la fertilité de son sol. Une nation ne grandit et ne se fortifie qu’en autant qu'elle prend racine dans le sol: notre nationalité en offre un exemple frappant. Détachés comme quelques feuilles d’un arbre, quelques colons français furent jetés il y a trois siè:les, par les vents de la Providence, sur ce nouveau continent. Ballottée par mille tempêtes diverses, menacée par toutes sortes de dangers,affaiblie par des guerres sanglantes, soumise au joug du vainqueur, la nationalité canadienne-fiançaise est restée debout, droite, ferme, dans une attitude fière et confiante. Elle n'a jamais courbé le front devant le plus fort, Elle a su conserver à toutes les époques, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, cette noblesse de cœur, cette fierté de caractère qui distingue les peuples
destinés à vivre longtemps. Nos aïeux avaient puisé leur force, leur fierté nationale et leur énergie aux vraies sources : Fils du sol qui avait été le témoin de leurs travaux pénibles et de leurs luttes héroïques, ils y étaient profondément enracinés ; de là leur force. Travailleurs des champs, ils étaient habitués à l'air libre de l'indépendance; de là leur fierté. En tout temps, fils soumis de l'Eglise, ils avaient appris d’Elle à croire en l’avenir ; de là leur énergique confiance.
En observant de près ce qui se passe aujourd'hui dans nutre jeune société,en considérant l’encombrement des professions libérales et du commerce, il nous est permis d'entretenir des craintes sérieuses pour l'avenir de notre nation naissante. Il faut maintenir un juste équilibre entre les diverses professions qui s’exercent dans un pays. Quand cet équilibre disparaît,il s'en suit un malaise, une langueur qui peut conduire à leur ruine les sociétés qui en sont affectées, 11 n’y a pas à se le dissimuler, l'état de notre Société n’est pas parfaitement équilibré. Le commerce et les professions libérales comptent un trop grand nombre de membres, relativement à nos besoins et à notre sphère d'action. Ce malheureux courant qui arrache le fils du cultivateur à la vie libre et paisible des champs pour le
conduire dans les cités et les villes, où il végète et le plus souvent n'arrive à rien, tend à devenir de plus en plus fort. L'émigration de nos compatriotes aux Etats-Unis, cette plaie profonde qui affaiblit graduellement notre nationalité, ne se guérit pas. Notre peuple est donc atteint d’un mal social qui le mine et l'empêche de croittre. Il est encore temps de remédier à°ces maux.
Mettons-nous courageusement à l'œuvre et le succès couronnera nos efforts. Le grand remède, crovons-nous, est celui-ci: Que notre jeunesse n'abandonne pas la voie suivie par nos ancêtres, qu’elle conserve précieusement les traditions de la famille. Semblable à un jeune arbrisseau qu'on arrache trop tôt au sol natal, qui s'étiole et meurt sur une terre étrangère, notre jeune nation ne retrouvera les forces nécessaires à sa conservation que dans la source où elle a puisé ses prin- -cipes de vie sociale, c'est-à-dire dans l’agriculture. Retournons au plus tôt vers notre bonne mère, la terre. Pour cela il est une réforme très importante à opérer; la voici: dirigeons d'une main sûre et ferme le courant de l’instruction populaire vers l’agriculture. Faisons pénétrer dans le cœur de chaque enfant un amour vrai pour le sol natal. Faisons de l’agriculture me science véritable en l'enseignant conscien -
cieusement dans toutes les écoles de nos campagnes.
J'ai foi en la mission de l’instituteur canadien. Il est appelé à jouer un rôle d’une importance majeure dans notre jeune pays. Digne auxiliaire de l'Eglise et de la famille, il doit s’efforcer d’inspirer à la jeunesse des idées profondément chrétiennes et des sentiments véritablement patriotiques. S'il s'applique à faire converger toutes les branches de l'instruction populaire vers la science agricole, s’il s'efforce d'inspirer à la génération nouvelle l'amour du travail des champs, s'il continue de se montrer le vrai représentant, du prêtre dans l’école, il sera fidèle à sa grande mission.
Notre nationalité, continuant sa marche progressive, arrivera sûrement au terme de sa maturité. Car, il en est des nations comme des individus, elles sont jeunes d’abord, puis elles parviennent à l’âge viril. Et dans un avenir peut-être plus prochain qu'on se plait à le croire généralement, le peuple Canadien-français terminera sa carrière coloniale. C'est alors qu’une Nouvelle-France chrétienne—avec le libre et génére‘:x assentiment de la puissante Angle-terre—prendra place au foyer des nations, et.
proclamera son indépendance sur les bords du St-Laurent.
Un monument devra redire aux générations les plus reculées l'époque de cet événement mémorable. Et, si j'étais l’artiste chargé, de l’exécuter, j'y graverais en caractères ineffaçables ces trois noms : Le Prêtre, l'Instituteur et l’'Agriculteur ! 11
METHOLOLOGIE