D ET
complètent l’ensemble du système. Beaucoup de ces écoles ont été créées par les négociants eux-mêmes qui les subventionnent et s’y intéressent de très près. !
Quels ont été les résultats? La science a quitté les sphères nébuleuses où naguère elle se complaisait pour se mettre au service de l’industrie. Elle prédomine aujourd’hui dans ce nouveau domaine. Science officielle, il est vrai, asservie depuis longtemps, ? mais disciplinée et agissante: science peu inventive, mais sachant tirer profit des inventions des autres; science d’application qui produit dans les laboratoires, “véritables ministères”, et s’alimente sans cesse dans les bibliothèques attachées aux usines où s’accumulent des livres, des revues, des périodiques, des catalogues incessamment consultés, analysés, annotés. Le savant est respecté à l’égal d’un prince. Le titre de docteur est prisé par-dessus tout. Le professeur est une fonction, c’est-à-dire, une autorité. Le chimiste est le roi de la fabrique. Et cette science à fait, en outre, — ce que n’ont pas tous montré les écrivains français — que les Allemands se sont américanisés. L'emploi d’un matériel apprôprié et sans cesse renouvelé, la production en grand, la division du travail, le rendement poussé au summum, sont des méthodes américaines.
L'industrie et le commerce allemands sont donc à base scientifique. De là, cette Allemagne de fer, où s’est constituée une sorte de féodalité économique; où, à la suite de M. Victor Cambon, nous pourrions retracer la marche d’un progrès qu’on a toujours voulu colossal, qui se révèle dans les entreprises gigantesques fondées par un Zeiss, un Krupp, un Borsig, ou un Thyssen qui commença à l’école primaire et passa successivement à l'Ecole municipale supérieure d’Aiïx-la-Chapelle, au Polytechnikum de Carlsruhe et à l’Ecole commerciale d'Anvers ; dans ces installations imposantes et prétentieuses où travaillent des armées de chimistes et d’où jaillissent des multitudes de brevets sitôt exploités; où, comme dans le bassin Rhénan Westphalien, la production du fer exigerait, pour être transportée, ‘un train ayant neuf fois la longueur de la ligne Paris-Marseille” et la production de la fonte un train tel qu’il ‘“‘ceinturerait deux fois la circonférence de la terre”; dans ces voies de communication qui sont en même temps un moyen stratégique et qui sillonnent le pays; dans ce Deutsches Museum enfin, qui est un symbole, où l’on a groupé tout ce que l’industrie humaine a produit, tout ce qu’elle a tiré du sous-sol et tout ce qu’elle a élevé sur le sol: exposition permanente qui semble à l’honneur
AE Il serait trop long d’expliquer le fonctionnement de toutes ces écoles; aussi bien, c’est surtout le principe de cet enseignement professionnel que nous avons voulu dégager.
? L. Lévy-Brubhl: L'Allemagne depuis Leibniz (1907) p. 453.
Nr ii
des ancêtres militaires dont les portraits ont été réunis en une sorte de faisceau dans le hall central.
De là, cette ruée sur le monde du commis-voyageur allemand, le pendant du herr professor, sans cesse en éveil, d’échine flexible, attentif à satisfaire le moindre goût du client, peu préoccupé de la valeur artistique de ses produits mais s’assurant avant tout d’une vente que l’avenir, qu’il sait attendre, rendra plus rémunératrice encore; secondé admirablement par la maison qui l’emploie; ayant à sa disposition des séries d'échantillons, des catalogues soigneusement rédigés dans la langue du pays, ! une réclame savamment faite, insidieuse, persuasive, décuplée par l’action incessante de tous les Allemands résidant à l’étranger.
De là enfin, l'Allemagne d’avant-guerre, l'Allemagne tentaculaire, glissée partout, partout à la recherche de débouchés, éprise de conquête et acculée à la conquête pour pouvoir rémunérer le capital énorme accumulé dans ses entreprises; l'Allemagne obéissant à la devise de la Hamburg-Amerika Linie : ‘Mon champ d’action est le monde”; l’Allemagne impérialiste du pangermanisme, bourrée d’orgueil et assoiffée de domination, seule capable, au dire de son empereur, et de ses philosophes, de maîtriser le monde, et de “réaliser l’expropriation des races incompétentes.”’? Cette Allemagne là, c’est la science qui l’a créée, ou, plutôt, c’est l’abus de la science; la science qu’elle devait mettre au service de la guerre pour assurer définitivement son emprise; la science qui n’a pas craint de faire sombrer son autorité dans le manifeste des 93 dont elle ne pourra jamais couvrir les débris d’un traité résolument et cyniquement mis de. côté par le parti militaire, son maître. C’est là, certes, une désillusion amère que cette guerre aura apportée et que M. Gustave Le Bon souligne en ces termes: “Si l’intelligence à progressé dans le cours des âges, les sentiments gouvernant les hommes sont restés inchangés. La jalousie, la férocité, l’ambition et la haïne n’ont pas d'époque... Si savant que devienne un barbare, il conservera toujours sa mentalité de barbare. Une intelligence très haute se
1 (T/Anglais était quelque peu logé à la même enseigne que nous au point de vue de la possession des langues étrangères. Il trouvait tout naturel que chacun dût s’astreindre à comprendre ses lettres, ses catalogues rédigés en anglais. Pendant ce temps, pour reprendre encore un mot de M. Huret (qui en a eu souvent de fort justes), une armée de polyglottes volait à la conquête des marchés du monde pour l’industrie allemande. C’est, en somme, ce qui faisait dire à M. Schwob, redire ensuite à M. P. Clerget, que le voyageur de commerce allemand représente la réclame vivante, invincible. Il a appris et sait les langues étrangères, certain qu’elles sont pour lui la clé du commerce international.’—Daniel Bellet, Le commerce allemand. Apparences et réalités, p. 210.
2 Voyez les ouvrages de M. Georges Blondel: L’essor industriel el commercial
du Peuple allemand; Les embarras del’ Allemagne (1912); La doctrine pangermaniste (1915); p. 119, où cette phrase typique de Bernhardi est citée.
HD EEE
superpose facilement à une âme très basse.” ! Confirmation inattendue et brutale de la théorie célèbre que Brunetière énonçait naguère, qui semblait à quelques-uns un monstrueux paradoxe, et qui démontrait, grâce à la doctrine de l’évolution patiemment élaborée par les savants, la persistance des instincts primitifs endormis seulement chez certains civilisés.
Dans les récentes réponses faites par les Alliés et la Belgique au président Wilson, on relève deux pensées qui sont à retenir: “$1l est un fait historique bien établi, disent les Alliés, c’est celui de l'agression délibérée faite par l'Allemagne et l’Autriche-Hongrie, pour assurer leur hégémonie sur l’Europe et leur domination économique sur le monde entier.” De son côté, la Belgique réclame la sympathie des neutres à cause de son “irréprochable passé, de la valeur de ses soldats, de sa fidélité à l'honneur et de ses remarquables facultés de travail.” Qui ne voit l’importance, le relief, que prennent ainsi les questions économiques! On comprendra facilement que les peuples s’y portent de plus en plus et qu’elles soient inscrites en première place sur tous les projets de réforme de l’après-guerre. Nous avons cité l’exemple de l’Allemagne parce que nous voulons inciter les nôtres à une préparation immédiate pour la lutte qui reprendra demain, sitôt la paix signée. Nous pourrions y joindre d’autres pays: la France, l'Angleterre, le Japon, la Suisse, les Etats-Unis. C’est sans doute à cause de ses immenses ressources, de l’activité de sa population, de son esprit d'invention, que la République américaine a conquis le rang qu’elle occupe et créé la richesse qu’elle possède; mais c’est aussi par le dévelovpement de l’enseignement professionnel. C’est ce qu'affirmait M. Hagemans, consul général de Belgique à Philadeïphie: “TI est incontestable qué c’est en grande partie à leur méthode d’enseignement professionnel que les Etats-Unis doivent la puissance créatrice de leurs travailleurs.” ? Aujourd’hui, tout s’apprend: le succès est à ce prix.
Tout cela nous indique clairement le devoir de l’heure. Ne cherchons pas — de crainte de trop nous en convaincre — si nous appartenons à une race supérieure: prouvons-le. Un peuple qui marque le pas est déjà atteint dans sa force; mais une minorité qui s’enlise dans la satisfaction de soi-même, qui vit uniquement des gloires du passé sans y rien ajouter et qui en fait ainsi une pesée
! Premières conséquences de la Guerre (1916).
à ? Cité par Omer Buyse: Méthodes américaines d'éducation générale et technique p. 9.
plutôt qu’un stimulant, qui renonce à lutter par un incessant progrès mis au service de ses légitimes aspirations, est déjà menacée par la mort. Car le nombre est loin d’être tout. Il a cela d’excellent, lorsqu’il est moindre, qu’il incite à l’union des forces. A cause de cela, des petits peuples ont été merveilleux de résistance. Le moment est venu, le moment est passé, d'acquérir, dans tous les domaines, et sans forcer notre talent, la puissance intellectuelle, la culture qui est comme le privilège des races latines, pour que nous soyons en mesure d’exercer sur les destinées de la nation dont nous sommes une part appréciable, une influence justifiée par nos qualités, féconde, et doublement victorieuse.
C’est le sens profond, l’enseignement continu de notre histoire, inspiratrice d’énergie. A chaque génération son rôle et sa peine. Il s’est agi, pour nos pères, de réparer d’abord la défaite. Ils se sont piétés dans le souvenir. Vivre et se développer, quoi qu’il advienne, ‘fut le premier souci. C’était, en constituant le nombre, établir un fait. Cette première victoire, nous la perpétuons par notre existence même, par notre vitalité. Plus tard, il fallut conquérir des droits, les conquérir et les défendre. Nos paysans se sont mis à l’école de la politique. Ils y ont réussi. Ils ont étudié cette constitution anglaise dont le vainqueur faisait un imprudent éloge. Leur esprit clair et logique a réclamé l’application totale du principe une fois posé. Normands merveilleux et tenaces, ils n’ont pas eu de cesse qu’ils n’eussent imposé à l’Angleterre l’unité de sa propre doctrine. Ces droits acquis, nous continuons de les exercèr; et c'est en les exerçant que nous les sauvegardons. (Certes, nous aurons, de ce chef, encore à combattre! Les préjugés ont la vie dure, a-t-on dit, quand le temps ne les détruit pas, il les embaume. C’est peut-être mieux ainsi. L'attaque nourrit la volonté que la sécurité endort. Aujourd’hui, les temps sont changés. Un élément nouveau, la richesse, est apparu. Au double devoir que nous a légué le passé, s’ajoute celui d’être de notre époque en manifestant, sur un terrain nouveau, nos activités renouvelées et instruites. Pour beaucoup, on ne saurait trop le répéter, la question nationale est une question économique. Non pas, comme on voudrait parfois nous le faire dire, que la fortune soit le bien suprême. Elle n’est qu’un moyen, mais combien fort. Nous ne pouvons pas négliger d’y recourir. La conquête économique doit être pour nous la réalité de demain. Elle sera son élément d'égalité, sinon de supériorité. Elle nous donnera, à nous, plus qu’à d’autres; car, possédant l’aisance, nous serons naturellement enclins à cultiver la pensée, à rechercher l’expression, à répandre l’art.
C’est l'instruction qui nous assurera cette conquête. Pour le moment, il nous semble que tout notre effort doive tendre à créer
natde) |; | ia
ce faisceau de compétences: une élite, à qui nous confierons de répandre, par l’exemple et par la parole, les idées sur lesquelles nous nous serons accordés, les idées nécessaires, qui prendront ainsi la valeur de vérités banales, ferments de l’action du plus grand nombre.
L'expérience a formé chez nous d’habiles praticiens; mais nous avons trop peu de spécialistes et trop peu de cultivés. Serait-ce que nous avons attaché trop d'importance à la pratique, sans apprécier suffisamment le concours de la théorie enseignée? Oui, sans doute. Nous avons emprunté cela de l’Anglais et de l’Américain, qui, d’ailleurs en sont revenus. ‘Les Anglais, écrivait naguère Emile Faguet, sont routiniers parce qu’ils sont orgucilleux et ne croient jamais qu'ils puissent être dépassés et l’avoir été.” Il se peut. Mais la routine a été vaincue, en Angleterre, par la concurrence venue de l'extérieur, et les vieilles portes des universités séculaires se sont ouvertes devant Ia science commerciale. Pour ce qui est des Etats-Unis, il est indéniable, nous venons de le dire, qu’ils doivent leur extraordinaire réussite à quelque chose de plus qu’à l’esbrouffe, et, notamment, à la solidité d’un enseignement technique bien organisé. Enfin, un ingénieur français ! écrivait hier, dans le Génie civil, cette phrase tranchante: “Désormais, c’est une utopie que de vouloir distinguer science et industrie, théorie et pratique. Il faut mener les deux de front.” Voilà qui nous renseigne sur la valeur de la science, fût-ce au point de vue industriel, et qui doit nous porter vers elle puisqu’elle est, aux yeux de tous, un instrument indispensable. C’est un premier point.
N'y a-t-il pas, en second lieu, une autre raison qui, nous dirigeant ailleurs, nous a éloignés de la recherche scientifique: la politique? Il faut des hommes politiques sur cela, aucun doute. C’est à la politique que nous devons nos succès passés: c’est vers la politique que se rendront demain ceux qui s’y sentiront attirés et qui, instruits des grandes questions actueiles, serviront notre race en lui faisant honneur. Nous sommes pleinement d'accord. Ce que nous craignons, pourtant, c’est que la politique ne soit chez nous une trop forte mangeuse d'hommes. Pour tout jeune homme qui a prononcé avec une certaine allure quelques discours, nous rêvons aussitôt d’un avenir politique. Je voudrais qu’on nous laissât tout de même quelques électeurs. C’est clairsemer des rangs déjà bien clairs; c’est accaparer trop de forces, toutes les forces. Nous formons des hommes politiques, quand nous devrions laisser à quelques-uns de nos jeunes gens le temps voulu de se préparer à devenir autre chose. Comptons-nous: trop peu répondront à l’appel du côté des spécialis-
1 Henry Le Chatelier.