tes. Nous n’avons pas de philosophes, à moins que nous n’en soyons tous; que nous ne soyons, comme le disait un jour Georges Pelletier, un peuple d’humoristes; nous avons peu d'écrivains, insuffisamment de professeurs. Restent les artistes, qui se connaissent tous. On nous répond: cela viendra plus tard. Evidemment, évidemment. N’empêche qu’une sainte indignation nous saisit naguère lorsque Sarah Bernhardt eût déclaré que nous n’avions pas de poètes! Et qu’avons-nous fait pour qu’il nous en naisse? Les frais d’une campagne politique peupleraient Paris de Canadiens. Regardons la France, pays constitué. L’éclat de ses penseurs, de ses littérateurs, de ses poètes, de ses artistes rayonne sur le monde. Chacun occupe une place; chacun est une valeur. Tous ne sont pas des hommes politiques. Qui donc, d’ailleurs, s’attarde à penser que Berthelot fut sénateur? La tribune a-t-elle grandi Victor Hugo ? Barrès, photographié auprès de la reine des Halles ajoute-t-il quelque chose au délicieux auteur de Colette Baudoche? Il faut, si nous voulons créer des compétences, les laisser se former, se cristalliser en quelque sorte. Et, ce qui vaut mieux, la politique finira par y trouver son profit: ces compétences, elle les consultera et elle leur demandera de lui donner des hommes prêts au devoir, sûrs d’euxmêmes, disposés à la lutte, déjà vainqueurs.
Et nous revenons ainsi, par un chemin détourné, à la science, à l’enseignement, à l’école. C’est le creuset où se forment les spécialistes. Nous avons garde d’oublier ceux qui, le labeur fini, se remettent à l'étude. Excellente chose. Il ne suffit pas d’exercer un métier; il faut avoir, en sus, des idées générales. L'école franchie, l’expérience commence que complète, que doit compléter, la culture individuelle. Il est vrai Mais l’école demeure le centre où l’on s’attarde à apprendre, où se prépare l’avenir.
Bornons-nous aux écoles professionnelles. Elles sont déjà nombreuses: écoles techniques, écoles ménagères, instituts agricoles, école Polytechnique, école des Hautes Etudes commerciales. Elles existent: le malheur, c’est qu’on ne les fréquente pas assez; c’est qu’on ne parait pas avoir compris l’importance primordiale de la fonction qu’elles remplissent. C’est de là, pourtant, que sortiront les compétences; que seront formés ceux qui désirent connaître un métier, posséder une profession et qui, par surcroit, veulent être en mesure, le cas échéant, de servir leur pays et d’aider à la conquête économique comme d’assurer notre marche vers la supériorité.
Nous connaissons mieux l’Ecole des Hautes Etudes commerciales: qu’on nous permette de nous y arrêter quelque peu. !
1 Cette institution est remarquablement organisée. On lira avec profit le programme des cours qui y sont donnés.
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“On peut dire avec suffisamment de précision, écrit M. Victor Cambon, que l’on devient ingénieur et que l’on nait commerçant.” C’est un mot. N'est pas commerçant qui veut. Outre des qualités innées, il faut y apporter des connaissances multiples. M. Jacques Siegfried le démontrait, en 1906, dans un admirable article sur l’enseignement commercial, publié dans la Revue des Deux-Mondes. ! D'ailleurs, ce n’est pas rouvrir le débat sur la théorie et la pratique ? Les commerçants de Berlin croyaient à la valeur éducatrice de l'expérience. , Longtemps ils l’ont proclamé. Ils ont fini pourtant par créer, eux aussi, une de ces “universités du XXème siècle”, une Ecole des Hautes Etudes commerciales, comme il en existait déjà à Paris, à Philadelphie, à Anvers, et même dans d’autres villes d'Allemagne. Même débat à Hambourg, même solution: une Ecole fut érigée au milieu de ce centre d’exportation.? Il faut à l’homme d’affaires et au négociant de l’initiative, de l’esprit de suite, de la ténacité, du coup d’œil; mais, aussi et encore, de l’instruction. Il doit connaître la comptabilité, l’organisation des entreprises modernes, le mécanisme de l’échange, le rouage des banques, la valeur des marchandises, la géographie commerciale, les moyens de transport. Eh! oui. Comme le dit M. Gabriel Hanotaux, dans sa langue savoureuse et bonne bourgeoise, “il ne s’agit pas de rester là, le derrière sur la chaise, la plume sur l’oreille, abrité par le grillage de fer ou le guichet administratif”. La routine ne suffit plus.
Voilà pourquoi nous ne devons plus céder au sot et perfide préjugé, ‘‘enraciné comme un axiome”, qui nous tient encore à l’égard des carrières commerciales, et qui, si longtemps, a traîné dans la littérature. Que notre Jeunesse se dirige vers l’industrie et le commerce, sans croire déroger en quoi que ce soit. Être homme d’affaires, négociant, industriel, c’est agir; c’est assumer une tâche périlleuse, difficile et singulièrement absorbante. C’est, puisqu'il faut toujours en venir là, servir sa race, à sa place, suivant ses propres moyens, avec compétence.
Ne l’oublions pas: l’enseignement supérieur commercial donne au commerçant la culture générale. (C’est le point essentiel. C’est toute la thèse. “Nous entendons laisser ouverts de larges horizons, disait un jour le directeur d’une de ces Ecoles des Hautes Etudes, montrer l’importance des conquêtes de la science moderne. Mais nous voulons aussi faire sentir la grandeur de l’esprit d’entrevrise, et montrer les conséquences qu’entraînent au point de vue social les phénomènes de production. Nous ne voulons pas seulement inciter nos élèves à gagner de l’argent, nous voulons aussi développer
1 Du 1er septembre.
2 Voir Georges Blondel: L'Education économique du peuple allemand, p. 49.
tr
en eux le sentiment de la responsabilité, et affiner le sens de la probité exposé à bien des périls au milieu du tourbillon d’affaires qui nous emporte”! Le commerçant qui connaîtra sa profession aura, de plus, des clartés sur l’ensemble de la vie économique. Telles écoles de commerce ont été fondées pour préparer les négociants à jouer un rôle dans la vie publique. L'école conduit ainsi au seuil du parlement. L'homme cultivé devient une double valeur. Comme nous avons formé des médecins, des ingénieurs, des avocats, des notaires, nous formerons des industriels, des commerçants, des financiers, des ouvriers d’art et de métier. Nous constituerons ainsi une élite du travail qui sera, aussi bien, une élite de la pensée; et nous lui confierons notre avenir.
Voilà le but.
C’est pour l’atteindre que nous préconisons également la création d’une Ecole des Sciences politiques. Il suffirait pour cela de modifier un peu l’enseignement de notre Ecole des Hautes Etudes commerciales. Ceux qui se destinent aux carrières politiques y viendraient puiser la connaissance raisonnée des grandes questions modernes; les autres y chercheraient un merveilleux complément.
Enfin, pour compléter l’enseignement professionnel, pour y ajouter encore et pour grouper plus sûrement l’élite qu’il nous faut, nous devrions, chaque année, envoyer en Europe nos sujets les mieux doués. Si l’Université ne peut pas le faire, que l'Etat et les Commissions scolaires y pourvoient. Nous avons déjà commencé par nos artistes: c’est un excellent précédent. La dépense nécessitée sera minime et le résultat considérable. Déléguons à l'étranger nos étudiants sortis de l’Université, des écoles professionnelles et techniques. Pèlerins de la science, qu'ils aillent apprendre et accumuler. Au retour, ils seront des unités précieuses. Si l’on choisit, pour le diriger vers l’Europe, un homme possédant déjà une certaine situation ou un professeur déjà en fonctions, nous concevons parfaitement que l’on s'inquiète, avant son départ, du sort que lui réservera le retour; mais, pour l’étudiant qui vient de prendre ses degrés, le voyage en Europe est une aubaine qui sera aussitôt recherchée, qui suffit à elle seule et qui constituera une force singuïière pour celui qui en aura bénéficié. Ceux qui reviennent d'Oxford se croient suffisamment récompensés par les études qu’ils ont pu faire. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que nous devrons négliger, lorsque nous aurons besoin d’une compétence spécialisée, de la choisir parmi ces jeunes gens formés par les maîtres. de
Les nations, comme les individus, sont susceptibles de se perfectionner. Avant tout, elles doivent donner un but à leurs
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1 Cité par Georges Blondel, op. cit., p. 34