‹ L'enseignement secondaire et la démocratieChapitre 13 sur 94 · Cf. Enquête, Dépositions de MM. Boissier, Perrot, etc · texte numérisé non relu

Cf. Enquête, Dépositions de MM. Boissier, Perrot, etc

gogique ne crée pas le don de renseignement, du moins elle le perfectionne singulièrement. Sans doute on naît professeur, mais sans doute a'ussi on le devient. N'est-il pas vrai que, pendant les premières années d'enseignement, on cherche, on expérimente, on tâtonne — et cela, aux dépens des élèves? N'est-il pas vrai que, peu à peu, on acquiert plus d'habileté, plus de sûreté, plus d'autorité, en un mot, qu'on devient un meilleur professeur? Si donc la pédagogie n'est pas autre chose que le résumé de l'expérience des meilleurs maîtres, le code où sont consignées leurs observations accumulées, il est hors de doute que les apprentis professeurs y peuvent trouver de multiples profits, d'utiles et puissants secours.

Et puis, s'il est vrai qu'on « naît professeur », raison de plus pour ne pas remettre l'Enseignement secondaire aux mains d'hommes dont on ne sait pas s'ils sont nés professeurs, raison de plus pour s'assurer préalablement qu'ils ont reçu la grâce, raison de plus pour ne pas ouvrir les portes du professorat des lycées à des hommes qui peuvent être sans doute de fins lettrés, des historiens érudits, des mathématiciens de génie, et qui ne seront pourtant que des maîtres médiocres.

Car, pour soutenir qu'un professeur de lycée n'a qu'à transporter dans sa classe l'enseignement qu'il a reçu dans les Universités, il faudrait ne pas savoir que la valeur pédagogique d'un enseignement ne se mesure point seulement à sa valeur scientifique, mais aussi et surtout à son degré d'appropriation, d'adaptation à l'auditoire qui le reçoit. Telle méthode, rationnelle et rigoureuse, peut avoir, sur de jeunes esprits, des effets déplorables, comme telle nourriture saine et fortifiante

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peut ôire funeste à un estomac débile. — L'Enseignement supérieur, excellent dans les Universités, ne doit pas servir de modèle à TEnseignement secondaire. On ne peut Ty transporter qu'en le transposant, en Tadaptant à des besoins spéciaux et très précis, en le pliant à des exigences particulières, — c'est-à-dire en le modifiant si profondément qu'il devient un enseignement nouveau. Si bien que la science et les habitudes intellectuelles qu'acquièrent dans les Universités les futurs maîtres des lycées leur sont par la suite une aide et un secours — cela va sans dire — mais aussi une gêne et une entrave. Car, en l'absence de toute préparation pédagogique spéciale, le professeur qui débute fait d'instinct ce qu'il a vu faire, il calque son enseignement sur celui qu'il a reçu. Et cet enseignement serait sans doute excellent pour des candidats à la licence ; ce qui est sûr, c'est que les élèves de nos lycées n'en tirent qu'un maigre profit. Pour se hausser 6 son niveau, ils font des efforts désespérés, s'étendent, s'enflent et se travaillent — à moins que, philosophiquement, ils n'y renoncent. Dans les deux cas, ils sont les victimes innocentes de l'inexpérience des maîtres.

Enfin, il est clair que le court stage imposé aux candidats à l'agrégation ne saurait constituer une préparation professionnelle sérieuse. Il ne suffit pas de passer quinze jours (c'est le temps que dure ce stage) dans une classe de lycée et d'y voir à l'œuvre un maître expérimenté pour acquérir, prestement et comme en un tour de main, toute l'instruction pédagogique qui fait les bons professeurs. Il y faut autrement de temps, de réflexions et d'eflbrts.

Absence de culture générale et philosophique chez

beaucoup de maîtres, manque de préparation pédagogique chez tous, voilà les causes du désordre qui règne actuellement dans notre Enseignement secondaire.

§ 3. — Pourquoi cependant les hommes éminents qui font partie des Commissions et du Conseil supérieur n'ont-ils pas institué cette préparation philosophique et pédagogique des maîtres? Ce n'est pas, croyons-nous, qu'ils n'en aient senti la nécessité. A notre avis, le désir ne leur en a pas manqué. Ce qui leur a manqué, c'est de pouvoir s'entendre sur la nature et l'organisation d'une telle préparation. Le désaccord en effet règne en haut comme en bas. Parmi les chefs pas plus que parmi les simples soldats de l'armée universitaire, il n'y a d'opinion commune sur ce que doivent être le rôle, le but, les méthodes de l'Enseignement secondaire.

Nulle part peut-être les dissentiments qui régnent dans la direction de l'Enseignement secondaire n'ont éclaté mieux que dans l'élaboration des divers programmes. L'Enquête parlementaire a mis au grand jour les procédés tout empiriques des Commissions chargées de refondre les programmes *. Il apparaît clairement que jamais ces Commissions ne se sont inspirées d'un principe nettement posé. Elles se sont laissé dicter leurs réformes par des préoccupations d'une année, voire même d'un jour. L'idée se répand-elle dans le public et dans la presse que l'Enseignement secondaire doit refléter la vie moderne, avec ses besoins pratiques, son idéal positif, doit armer les futurs combattants de la « lutte pour la vie », vite on charge les

i. Cf. Enquête, Dépositions de MM. Chalamet, Bcrthelot, etc.

programmes de langues vivantes, de chimie industrielle et agricole. Découvre-t-on que la littérature française n'est pas tout entière contenue dans Tâge classique et qu'il a existé de grands écrivains au moyen âge et au xix* siècle, aussitôt, nouvelle addition aux programmes; on y met en bonne place la chanson de Roland, Rabelais, Montaigne, Hugo, Lamartine, Musset; pour un peu, on y réserverait un petit coin à Louise Labbé, la belle Cordière, et un autre à Verlaine. La question du « surmenage » se pose-t-elle, vivent les exercices physiques, les promenades hygiéniques, le foot-ball et les autres sports! plus de classes de deux heures, plus de longues études. — Que toutes ces réformes soient en elles-mêmes bonnes ou mauvaises, là n'est pas la question. Ce que nous prétendons, c'est qu'elles ne procèdent pas d'une conception nette de ce que doit être l'Enseignement secondaire. Et qu'est-ce à dire, sinon que ceux qui ont rédigé les programmes, dans leur impuissance à s'accorder sur l'idée directrice et fondamentale qui doit dominer l'Enseignement secondaire, ont été réduits à s'en passer? Et que conclure, sinon que la dispersion des efforts tentés par les maîtres, comme l'insuffisance de leur préparation pédagogique, comme l'incohérence des programmes découlent d'une confusion première, d'une anarchie initiale, qu'il faut bien dénoncer, si l'on croit fermement que là est la racine même du mal?

S'il fallait noter encore une forme de cette anarchie, on la trouverait dans la manière dont s'exerce le contrôle des inspecteurs généraux '. Certes, ce n'est pas la

1. Cf. Enquête, Beaucoup de dépositions font ressortir l'insuffi-

compétence, ni la largeur de jugement, ni le dévouement qui manquent aux inspecteurs généraux. Une seule chose leur manque — et par là se paralyse leur effort — , c'est Tharmonie des vues. Chacun d'eux agit pour son compte. Ils ne se présentent point comme les propagateurs d'une même pensée, comme les exécuteurs d'un môme dessein*. On ne leur demande point, par exemple, de procéder à une enquête sur l'enseignement du latin, ou du français, ou de la philosophie; on ne leur demande point d'orienter, par leurs conseils, tous les efforts des maîtres dans une môme direction. Et §i on ne le fait pas, c'est parce qu'une enquête ne peut se poursuivre qu'au nom d'une idée générale et théorique, c'est parce qu'une direction suppose un but précis. Cette idée générale, ce but précis, nul haut fonctionnaire de l'Université ne saurait les fixer sans s'exposer aux contradictions de ses collègues. Aussi les inspecteurs sont-ils condamnés à inspecter, comme les professeurs enseignent, au hasard de leurs goûts et de leurs idées personnelles.

On voit assez maintenant que les professeurs sont excusables de ne pas pratiquer une plus étroite entente. L'exemple leur vient de haut. Ce qui manque à l'Enseignement secondaire, c'est une forte pensée organisatrice qui entraîne avec elle toutes les énergies, rallie tous les efforts, réprime toutes les résistances, retienne ceux qui vont trop loin, excite ceux qui traînent, ramène ceux qui s'écartent, enfin, imprime à l'enseignement tout entier une direction régulière et forte.

sance de Torganisation actuelle de l'Inspection générale. Dépositions de MM. Gréard, E. Dupuy, E. Manuel, Lavisse, etc. 1. Cf. Enquête. Déposition de M. E. Dupuy.

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§ 4. — Il faut avauer, d'ailleurs, à la décharge du personnel des lycées et des chefs de ce personnel, que ni Tun ni les autres n'ont été soutenus dans leur tâche par la sympathie de Topinion. Or, il n'est pas actuellement de pire conjoncture, pour une entreprise d'ordre général, que l'indifférence du grand public. Aujourd'hui, on peut tout avec l'opinion publique ; on peut beaucoup contre elle; sans elle, on ne peut rien.

On l'a bien vu pour l'Enseignement primaire. Pourquoi cet Enseignement a-t-il réussi à se constituer, à s'organiser si promptement à la fois et si fortement? C'est surtout parce que l'opinion s'est passionnée en sa faveur, qu'elle a, par ses applaudissements, encouragé les hommes qui s'employaient à cette grande tâche, qu'elle les a portés, pour ainsi dire, sur son courant irrésistible. Il n'était pas alors de conseiller municipal, même illettré, qui ne montrât avec orgueil l'école de son village, qui ne vantât — sans les comprendre toujours — les bienfaits de l'instruction populaire, qui ne fût prêt à contribuer de ses propres deniers à la grande œuvre. Quoi d'étonnant dès lors si les promoteurs de l'Enseignement primaire, soutenus par l'enthousiasme public, poussés par le souffle puissant sorti des profondeurs de l'âmë nationale, sentant fixés sur eux les regards bienveillants et anxieux de leur pays, protégés contre les attaques et les calomnies isolées par la sympathie générale, aient pu faire en quinze ans les miracles que nous avons vus !

Rien de tel, malheureusement, ne s^est produit pour TEnseignement secondaire. Ce n'est qu'une petite élite qui s'intéresse aux discussions soulevées à son sujet. Le pays ne s'en émeut guère. Chaque année, au moment

du vote du budget, une joute oratoire rappelle au grand public qu'il existe une question de T Enseignement secondaire; et le public, aussitôt le scrutin terminé, se hâte de l'oublier, pour courir à des préoccupations plus à sa portée.

Car — il ne faut pas se le dissimuler — l'importance et la valeur propres des études secondaires sont hors de la portée du grand public. Les sympathies de la foule ne peuvent guère s'attacher qu'à des intérêts nets, précis, clairement et facilement saisissables. Que l'on apprenne à lire, à écrire, à compter, que l'on meuble son cerveau de notions de géographie, de chimie, d'hygiène et autres connaissances pratiques, à la bonne heure! Voilà qui se comprend, ce sont là des connaissances d'une utilité immédiate et indiscutable. Mais que l'on emploie sept ou huit ans de sa vie à acquérir un savoir désintéressé, c'est-à-dire « inutile », c'est une chose qui passe l'entendement de la foule. Études de luxe, études d'oisifs, c'est de cette façon sommaire que l'opinion populaire se prononce sur l'enseignement des lycées.

Quant à la bourgeoisie que l'on appelle éclairée, celle qui, formant la majeure partie de la clientèle des lycées, devrait, semble-t-il, s'intéresser au sort des études libérales et classiques, comprend-elle bien la haute valeur de ces études? Elle n'y voit que « la forme la plus honorable — la plus distinguée — de l'Enseignement secondaire », et n'a pour cette forme qu'un attachement de préjugé. Elle défend l'enseignement grécolatin par une sorte de « respect pharisaïque * », non par

1. Ch.-V. Langlois, La Question de V Enseignement secondaire. {Revue de Paris du 4" janvier 1900, p. 147 et 448.)

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conviction réfléchie et vaillante. C'est dire qu'elle ne saurait être qu'un mauvais défenseur.

Indifférent à la foule, incompris de la bourgeoisie, par qui TEnseignement secondaire serait-il défendu contre les attaques passionnées dont il est Tobjet ? Car il a de nombreux adversaires. Beaucoup de démocrates et de socialistes lui reprochent de s'adresser à une élite, d'être entre les enfants du peuple et un grand nombre de fonctions libérales un obstacle, et de perpétuer ainsi les divisions de classes. Il a aussi contre lui tous ceux qu'hypnotise, en notre époque positive, le souci de la prospérité matérielle. Ces théoriciens de la « lutte pour la vie » s'accommodent mal d'un enseignement tout pénétré d'idéalisme, qui, dédaigneux des intérêts pratiques, vise à former des hommes épris de hautes idées et de nobles sentiments, plutôt qu'à façonner d'industrieux colons, de subtils commerçants, des hommes d'affaires entendus.

Enfin, notre Enseignement secondaire a encore à subir le contre-coup des luttes politiques et religieuses qui agitent notre société. En un temps où les opinions les plus diverses se heurtent si violemment, s'exaspèrent dans d'âpres luttes, il est impossible qu'un enseignement qui prétend toucher les fibres profondes de l'intelligence, — quelles que soient d'ailleurs sa prudence et son impartialité — ne blesse des susceptibilités chatouilleuses et ne choque des préjugés défiants. C'est bien ce qui arrive à l'Enseignement secondaire. Il a beau se dire et être neutre, il ne réussit qu'à se faire reprocher cette neutralité comme le plus impardonnable de ses méfaits. La moitié — ou peu sans faut — des fils de la bourgeoisie déserte les lycées pour les établissements privés,

28 L'EXSEIGNEMEXr SECONDAIRE ET LA DKMOCflATIE

suireillés par l'Église. Entre renseigncmenl libre el l'enseignement public, c'est une concurrence acharnée, une lutle sans merci, oii le beau rôle, peut-flre, est è l'enseignement publie, mais l'avantage à rcnscignemcnl libre.

Ainsi l'Enseignement secondaire est atlaqué par de nombreux et babiles adversaires, et mal soutenu par quelques lièdes dérenseurs. Entre les deux partis, de forces si disproportionnées, l'opinion publique reste indifférente, sans comprendre la valeur de l'enjeu.

Mais il est toujours temps d'en appeler de l'opinion publique mal informée à l'opinion publique mieux informée. On peut le tenter du moins; et ce devrait ôtrc la tâche de tous ceux qui savent la suprême utilité de l'éducation libérale que de chercher à émouvoir en sa faveur la sollicitude toute-puissante (Je l'opinion. Alors,

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