‹ L'enseignement secondaire et la démocratieChapitre 17 sur 94 · Esprit des Lois, l. IV, ch. v · texte numérisé non relu

Esprit des Lois, l. IV, ch. v

nuent à établir entre nos « moi » isolés des liens cachés, indissolubles, à faire de chacun de nous les citoyens d'une même patrie; ils sont, à notre insu, le ciment de notre nation.

Ces grands intérêts collectifs, quels sont-ils donc, et comment les définirons-nous? — Ce sont d'abord toutes les manifestations de la pensée nationale, tout ce qui constitue la vie intellectuelle de la nation, c'est-à-dire la science, la philosophie, la littérature, Tart; — la science, qui à tous les citoyens également et sans distinction dispense la vérité, aliment commun des esprits, et source de tous les progrès du bien-être général ; — la philosophie, qui cherche infatigablement le sens de la vie et une interprétation totale de Tunivers, où puissent s'unir toutes les intelligences; — la littérature, qui, dans son évolution incessante, traduit les idées, les sentiments, les aspirations d'un temps et d'un peuple, et offre à tous Timage de tous; — Tart enfin, qui, loin des haines privées, des luttes des partis, des divisions d'école, réconcilie les cœurs dans la contemplation bienfaisante et désintéressée de la beauté, et les arrache à la vie « individuelle » pour les élever à la vie « collective » et vraiment humaine. — Supprimez ces manifestations où la pensée d'un peuple prend conscience d'elle-même, du même coup vous brisez les liens qui retiennent ensemble les intelligences, vous reléguez chaque esprit dans un domaine obscur et fermé, vous détruisez la cité intellectuelle, qui est Texpression la plus haute et comme l'épanouissement de la cité politique.

Ces intérêts généraux et permanents, ce sont encore les grandes idées morales acquises péniblement au long

de vingt siècles d'histoire, et qui, désormais établies au fond des consciences individuelles, constituent une conscience collective, la conscience de la nation. Ces idées guident la conduite d'un peuple, commandent ses actes, elles sont comme Taxe de sa vie, elles font de la personne publique une personne morale.

Certes, aucune idée n'est le monopole d'aucun peuple. N'est-il pas vrai cependant que des races semblent plus aptes que d'autres à concevoir et à propager certaines idées morales, ou, si l'on veut, que certains instincts moraux sont plus forts, plus impérieux, arrivent plus tôt à l'état conscient chez certains peuples? Les idées démocratiques de liberté, de justice, d'égalité, ne sontelles pas nôtres en un sens, puisque c'est la France qui les a proclamées la première? Les autres nations les pressentaient, les devinaient, mais la conscience française les a faites siennes en y abordant avant elles. Et ces idées ne furent point une acquisition soudaine ; ce ne fut point un hasard si notre pays en eut le premier la vision claire et distincte. Elles ont paru surgir violemment et impérieusement en 1789, dans l'âme française; mais, depuis des siècles, elles la travaillaient sourdement. Il est facile de suivre sous la multiplicité des événements leur obscur éveil, leur lente évolution, leur progrès pénible et souvent interrompu. Cet idéal démocratique est bien vraiment une conquête nationale, le bien de tous et de chacun. Conserver ce bien, le transmettre intact, en maintenant vivantes au fond des cœurs ces grandes idées, n'est-ce pas là un des soucis communs où doivent se réconcilier tous les citoyens?

Ces intérêts collectifs, ce sont encore le souvenir et le respect du passé national. L'avènement d'un peuple à

la vie consciente n'est que le terme d'une longue série d'actes antérieurs ; l'existence d'une nation suppose une prodigieuse accumulation d'efforts, et comme un amoncellement de sacrifices. Efforts et sacrifices de tous pour tous dans le passé constituent en quelque sorte le capital moral d'un peuple, le patrimoine qui, enrichi des apports successifs des générations, assure son crédit et fait sa puissance. A chacun des moments de son existence, une nation hérite de son passé ; en chaque génération revit l'œuvre des générations précédentes. Dépositaires responsables de cette richesse nationale, ne devons-nous pas nous en faire les gardiens vigilants? Ne devons-nous pas nous unir pour le culte des gloires publiques, avant de nous entre-déchirer pour la satisfaction de nos glorioles égoïstes?

En même temps qu'une nation a son passé à défendre, elle a son avenir à préparer. Dans la vie des nations comme dans la vie des individus, chaque acte engage tous les actes à venir. L'homme qui ne prévoit pas, qui ne vit que dans le présent, court à une faillite assurée. De même, un peuple dont chaque génération ne vit que pour soi marche à une ruine certaine. Une nation ne peut vivre et prospérer que si elle prévoit, que si elle prépare, que si elle embrasse d'un cœur généreux « les longs espoirs et les vastes pensers ». Et la préparation de l'avenir est donc encore un de ces grands soucis où tous les citoyens sont également intéressés, et devant lesquels doivent s'effacer les préoccupations temporaires et les intérêts passagers.

Allons plus avant. Les productions intellectuelles d'une nation, ses idées morales, ses gloires passées, ses rêves d'avenir sont marqués du même sceau ; c'est qu'une

nation est un « principe spirituel * », une âme, qui se manifeste et se révèle par chacun de ses actes. Chaque race est, par sa constitution spéciale, prédestinée à un rôle particulier. Les Grecs, d'esprit curieux, hardi et souple, furent merveilleusement propres à la culture des lettres et des arts. Les Romains, race patiente, énergique, disciplinée, ont appris au monde les vertus politiques et guerrières. De nos jours, TAméricain actif, inventif, pratique, propose à FEuropéen l'exemple de sa vie indépendante et industrieuse. Notre France est, de par son génie large et libre, généreux et prompt, la naturelle patrie des idées et des sentiments « humains ». Elle fait siennes, par Ta chaleur de sa sympathie, toutes les causes justes. Elle s'empare de toutes les idées, de tous les sentiments qui demeurent parfois chez les autres nations confus ou incertains, les reforge au feu clair de son vif esprit, et les rend au monde transformés en brillantes et solides armes. La vertu de son génie est proprement « humanisatrice ». Ce génie héréditaire, par qui notre race est grande dans le monde, chaque citoyen français a le devoir impérieux de le respecter en luimême, de le conserver intact, par delà ses qualités propres et sa complexion individuelle.

Ainsi, sous la diversité des intérêts privés, subsiste l'identité des intérêts collectifs. Il y a des intérêts communs à tous les Français, parrce qu'il y a, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, une nation française. Il faut que notre démocratie soit la gardienne de ces grands intérêts ; si elle les négligeait, la volonté nationale n'aurait plus d'objet auquel s'appliquer, ou plutôt

1. Renan, Discours et Conférences, — Qu'est-ce qu^ une nation?

il n'y aurait plus de volonté nationale. La « personne publique » se briserait en une « multitude », le « corps politique ' » se dissoudrait en une poussière d'individus. La nation cesserait d'être pour faire place à une agglomération.

Malheureusement, une démocratie est, plus que toute autre société politique, exposée à méconnaître ces intérêts généraux de la nation. — Dans une monarchie, la communauté de servitude crée la communauté des intérêts. Tous les sujets sont unis dans un même vœu, celui de s'affranchir. La conquête de la liberté politique apparaît comme le but suprême assigné aux efforts de tous. Elle est le grand intérêt général devant qui se taisent et s'inclinent les intérêts particuliers. — Pareillement, dans une aristocratie, un souci commun prime les soucis individuels. Qui dit aristocratie dit minorité. La presque totalité des citoyens est animée d'une même pensée, d'une même ambition : la suppression des privilèges et l'établissement de l'égalité. — Rien de pareil dans une démocratie, puisque toute démocratie repose à la fois sur les deux principes de la liberté et de l'égalité politiques. Ces droits proclamés, il ne se trouve plus, pour rallier les courages et réconcilier les intelligences, de grands desseins où tous se sentent également intéressés.

Bien plus, l'exercice même de ces droits conduit insen-

1. Ces expressions sont de J.-J. Rousseau; Contrat social, liv. I, chap. VI et vu.

siblement une démocratie à Toubli de ces intérêts généraux et permanents que nous essayions tout à Theure d'énumérer et de définir.

La liberté, en effet, née du besoin, pour des hommes dissemblables, de vivre de vies dissemblables, accentue encore et aggrave les différences entre ces hommes. En assurant la libre expansion des tempéraments particuliers, des penchants égoïstes — tant qu'ils ne lèsent point d'autres égoïsmes — elle permet à chaque individu de s'étaler, pour ainsi dire, dans sa personnalité. Chacun se sépare des autres, se fait une vie à part, d'où naissent à leur tour des besoins à part. Les idées et les aspirations communes se font rares. « L'âme nationale » se rétrécit, se retire devant l'expansion et le débordement des individualités. Et lorsqu'enfin l'abus de la liberté a coupé jusqu'aux plus solides attaches qui pouvaient tenir unis les citoyens, lorsqu'il a dressé, en face de la troupe clairsemée et sans force des intérêts communs, toute une légion violente de besoins individuels, de passions égoïstes, alors la lutte n'est plus possible. La conduite politique de chaque citoyen n'est plus dictée que par des motifs personnels. Les volontés particulières, déchaînées, entrent en conflit, se heurtent, se déchirent. Il n'y a plus de volonté nationale. « La république est une dépouille, dit ériergiquement Montesquieu, et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous * ». La liberté a engendré l'anarchie.

L'excès d'égalité, ou plutôt l'excès du sentiment égalitaire prépare, lui aussi, les citoyens à la méconnaissance des intérêts communs. L'égalité ne déchire pas,

Page 1