TocqueviUe, La Démocratie en Amérique j t. I, p
d'un captif habitué à sa captivité, et à qui Ton ouvrirait pour quelques heures les portes de sa prison : ils ne savent quel usage faire de leur liberté.
Quand une démocratie s'est laissé gagner par cette léthargie et a abdiqué le souci de ses destinées, elle n'existe plus en tant que démocratie. Ayant accepté le despotisme de TÉtat, ce despotisme anonyme, qu'a si bien décrit Tocqueville, régulier, minutieux, prévoyant et doux, elle est mûre pour le despotisme plus brutal d'un seul. La démocratie est morte, parce que la volonté nationale, qui en est Tâme, s'en est lentement retirée. « On y trouve des sujets, mais on n'y voit plus de citoyens ^ »
Ces deux maux, l'anarchie et l'apathie des volontés, mortels à la démocratie, est-il possible de les conjurer? Existe-t-il un pouvoir, une force capable de les prévenir ou de les combattre? Il ne peut être question, bien entendu, de conférer à un groupe social, ni à une assemblée — de quelque manière d'ailleurs qu'elle soit composée — le privilège effectif et légal de contrôler et de rectifier les décisions du suffrage universel. Cette force, dont le rôle est de servir à la démocratie à la fois de frein et de moteur, ne peut être qu'une force morale. Elle doit seulement conseiller, diriger, et non contraindre. Oii la trouver, cette force morale? Découvrirons-nous des hommes en qui pourrait se maintenir vivace le souci des intérêts généraux du pays, qui seraient capables d'être ces bons conseillers de notre démocratie, et qui, sages éducateurs de la nation, sau-