‹ L'enseignement secondaire et la démocratieChapitre 20 sur 94 · Tocqueville, La Démocratie en Amérique, t. I, p · texte numérisé non relu

Tocqueville, La Démocratie en Amérique, t. I, p

nombre ; il peut peser, de tout le poids de ses millions de suffrages, sur les destinées du pays. Sans doute encore, il est homogène, c'est-à-dire composé d'individus ayant reçu la même instruction primaire, ayant môme fonction économique dans la société, même existence humble et précaire, et par suite mêmes intérêts et mêmes désirs. Et cependant, aussi longtemps que le peuple manquera d'une suffisante culture et des loisirs nécessaires à la pensée, il restera incapable de comprendre et de défendre les grands intérêts du pays. Pressé par l'impérieux besoin de pourvoir à sa vie de chaque jour, rivé à sa tâche, courbé sur la terre ou sur les machines, il n'a pas le temps de se faire des opinions politiques; il les reçoit toutes faites; et les instincts confus, les sourdes aspirations, les désirs vagues qui l'agitent, il faut que d'autres les pensent pour lui, les traduisent en idées. Incapable de penser, il est donc incapable d'une action réfléchie et volontaire. Parfois, il est vrai, ses aspirations longtemps refouléies, ses rancunes accumulées jaillissent en soudaines et violentes explosions; le peuple, alors, est vraiment « une force qui va », une force qui soulève, qui emporte la nation tout entière, mais non pas qui la dirige et la guide.

Puisque ni l'aristocratie ni le peuple ne peuvent prendre en main la cause de la démocratie, reste que ce soit cette portion intermédiaire de la société que nous avons appelée « les classes moyennes ».

Ces classes, d'abord, si elles ne forment pas le grand nombre, ne forment pas non plus l'exception. Leurs votes ne sont pas, môme quantitativement, négligeables.

De plus, les éléments qui les composent sont — nous avons essay^ de le montrer — assez fixes à la fois et assez semblables pour que leur fusion soit possible. Des hommes dont l'existence, malgré la diversité de leurs professions, est en somme pareille en son fond et par ses traits essentiels — nécessité du travail, mais exemption du travail manuel, sécurité matérielle, possibilité du loisir, instruction libérale , — ces hommes, rapproché par des goûts, des habitudes, des intérêts semblables, peuvent être capables d'entente et d'union, capables par suite d'une action énergique et efficace. Ils peuvent aussi -^ et là est le point essentiel — s'élever jusqu'à la conception d'un intérêt général, national, supérieur aux intérêts d'individus ou de classes.

Ils sont en effet, grâce à leur situation intermédiaire dans la société, bien placés pour comprendre les désirs et les besoins de la nation tout entière, pour donner une voix aux confuses aspirations du peuple comme pour comprendre les hautes exigences de l'élite. Avec le peuple, les classes moyennes sont en un contact intime et ininterrompu ; elles se recrutent incessamment en lui, elles y plongent par leurs racines mêmes. D'autre part, elles voient les hommes des classes supérieures d'assez près pour ne point les juger avec ce parti-pris haineux, cette aveugle jalousie] ou parfois cette superstitieuse déférence dont le peuple est coutumier vis-à-vis des riches et des puissants. Enfin, les pensées profondes, les grandes découvertes, les belles. créations des artistes, des savants et des philosophes ne sont point, pour les hommes des classes moyennes, lettre close. Assurément, ils ne se haussent jamais jusqu'à la pleine intelligence de ces vérités supérieures;

mais, peu à peu, par une filtration incessante, elles pénètrent jusqu-en leur cerveau, s y impriment, y travaillent sourdement, finissent par modifier tout l'ensemble de leurs jugements. Ainsi, la forte et confuse rumeur qui sort de la conscience populaire, les paroles distinctes qui tombent des hautes régions de la pensée sont pour les classes moyennes un continuel enseignement propre à les guider dans la recherche d'un idéal social et politique.

D'autres causes encore concourent à faire des classes moyennes les conseillères nées de notre démocratie. C'est, en premier lieu, qu'elles sont soumises à la nécessité du travail quotidien : leur aisance n'est que le fruit d'une activité régulière, consciencieuse, attentive. L'homme qui travaille tous les jours, qui, tous les jours, retourne à sa tâche et se replace en face des difficultés et des ennuis de sa profession n'est ni frivole, ni léger, ni dilettante ; il a l'esprit sain ; il peut porter dans les affaires politiques l'attention et la persévérance qu'il met dans ses propres affaires.

Assujetties au travail, les classes moyennes n'en sont pourtant pas les esclaves; elles ont l'aisance, qui donne les loisirs ; la sécurité, qui permet la curiosité. Il faut du temps pour s'occuper des affaires publiques, pour être un bon citoyen. Aujourd'hui que la vie sociale est devenue si active et complexe, que les intérêts de la nation se sont multipliés, compliqués, enchevêtrés pour ainsi dire les uns dans les autres, que, sur tous les points du globe, sont en jeu la fortune et le renom du pays, ce n'est point seulement de bon sens et de bon vouloir qu'il est besoin pour juger des choses nationales. Il faut lire, écouter, étudier, observer. L'homme des

classes moyennes, une fois libre de sa lâche quotidienne, peut se mêler, par la lecture, par la conversation, par la fréquentation des hommes et des choses, à la vie générale du pays, il peut vivre vraiment « avec son temps ». Dans ce contact avec la réalité, ses idées acquièrent une justesse et une précision dont sont également incapables et le peuple, qui vit sur une grosse idée d'ensemble, et Télite, que ses préjugés, ses intérêts, ses raffinements enferment dans une conception étroite ou transcendante.

Enfin, l'incontestable supériorité des classes moyennes, c'est qu'elles peuvent recevoir une excellente culture. Elles peuvent, pendant de longues années d'étude, rester en contact avec les lettres et les sciences. Leur pensée, nourrie de connaissances positives et d'idées générales, est préservée également de l'étroitesse de vues, du fanatisme qui sont le fait de l'ignorance — et de l'incertitude nonchalante, de la subtilité et du scepticisme qui naissent trop souvent d'une culture raffinée. Elles sont capables déjuger avec un bon sens net et clairvoyant. Leur politique peut donc être prudente et sage, dirigée par des principes fermes, désintéressée par conséquent, respectueuse du passé, qu'elle connaît, soucieuse de l'avenir, qu'elle prévoit, en un mot conforme au bien public, aux intérêts nationaux. — Que l'enseignement actuel de nos lycées soit justement celui qui pourrait donner aux classes moyennes d'aujourd'hui les qualités dont nous parlons, on a vu que nous ne le pensons pas. Mais il est permis d'espérer qu'un enseignement mieux approprié à leur nature pourrait les leur inculquer. Quels miracles n'est-on pas en droit d'attendre d'une éducation qui dure dix années !

Pour que les classes moyennes puissent utilement

remplir ce rôle de conseillères, d'institutrices de la démocratie, pour lequel elles semblent désignées, il n'est pas besoin de leur conférer des pouvoirs politiques ni de consacrer par des droits et des privilèges effectifs une supériorité qui ne leur crée que des devoirs. Encore une fois, cette suprématie que nous attribuons aux classes moyennes est toute morale et ne doit s'exercer que par l'enseignement et l'exemple. A quoi bon d'ailleurs constituer en faveur des classes moyennes des pouvoirs politiques, souvent précaires ou dangereux, quand elles disposent d'un pouvoir moral bien autrement puissant, celui de l'opinion?

Car c'est l'homme des classes moyennes qui fait l'opinion. L'opinion, sorte de pensée collective où se résume la vie intellectuelle de la nation, qu'est-elle autre chose qu'un compromis entre les opinions individuelles, né des abandons et des sacrifices que chacun, par instinct de sociabilité, par besoin de s'entendre avec ses semblables, a consentis sur sa propre conviction? Qu'est-elle autre chose qu'une sorte d'opinion composite, c'est-àdire moyenne"! L'homme des classes moyennes, à qui son caractère, son éducation, sa condition sociale défendent les jugements extrêmes, en est le représentant naturel ; ou, pour mieux dire, cette opinion, c'est la sienne. C'est son opinion qui est Y opinion *.

1. L'idée que nous nous faisons du rôle politique et social des classes moyennes ressemble sur bien des points à celle de Guizot, non à celle qui a dicté les actes du ministre, mais à celle qu'a exposée dans ses ouvrages l'historien philosophe. M. Faguet a nettement fait la distinction entre les idées politiques de Guizot, qu'il juge excellentes, et ses actes politiques, sur lesquels il fait toutes réserves. Cf. Politiques et Moralistes, i" série, article sur Guizot,

Or Topinion est devenue, au cours de ce siècle, véritablement la « royne et empérière du monde », comme déjà rappelait Montaigne. Si sa puissance est faite en quelque sorte de son ubiquité, on conçoit que jamais cette puissance n'ait été aussi considérable que pendant ces trente dernières années. L'admirable instrument de conquête qu'elle avait créé, la presse, s'est perfectionné de telle sorte qu'aujourd'hui l'opinion est présente partout à la fois, qu'elle se fait et se propage simultanément sur tous les points de la nation. Le même jour, presque à la même heure, tous les citoyens, ouvrant leur journal, entrent en communication avec cette force subtile et pénétrante, subissent son influence, reçoivent ses impulsions. Avec ses innombrables organes, journaux, brochures, revues, l'opinion est devenue, pourrait-on dire, une énorme machine à mouvoir et diriger les esprits. Ne pourrait-elle pas, dès lors, être cette force directrice que nous avons reconnue nécessaire à notre démocratie?

On a tort, croyons-nous, d'aller répétant qu'une démocratie est nécessairement anarchique, parce que le pouvoir y appartient à la volonté générale, somme des volontés individuelles égoïstes et contradictoires. Et l'on va chercher bien loin le moyen « d'organiser le suffrage universel ». « Depuis cent ans ou depuis cinquante ans, nous dit-on, nous poursuivons ce paradoxe de vouloir construire, sur ces dix millions de grains de sable inconsistant que sont les dix millions de suffrages des électeurs français, sans aucun appareil, sans aucun système qui les groupe et qui les cimente, la masse colossale et de plus en plus pesante de l'État moderne. Nous peinons à édifier, dans la confusion des esprits et des

langues, notre moderne tour de Babel, ayant d'abord eu soin d'enfermer en ses fondations dix millions de chances de désagrégation. Quelle chimère! Faire de la durée avec de l'instabilité, et de Tordre avec du désordre ! faire du continu avec du déréglé et du définitif avec du fugitif! comme si, pour planter en terre un monument qui brave les âges, il suffisait d'accrocher des atomes et d'additionner des molécules! ou comme si, pour créer et entretenir le plus haut et le plus complexe des organismes, c'était assez que de juxtaposer et d'additionner des cellules M » — Cet « appareil », ce « système » qui groupe et cimente les volontés des individus, il n'est pas besoin de l'inventer : il existe, et c'est précisément l'opinion.

L'opinion, en effet, n'est pas la volonté générale. On les identifie volontiers, et, de ce qu'elles ont ensemble d'étroits rapports, de ce qu'elles suivent souvent la même courbe, on conclut qu'elles se confondent. Il n'en est rien cependant. Car l'opinion publique représente bien la pensée de la nation, mais seulement cette pensée superficielle et conventionnelle que chacun, en parlant aux autres, substitue inconsciemment à sa propre pensée. La volonté générale, exprimée dans les votes, représente au contraire la pensée réelle, les dispositions profondes de la nation. L'opinion publique, c'est ce que tout le monde dit; la volonté nationale, c'est ce que chacun pense en son for intérieur — et l'on ne dit pas toujours, on ne dit môme pas souvent ce qu'on pense.

Distinctes, jusqu'à se trouver parfois en désaccord, l'opinion et la volonté générale ne sont cependant pas

i. Ch. Benoist, De V Organisation du suffrage universel {Revue des Deux Mondes, !•' juillet 1895).

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indépendantes Tune de Tautre. Elles sont au contraire en contact profond, et elles exercent Tune sur Tautre une influence de toutes les heures. Force lente, cachée, détournée, Topinion travaille la volonté nationale, pénètre en Tarrière-fond des pensées et des vouloirs, y insinue ses conseils, ses blâmes, ses approbations; elle parle au nom de la morale commune, morale timide sans doute et médiocre, mais supérieure encore à la bassesse des instincts qui, sans elle, guideraient seuls la majorité des hommes. Presque toujours bienfaisante, son influence s'exerce sous deux formes, ou plutôt en deux temps, avant et après chaque manifestation de la volonté nationale. Tant que cette volonté ne s'est pas prononcée, Topinion agit sur elle pour Tinstruire et la guider. D'abord, elle prête son pouvoir et communique, pour ainsi dire, son autorité aux principes de justice, de probité, d'honneur qui, sans elle, dormiraient trop souvent sans force et sans prestige au fond des consciences individuelles; chaque citoyen, grâce à elle, les respire à son insu, et insensiblement ses pensées, ses désirs, ses actes s'en trouvent modifiés. Ainsi l'opinion accomplit une œuvre d'assainissement général. — D'une façon plus directe, elle agit encore sur l'esprit de la nation en instituant, sur chaque fait, sur chaque acte public, un débat où peut s'instruire et s'éclairer la volonté des citoyens. Dans les discussions et les polémiques, l'opinion ne tolère que les arguments d'ordre désintéressé, les arguments d'idée, les raisons. Or, ces raisons agissent, pour déterminer leur choix, sur les esprits incertains, sur ceux — et le nombre en est grand — qui flottent, indécis, parce qu'aucun intérêt catégorique ne les pousse. Elles agissent môme sur ceux

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dont le siège est fait, en leur rappelant qu'il est des intérêts supérieurs devant lequels le devoir veut que se taisent leurs passions égoïstes. L'opinion travaille, en somme, à faire adopter à la volonté nationale les solutions qu'elle lui propose ; elle la circonvient par d'insensibles approches, elle l'assiège par de patientes attaques. Elle échoue souvent, et se brise contre le rempart immobile des intérêts individuels. Mais souvent aussi elle parvient à les entamer et à les vaincre.

Ce n'est là toutefois que le rôle préliminaire de l'opinion. Elle intervient encore après que la volonté nationale s'est manifestée. Quand cette volonté s'est méprise, elle s'emploie à atténuer les effets fâcheux de son erreur. Comme elle ne retient, parmi les mobiles qui ont déterminé les citoyens, que ceux qui sont honnêtes, elle réduit par là même ceux qui ne le sont pas à une sorte d'impuissance ; à peine ces mobiles inavouables se sont-ils manifestés dans les votes qu'elle les fait rentrer, chassés par le mépris général, dans le silence et l'oubli. Alors, l'opinion s'empare de ce qui, dans la volonté de la nation, fut honnête et sain et désintéressé; elle l'exalte, elle le systématise; et finalement, appuyée sur ce fragile fondement, elle gouverne. Elle gouverne, puisque tous les actes publics de la nation relèvent d'elle, puisque, quoi qu'ait dit la volonté générale, c'est elle qui, en dernier ressort, permet ou défend. Ainsi, par elle, la vie politique de la nation, régularisée, modérée, apaisée, peut se poursuivre selon une marche à peu près continue à travers les incohérences, les caprices, les à-coups de la volonté générale.

Si le rôle de Topinion est bien celui que nous venons de dire, si c'est bien en elle qu'il faut chercher la force capable de lier en faisceau les volontés individuelles et d'en faire une volonté nationale, et si d'autre part ce sont les clafeses moyennes qui font l'opinion publique, on conviendra sans doute qu'il n'est pas de tâche plus pressante, plus impérieuse, pour notre démocratie, que d'organiser l'éducation des classes moyennes en vue de les bien préparer à leur rôle social.

Tant que l'Enseignement supérieur sera réservé à une élite que sa supériorité même isole du reste de la nation, tant que l'Enseignement primaire, obligé, par l'état de notre société, de ne distribuer au peuple qu'un minimum d'instruction, ne pourra se charger de l'éclairer sur les vrais intérêts du pays, c'est sur l'Enseignement secondaire, éducateur des classes moyennes, que devra se porter l'attention, non pas certes exclusive, mais du moins très vigilante et très persévérante des pouvoirs publics. Dans la mesure où la valeur morale et sociale des classes moyennes est liée à leur éducation, on peut dire que la prospérité de notre démocratie, œuvre des classes moyennes, est liée à la bonne organisation de l'Enseignement secondaire.

Que l'on ne conteste pas l'importance du rôle que nous attribuons à TEnseignement secondaire, en disant qu'elle n'est sans doute que transitoire, qu'elle est destinée à s'effacer, qu'elle s'efface déjà devant celle de l'Enseignement primaire, véritable instrument du pro-

grès démocratique. Certes nous ne songeons pas à méconnaître Timportance actuelle du rôle social de TEnseignement primaire; nous songeons moins encore à nier qu'elle doive aller toujours croissant. Nous savons que l'idéal que nous avons assigné à notre démocratie ne saurait être que provisoire. La conception d'une démocratie poussée, contrainte presque, par l'opinion d'une certaine classe de citoyens, à réaliser son bien nous paraît être la meilleure que comporte l'état présent de la société en France, mais non pas la meilleure absolument. L'idéal se déplace en même temps que la réalité. Et il n'est pas impossible de concevoir que, dans un état social plus conforme à la loi de justice, tous les citoyens, spontanément, librement, par l'effet de leurs propres lumières, puissent vouloir le bien de la nation. Tel est, eh effet, le terme logique de l'évolution de la démocratie, s'il est vrai que seulement ainsi elle réaliserait sa véritable définition, son essence même. Or, l'Enseignement primaire peut, dès aujourd'hui, préparer l'avènement de cette démocratie idéale, en élevant le peuple, en le formant pour l'action réfléchie et volontaire, en le rendant capable de trouver seul les conseils qu'il est aujourd'hui obligé de demander. Il ne s'ensuit pas cependant que l'Enseignement primaire soit le seul artisan de cette évolution de la démocratie. L'Enseignement secondaire doit y travailler pour sa part, et cette part est considérable.

D'abord, en effet, il collabore indirectement à l'éducation du peuple, et continue l'œuvre commencée par l'Enseignement primaire. A peine les élèves de nos écoles primaires ont-ils quitté les bancs, à peine entrent-ils dans la vie sociale, ignorants encore et tout juste dégrossis, que

Topinion les prend, les instruit, les initie aux conceptions de toutes sortes, philosophiques, littéraires, scientifiques, dont vit la société, les façonne, en un mot, d'une main bien autrement puissante que celle de leurs premiers maîtres. L'opinion est Fécole permanente du peuple; ses livres sont les journaux, et le journal est presque Tunique lecture de Touvrier. Ainsi TEnseignement secondaire, qui semblait ne devoir former que les classes moyennes, devient indirectement, par le moyen de Topinion, un véritable éducateur du peuple.

Mais ce n'est pas tout. Tant que les conditions actuelles de notre société subsisteront, l'Enseignement primaire sera dans l'impossibilité matérielle d'être vraiment efficace, vraiment éducateur. Le temps dont dispose l'école est trop court, et, à douze ans, un enfant n'est pas prêt à la vie sociale, si excellentes qu'aient été les leçons de ses maîtres. Le peuple ne parviendra au degré de moralité, de clairvoyance et de sagesse qu'il faut pour se gouverner soi-même, que le jour où notre démocratie aura réalisé ce progrès de lui assurer le temps et les moyens de réfléchir et de penser. Mais ce jour, il appartient aux classes moyennes d'en préparer l'approche, d'en hâter la venue. Seules, elles peuvent travailler prudemment, sagement, à la constitution d'une démocratie où les loisirs seront plus également répartis; seules, elles peuvent améliorer pacifiquement la société moderne et l'armer pour la conquête d'un état encore meilleur. Leur rôle, c'est d'apprendre à la démocratie à se passer de leurs conseils et de leurs exemples ; leur but, c'est de rendre inutile leur propre influence. Et c'est donc, on le voit, l'Enseignement secondaire qui seul peut préparer le triomphe futur de l'Enseignement

primaire, ou pour mieux dire, de renseignement populaire.

Ce n'est donc pas rabaisser le rôle actuel de TEnseignement secondaire que de dire que ce rôle n'est que provisoire. Ce serait bien plutôt un argument en sa faveur. C'est parce qu'il est désirable que l'importance de ce rôle diminue qu'il faut la reconnaître aujourd'hui — car elle ne saurait diminuer dans l'avenir que si on la reconnaît aujourd'hui. — Telle n'est pas, malheureusement, nous l'avons constaté, l'opinion la plus répandue. L'Enseignement primaire a longtemps accaparé l'attention publique. Cela est bien ; il le fallait. Mais il est temps, croyons-nous, de comprendre — et de faire comprendre autour de soi — que, si c'est pour toute démocratie un souci légitime, disons plus, un devoir strict, de distribuer l'instruction jusque dans les derniers rangs du peuple, c'est, pour notre démocratie d'aujourd'hui, un besoin plus pressant encore, une tâche plus urgente, et où se trouvent engagées les destinées mêmes de notre pays, que de constituer fortement l'Enseignement secondaire, de l'organiser en vue du rôle social qu'il a à remplir. Il faut faire justice de ce faux esprit démocratique, qui, s'attachant seulement aux intérêts immédiats et palpables, fait bon marché des intérêts lointains et supérieurs de la démocratie.

On peut bien comprendre, après tout ce que nous avons dit, combien notre Enseignement secondaire actuel, anarchique et somnolent, convient mal aux classes moyennes de notre démocratie. Reste à savoir comment et dans quel esprit il faudrait le réorganiser. Par la

considération théorique du rôle social des classes moyennes, on a pu pressentir déjà ce que devrait être TEnseignement secondaire. Mais ces conclusions paraîtront sans doute plus fortes lorsqu'elles nous auront été imposées par la constatation de la réalité aussi bien que par la détermination de Tidéal — c'est-à-dire quand nous aurons observé l'état réel des classes moyennes d'aujourd'hui.

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