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CHAPITRE II

Les classes moyennes d'aujourd'hui.

Ce n'est pas une peinture complète de notre démocratie d'aujourd'hui que nous voulons entreprendre. Nous ne noterons que les faits sur lesquels, à notre sens, peut s'exercer l'influence de l'éducation, parce que ceux-là seuls relèvent de notre sujet. Que l'on ne s'étonne pas non plus si le tableau que nous esquissons demeure abstrait ; il ne peut être tenté ici qu'un exposé général et dégagé de toute allusion aux hommes et aux luttes de notre temps.

Nos classes moyennes d'aujourd'hui sont profondément divisées. A dire le vrai, il n'y a pas de classes moyennes; il y a un nombre infini de petits groupes sociaux, entre lesquels sans doute une communauté de vues serait encore théoriquement possible, mais qui, en fait, vivent d'une vie à part, se jalousent, se haïssent

OÙ, ce qui est presque plus grave, s'ignorent. Ces groupes n'ont plus conscience de ce qui pourrait les unir, mais seulement de ce qui les sépare. Nos classes moyennes sont en pleine anarchie.

§ 1. — Des causes de toute nature les y poussaient. — Et d'abord, l'état de sécurité où elles se trouvent aujourd'hui. Tant que nos classes moyennes eurent à lutter pour la défense de leurs intérêts économiques et politiques, elles marchèrent à la bataille, serrées autour des mêmes idées, eh troupe compacte et bien disciplinée. Sous la monarchie de Juillet, la réforme électorale et parlementaire, sous le second Empire, le rétablissement des libertés supprimées, pendant les premières années de la troisième République, la défense du régime parlementaire contre les tentatives révolutionnaires et conservatrices, — c'étaient là autant de combats où les intérêts des classes moyennes tout entières étaient engagés. Elles les soutinrent avec une énergie et une suite qui leur assurèrent la victoire. Aujourd'hui, elles n'ont plus qu'à jouir paisiblement de leur triomphe. Aucun rival n'est encore assez fort pour le leur disputer. Le suffrage universel, en notre démocratie insuffisamment éclairée, s'est jusqu'à présent montré, ainsi que l'avait prédit Tocqueville, résolument pacifique et conservateur. L'organisation économique, qui assure aux classes moyennes une situation privilégiée, ne semble pas sérieusement menacée, malgré les efforts de la minorité socialiste. Tout leur sourit. A quoi bon dès lors se coaliser pour des luttes sans profit palpable? Qui dit coalition dit soumission, sacrifice de chacun à tous, c'est-à-dire gêne et contrainte. Nulle nécessité de combat

SO l'enseignement secondaire et la démocratie

ne pressant aujourd'hui les classes moyennes, elles laissent se desserrer les liens qui les unissaient entre elles, et se désagrègent en petits groupes corporatifs. Cette armée, autrefois cohérente, s'est disloquée en bandes, qui agissent isolément et mènent, pour d'étroits intérêts, une petite guerre de partisans. La possession du pouvoir a été, pour les classes moyennes, une des causes les plus puissantes de désagrégation et d'émiettement.

Leur accroissement en est une autre. L'égalisation des fortunes, la diffusion de l'instruction, et, d'une manière plus générale, le nivellement de plus en plus marqué de notre société ont eu pour résultat d'étendre démesurément les frontières de la classe moyenne. L'abolition des castes et la mobilité de la richesse ont eu celui de la renouveler fréquemment, par de nombreux échanges avec les classes voisines. Sans doute, nous l'avons dit, ses frontières ne sont point tout à fait effacées, ni les échanges n'ont encore altéré ses caractères profonds. Il n'en reste pas moins qu'elle est aujourd'hui beaucoup plus vaste, plus instable, plus disparate que celle du milieu du siècle. Ajoutez à cela que la division du travail, en distinguant de plus en plus les fonctions, spécialise chaque individu et le sépare de ses semblables. Pour toutes ces raisons, entre les hommes des classes moyennes, les divergences sont devenues plus nombreuses et plus profondes, les points de contact plus rares, l'entente plus difficile. L'accroissement et, par suite, l'hétérogénéité grandissante des classes moyennes les vouent à l'anarchie.

D'autres phénomènes encore, d'ordre général, mais dont l'effet est plus sensible sur des intelligences ouvertes

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et cultivées, sont venus achever la dissociation des classes moyennes. L'évolution si rapide et toute en secousses du monde moderne n'a pas entraîné d'une vitesse égale toutes les portions de notre société. A côté des institutions, des mœurs, des idées modernes, restent debout les débris des diverses formes sociales, intellectuelles, sentimentales que notre siècle a si rapidement traversées, et ces débris abritent encore de nombreux fidèles. Notre époque est comme un microcosme, un abrégé du siècle, où vivent côte à côte, condamnés à un frottement, à des chocs continuels où ils s'irritent, des adeptes de toutes les croyances, de toutes les doctrines, de tous les régimes.

D'autre part, le prodigieux essor de la science, en accumulant les découvertes, en entassant les idées, les théories, les hypothèses, en facilitant les échanges intelr lectuels entre nations, a multiplié à Tinfini la possibilité des combinaisons d'idées, des synthèses, et compliquant ainsi et diversifiant à l'extrême les intelligences et les âmes, a créé entre elles de plus profondes dissemblances. On comprend sans peine que, sous l'effet convergent de toutes ces influences, les classes moyennes se soient effritées en une poussière de groupes et d'individus de plus en plus différents.

Effet et cause en môme temps, résultat et facteur à la fois de tous les phénomènes que nous venons de relever, un fait s'est produit, que nous tenons à tirer hors de pair, parce que l'éducation a prise sur lui, c'est le développement, ou plutôt la perversion de l'esprit individualiste dans nos classes moyennes. On a pu montrer que, dans l'histoire des théories politiques et sociales, « la doctrine aujourd'hui professée sous le nom d'indi.

L*BIf8EIQNEMEMT SECONDAIRE.

vidualisme ne présente qu'une analogie lointaine avec la haute doctrine du xviii" siècle * ». L'histoire des idées politiques n'est que le reflet de l'histoire des âmes. Le sentiment individualiste qui animait les classes moyennes de 1789 n'a rien de commun avec l'esprit individualiste d'aujourd'hui. Les hommes du xviii'' siècle brisèrent les entraves qui comprimaient le développement de l'individu; mais, dans leur pensée, l'individu, une fois libéré des contraintes extérieures, devait spontanément imposer à ses appétits et à ses passions égoïstes le joug de la raison. La moralité, c'est-à-dire le souci du bien de tous, était le frein de l'individualisme. Et Ton sait que nulle époque ne fut plus fertile en actions inspirées par « l'amour du bien public ».

Il en est tout autrement aujourd'hui. L'individualisme a dégénéré en égoïsme. Ce que recouvre le mot d'individualisme, c'est simplement et vulgairement le souci de soi. Dans la littérature, dans la vie politique et économique, dans les mœurs, individualisme est devenu synonyme de « lutte pour la vie », de course à la richesse, d'expansion déréglée de tout Tôtre. De toutes parts, on n'entend parler que du « droit au bonheur », du « droit à la paresse », du « droit à la jouissance ». Et l'on ne voit que trop que les actes sont conformes aux paroles.

La déviation de l'individualisme moral d'autrefois en individualisme égoïste, voilà encore une cause — la plus générale et la plus active — de la dissociation de nos classes moyennes. L'égoïsme est le plus énergique dissolvant du ciment social. Quand il sévît et se déchaîne

i. Cf. H. Michel, L'Idée de VÉtat, p. 6.

sur une société, c'en est fait de toute communauté de pensée et d'action, c'en est fait de toute cohésion.

§ 2. — Il serait facile de constater l'existence de cette anarchie dans tous les domaines où s'exerce l'activité de nos classes moyennes. Mais il nous suffit, pour notre objet, d'en noter les effets dans l'ordre politique et social.

Le premier de ces effets, c'est que les classes moyennes, qui furent pendant longtemps les plus fermes soutiens de l'idéal démocratique, ont laissé s'obscurcir en elles la notion de cet idéal. Sans doute, dans leur ensemble, elles sont — ou se disent — républicaines. Mais il y a bien des façons, et bien diverses, d'être républicain. Les uns se proclament républicains ralliés, les autres, conservateurs, ceux-ci, libéraux, ceux-là, progressistes ; il est des républicains démocrates, il en est de plébiscitaires; et voici les républicains radicaux, et ceux qui sont révolutionnaires, et ceux qui s'appellent nationalistes. Tous cependant, ou presque tous, se prétendent les vrais héritiers de la tradition démocratique. La vérité, c'est que ni les uns ni les autres ne savent au juste quelle est cette tradition et que, si jamais les principes démocratiques n'ont été plus souvent invoqués que de nos jours, jamais non plus ils n'ont été moins compris ni moins vivants dans l'âme de la bourgeoisie. Il semble qu'aujourd'hui ces principes soient relégués au rang de ces vérités mortes dont la conscience publique n'a plus qu'une vague et froide notion, qui régnent de nom, mais ne gouvernent plus.

Or, il est clair qu'une doctrine politique dont les principes tombent dans l'oubli est marquée pour l'anarchie. Quand ce n'est plus l'attachement réfléchi à Une idée

qui dicte les choix de Topinion publique, il faut bien que ce soit le tempérament des individus, leurs intérêts, leurs passions. De là cette innombrable et confuse multitude des doctrines issues de la doctrine républicaine, et dont chacune est née, non de Teffort libre et désintéressé d'esprits qui cherchent le rationnel et le juste, mais d'une mesquine et précaire conjuration de passions ou d'intérêts. — De là encore, de ce même oubli des principes, vient l'incohérence, la fragilité, l'anarchie interne de chaque doctrine particulière. Rien, en effet, n'est plus variable que les intérêts et les passions. Comment, dès lors, une doctrine sortie de cette source agitée et trouble ne serait-elle pas formée d'éléments disparates et n'aboutirait-elle pas aux plus étranges syncrétismes? Oui certes, nos classes moyennes ont désappris, en politique plus que partout ailleurs, la probité intellectuelle qui veut dans les idées la clarté et dans les raisonnements la logique.

Un autre effet, plus frappant encore, de l'anarchie qui désorganise nos classes moyennes, c'a été l'avilissement des luttes de partis. Du jour où les opinions ne se fondent plus sur des idées, mais sur des intérêts, des ambitions, des préférences purement égoïstes, il ne se peut pas que les discussions politiques conservent la hauteur, la sérénité de débats tout intellectuels et désintéressés ; il ne se peut pas que les luttes politiques gardent la loyauté, la générosité des combats où n'ont point de part les convoitises personnelles. Chaque citoyen engage dans la lutte des partis précisément le fond même de sa personnalité, de son tempérament, de ses instincts, c'est-à-dire la portion de soi-même la plus irréductible, la plus intraitable, celle qu'on sacrifie le plus malaisé-

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ment. Comment, dès lors, n'apporterait-il pas à la défendre le plus âpre acharnement, la plus aveugle violence? Comment les divergences politiques ne dégénéreraient-elles pas en querelles personnelles? Comment les basses animosités ne remplaceraient-elles pas les « haines vigoureuses » et loyales? — C'est bien aussi ce que nous avons vu se produire, et tout le monde a pu constater à quel degré de violence sont montées nos mœurs politiques. Mensonges cyniques, racontars niais, injures, calomnies, tout est mis en œuvre. Nulle manœuvre n'est jugée indigne qui réussit à entamer l'adversaire.

Dernière conséquence enfin de cette anarchie : l'évolution de notre démocratie est comme suspendue. C'est un fait d'une ironie affligeante que, depuis le commencement du XIX® siècle, chaque régime ait vu un progrès des institutions démocratiques, conquis de haute lutte par les classes moyennes, tandis que, sous la troisième République, ce sont justement elles qui s'opposent résolument aux progrès. Sans doute, il faut leur rendre cette justice qu'elles ont organisé l'école primaire. Mais toutes les autres réformes démocratiques, elles les ont subies et non provoquées. L'état social d'aujourd'hui, dont elles profitent, leur parait, sinon le meilleur possible, du moins très acceptable, et elles -repoussent toutes les innovations, ou presque toutes. Leur doctrine économique, c'est le maintien du statu quo. Quel régime plus favorable en effet, pour celui qui est bien armé et sûr de vaincre, que la libre concurrence sociale? Aussi voiton leurs économistes déclarer toute intervention du législateur funeste et attentatoire à la liberté. Ou, quand ils l'acceptent, c'est poussés par de médiocres motifs. « Ils

trouvent que Tarrangement des choses n'est pas ce qu'il devrait être, et c'est par souci de Y eurythmie^ qu'ils se résignent à de rares interventions de l'État; quand ce n'est point, mobile inférieur encore, pour amener Tégoïsme des plus favorisés à payer une prime d'assurance contre le péril résultant de la misère et de la colère des autres. Intérêt bien entendu, satisfaction d'ordre esthétique, à quoi il faut ajouter encore, pour beaucoup d'entre eux, le sentiment religieux et ses impérieuses dictées : telles sont les raisons d'être des concessions que ces économistes et ces moralistes veulent bien accorder*. » L'état d'esprit de ces économistes, c'est celui de nos classes moyennes tout entières. C'est celui que Michelet a si bien décrit, et qui tient en deux mots : l'égoïsme et la peur. « La bourgeoisie a perdu le mouvement... Le jeune élan de la Révolution, hélas! qui en trouverait ici la moindre trace?... [Le bourgeois d'aujourd'hui] regarde en bas, il voit la foule monter derrière lui, comme il a monté, et il n'aime pas qu'elle monte, il recule, il se serre du côté du pouvoir. S'avoue-t-il nettement ses tendances rétrogrades? Rarement, son passé y répugne ; il reste presque toujours dans cette position contradictoire, libéral de principes, égoïste d'application, voulant, ne voulant pas*. » Ce portrait que Michelet traçait de la bourgeoisie de 1846 n'est-il pas le portrait plus frappant encore de nos classes moyennes actuelles? Tels sont, dans la vie politique de nos classes moyennes, les effets de l'anarchie où elles se sont laissé glisser. Quels périls fait courir aux classes moyennes ellesmêmes, à notre société tout entière un tel état de choses,

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