Michelet, Le Peuple^ 1. I, ch. vu
classes moyennes les condamnait à l'impuissance politique, et cette impuissance à son tour devait les jeter dans rindifférence. Lorsqu'en effet, dans une société encore animée de zèle politique, Tanarchie s'est glissée, il devient inévitable que, dans la confuse mêlée des opinions individuelles et des intérêts contradictoires, dans le chaos des suffrages isolés qui se heurtent et s'entredétruisent, le pouvoir passe de la majorité anarchique à un groupe d'hommes, souvent très restreint, mais fortement coalisé. De même qu'une foule nombreuse, mais sans cohésion, sans unité, sans direction, est facilement dispersée par une petite troupe homogène et disciplinée, de môme, dans une démocratie, une coterie bien organisée s'asservit facilement les partis divisés et sans force. Quand ainsi le pouvoir se détache de l'ensemble des citoyens pour tomber entre les mains d'une minorité de politiciens, les citoyens se lassent bientôt de répéter des efforts qui demeurent sans résultat. L'échec continuel décourage leurs espérances, use leur bonne volonté. C'est alors .que pénètre en eux et les envahit le sentiment de leur impuissance politique. La paresse et l'égoïsme aidant, ils se détournent et se désintéressent de la chose publique. C'est ce qui s'est produit dans les classes moyennes. Ainsi, anarchie, impuissance, indiff'érence, ces faits connexes sont à la fois cause et effet, action et réaction, et leurs conséquences s'enchevêtrent dans la réalité et s'aggravent mutuellement.
Comme pour incliner plus fortement encore les citoyens sur la pente de l'indifférence politique, comme pour légitimer leur abstention, une idée a pénétré depuis une cinquantaine d'années dans l'opinion publique, — idée fausse et, malgré sa prétendue origine scientifique,
absolument injustifiable devant la science — , c'est Tidée du progrès considéré comme une loi fatale et, pour ainsi dire, mécanique des sociétés. On croit que la société est douée d'un instinct infaillible pour discerner ses propres intérêts. On fait d'elle un organisme vivant, un être réel. On veut qu'il existe en elle un pouvoir distinct des énergies individuelles et que, par conséquent, son évolution et son progrès ne dépendent point des efforts libres des citoyens. C'est ce fatalisme paresseux et superstitieux qui imprègne aujourd'hui l'opinion publique. On comprend ce qu'une telle idée apporte d'encouragement à l'indifférence et à l'égoïsme. L'un et l'autre, s'appuyant sur cette théorie du progrès nécessaire, s'érigent en systèmes et, du même coup, les vertus démocratiques, et d'abord la première de toutes, l'activité politique, disparaissent de l'âme des citoyens. Il nous faut rappeler encore, parmi les causes de l'apathie des classes moyennes, deux faits que déjà nous avions signalés comme des causes de leur anarchie. L'individualisme d'abord, qui n'a pas seulement pour effet d'opposer les individus, mais qui encore dissout les liens sociaux, détache chaque citoyen du tout et abolit en lui le sentiment de ses devoirs envers la société. L'intérêt égoïste prime dans les âmes l'intérêt général, et le « moi », impatient des contraintes que lui imposeraient les devoirs du citoyen, s'en libère en les niant. — De même encore, la possession du pouvoir n'a pas seulement désuni les classes moyennes, elle les a aussi engourdies dans l'indifférence. Car leur activité politique, désormais sans objet, puisqu'elles possèdent tout ce qu'elles ont souhaité de libertés et de droits, s'éteint faute d'aliment.
§ 2. — Cette détente, ce fléchissement de nos classes moyennes, autrefois si laborieuses, se produisent sur tous les points à la fois. On a beau les convier aux entreprises fructueuses, faire briller à leurs yeux les richesses inexploitées de nos possessions vierges, leur prêcher la croisade coloniale, elles préfèrent le repos et la sécurité; les lointaines aventures ne les tentent pas. — A une époque où les procédés industriels se renouvellent avec tant de rapidité, elles persistent, par routine, dans les anciens modes de fabrication. Aussi se laissentelles distancer par les autres nations sur presque tous les marchés du monde. En cette fin de siècle, « la prospérité de notre industrie subit un moment d'arrêt, et même, pour certains commerces et certaines industries, un recul assez marqué déjà* ».
Il en est de môme dans le domaine des choses de la pensée. Nos classes moyennes ne pensent plus. Aujourd'hui, écrit un observateur pénétrant, « la prétention de penser par soi-même n'a d'égal que le peu de souci de penser en effet et une certaine impuissance à le faire. Il arrive que l'ardeur dont on tient à un droit n'est point du tout la mesure de la capacité d'en faire usage : et il semble bien qu'aujourd'hui on tient au droit de penser librement, beaucoup plus qu'on ne tient à penser quelque chose* ».
Dans la politique, même inertie, même indifférence. La politique n'intéresse plus nos classes moyennes. Il faut, pour les tirer de leur torpeur, un événement bien
i. Cf. Rapport de M. Guillain, rapporteur général, sur le projet de budget de 1901. Voir les statistiques significatives données dans ce rapport.