Cf. Faguet, Politiques et moralistesy 2" série, p
grave et qui les menace dans leurs intérêts. Alors elles se raidissent et tentent un effort. Mais, aussitôt le péril passé, chacun retourne à ses affaires. Même, elles affectent de mépriser un peu le zèle pour la chose publique. Ne pas s'occuper de politique est, à leurs yeux, signe de distinction et d'intelligence. Elles considèrent la politique comme une « carrière » bruyante, pas très honorable, qu'il faut laisser aux intrigants, aux « journalistes » et aux « déclassés ». La politique n'est pas, à leurs yeux, un drame vivant dans lequel, bon gré mal gré, chaque citoyen est acteur; c'est seulement une comédie, généralement bouffonne, quelquefois violente, en tout cas intéressante seulement de ce côté-ci de la rampe. Et même, ce qui les intéresse dans cette comédie, ce ne sont pas les événements qui se déroulent sur la scène, ni les idées qui s'y discutent; ce sont simplement les acteurs, leurs gestes, leur débit, leur façon d'entrer et de sortir, de tomber ou de se relever.
Cette indifférence des classes moyennes pour la vie politique du pays, il est facile de la constater dans la presse. La presse est l'instrument de l'opinion publique, et l'opinion publique, c'est, avons-nous vu, l'opinion des classes moyennes. Or la presse d'aujourd'hui n'est presque plus politique. Les affaires du pays ne l'intéressent que bien après celles des tribunaux, des théâtres et des courses. L'aspect seul des journaux suffît à révéler cette transformation. Même dans les grandes feuilles dites politiques, il n'y a guère qu'une page sur quatre consacrée aux discussions politiques. Un « premier Paris », un autre article politique, les nouvelles de l'étranger, un compterendu rapide des séances du Parlement, voilà de quoi se compose à peu près le sommaire politique. Les trois
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autres quarts du journal sont occupés par des chroniques littéraires ou artistiques, par les faits divers, les informations financières, les courriers des théâtres, les échos mondains, les réclames, etc. Encore ces grands journaux sont-ils précisément les moins lus. A côté d'eux, les narguant de leur gros tirage, il est une légion de journaux, dits « littéraires », d'où la politique est absente, où du moins elle est reléguée en une mince demi-colonne.
Pour trouver d'autres signes de Tindifférence de l'opinion à l'endroit de la politique, il ne faut qu'observer et écouter ce qui se dit et se fait autour de soi. Partout, dans les conversations comme dans les actes, se trahit le même détachement des questions sociales. Les individus de nos classes moyennes ne parlent et n'agissent plus en tant que citoyens et en vue de la nation, mais en tant que commerçants, industriels, littérateurs ou fonctionnaires, et en vue d'eux-mêmes. Ils s'absorbent dans leurs intérêts, réservent toute leur activité et toute leur intelligence pour leurs propres affaires et n'ont plus pour la chose publique qu'insouciance. Les gouvernements ont coutume d'appeler cette disposition bon ordre et tranquillité publique. De son vrai nom, elle s'appelle apathie, et elle est la mort des vertus politiques.
§ 3. — Cette torpeur de nos classes moyennes recèle peut-être le plus grave péril qui puisse menacer notre démocratie.
Car si nos classes moyennes meurent à la vie politique, le peuple, lui, commence à y naître. Il a besoin, pour guider son inexpérience, d'un conseiller sage et dévoué. Aux classes moyennes était naturellement réservé
ce rôle. Sans doute elles auraient eu à vaincre des défiances. Le peuple aime qui lui ressemble ou qui le flatte. Les classes moyennes, pour le conquérir, auraient dû déployer infiniment de tact, de désintéressement et de persévérance. La tâche cependant n'était point impossible. Mais cette tâche ne les a point tentées. Qui donc ce peuple ignorant, ce peuple qui pourtant veut agir, veut gouverner, puisque aussi bien on lui répète que c'est son droit, qui ce peuple va-t-il choisir pour guide?
C'est ici que commence le rôle de ceux que leur ambition ou leur tempérament pousse au métier de « démagogue », — métier facile, car il n'y faut ni rare intelligence ni vertus singulières, métier agréable, car la popularité est sans doute la forme la plus capiteuse de la gloire. Aussi, que « d'amis du peuple » dans notre démocratie! Les uns le flattent, les autres le malmènent; ceux-ci viennent familièrement à lui, sassiéent à son foyer, l'enveloppent de leur pitié amollissante; ceux-là, de haut, laissent tomber sur lui leurs déclamations sonores ou leurs sophismes enflammés; cet autre le fascine par son geste insolent de gentilhomme encanaillé, et ceux-ci enfin, revêtant sa blouse et empruntant son langage, le charment par leur dédain brutal de toute élégance. Tous, d'ailleurs, ou presque tous, parasites du peuple et redoutant ses caprices, n'ont qu'un but : lui plaire, qu'un moyen : flatter ses moins nobles instincts, griser son ignorance d'espoirs chimériques.
A cette foule qui les suit, avide et docile, ce n'est point la vérité qu'ils jetteront en pâture ; ils savent bien que, pour des esprits inexpérimentés et simples, la vérité est une nourriture rebutante ; ils savent bien que ces pensées inhabiles concevraient malaisément la complexité
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du réel. El, au lieu de leur faciliter cet effort vers le vrai, au lieu de hausser lentement Tintelligence du peuple vers une conception exacte de la société et de la vie, ils Temprisonnent — tâche plus facile et plus conforme à leurs intérêts — dans une basse philosophie, ramas de notions fausses, d'utopies dangereuses, système enfantin dont la grossière simplicité est pour ces esprits simples une marque d'évidence.
« Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autonté », s'écriait Montesquieu*. Il n'y paraît guère. Peut-être le serait-il, si l'on avait pris la peine de former son jugement, si on lui avait enseigné à juger les choses et les hommes. Les classes moyennes n'ayant pas assumé l'œuvre de son éducation, il est devenu la proie des politiciens médiocres.
C'est ainsi que, par le fait de la négligence des classes moyennes, l'action politique se trouve monopolisée par un petit groupe de professionnels, pour la plupart gens brouillons, tumultueux, violents, qui, s'organisant en comités électoraux, disposent des votes du peuple en faveur des candidats de leur choix. La représentation nationale ne représente pas la nation, mais seulement une minorité d'agités et d'ambitieux.
Il est évident qu'un Parlement élu dans de telles conditions ne peut nous assurer les avantages du régime parlementaire. Ce n'est pas le bien de la nation ^ ce ne sont point les intérêts généraux et permanents du pays que ces représentants d'étroites coteries songeront à défendre. Leur origine et leurs attaches leur interdi»
li Espnt des Loisy 1. II, ch* lu
sent, sinon de s'élever jusqu'à une conception politique désintéressée, du moins d'y conformer leurs actes. Car il n'est pas possible qu'une loi nécessitée par les intérêts généraux de la démocratie ou par sa prospérité future ne blesse quelques intérêts particuliers ou présents; et ce sont justement ces intérêts privés que nos représentants, soucieux de préparer leur réélection, s'appliquent à ménager. De là vient l'impuissance des Chambres à réaliser les réformes sociales, toute réforme générale se heurtant à l'opposition égoïste de ceux qu'elle ne favorise pas. De là encore ces lois mal faites, incohérentes, conçues en vue d'un intérêt de parti, votées par surprise ou par indifférence, lois caduques, dont l'amas enchevêtré encombre inutilement notre code.
Et à quoi attribuer encore, sinon au souci de satisfaire les Comités électoraux, ces interpellations bruyantes et oiseuses, ces débats irritants et stériles — entraves continuelles aux travaux des Assemblées — cette effervescence surtout qu'à la fin de chaque législature on voit se manifester parmi nos représentants : hâte fiévreuse d'agir, de parler, de paraître, pour frapper l'esprit des électeurs, pour reconquérir, s'il en est besoin, leurs bonnes grâces; angoisse de joueurs à leurs dernières cartes, qui se traduit par des votes plus incohérents encore qu'à l'ordinaire?
Il est fatal que des Chambres ainsi composées aient à leur tour sur le gouvernement la plus fâcheuse influence. Un gouvernement ne peut accomplir une œuvre vraiment haute et durable s'il ne s'appuie sur une majorité stable qui lui assure quelque sécurité, quelque liberté d'action. Pour oser entreprendre, il faut espérer au moins le succès, il faut pouvoir compter sur un lende-
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main. Or, il n'y a de majorité solide que celle qui se forme autour de principes et d'idées, autour d'une théorie politique désintéressée. L'attachement aux intérêts de personnes, aux intérêts locaux, ne peut engendrer qu'une majorité précaire. La coalition que forment ces intérêts se désagrège aussitôt qu'ils ne sont plus en cause. Et, le lendemain, un autre groupement se constitue, aussi éphémère, parce qu'il est, lui aussi, dû au hasard et non à la volonté réfléchie de ceux qui le forment. La majorité ne peut donc être que de rencontre. Le gouvernement marche sur un terrain mouvant qui se dérobe à chaque pas et l'oblige à des prodiges d'équilibre.
Quoi d'étonnant, dès lors, s'il n'occupe sa fragile existence qu'à se défendre et à se préserver, s'il oublie, dans le souci quotidien de déjouer ses ennemis, les réformes qu'il a promises et qu'attend de lui le pays? Il lutte pour durer, jusqu'au jour où, sans qu'on s'y attende, sans que rien l'ait fait prévoir, sur la question la plus insignifiante, une combinaison inopinée d'intérêts le renverse, au grand étonnement des électeurs, au grand étonnement de la Chambre elle-même.
Tous ces vices de notre régime politique, dénoncés journellement par les hommes qui sont le mieux placés pour les observer, découlent ainsi, par voie de conséquence plus ou moins directe, de l'apathie de nos classes moyennes. C'est de ces classes moyennes, qu'est, à quatre reprises au cours du siècle, en 1789, en 1830, en 1848^ en 1870, partie l'impulsion décisive, la force vivante qui a transformé l'ancienne société monarchique en société démocratique et républicaine. Mais aujourd'hui qu'il s'agit de poursuivre courageusement leur œuvre, de
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développer ce qu'elles ont eu tant de peine à fonder, alors qu'elles devraient redoubler d'activité et de zèle, elles sont prises de défaillance ; une sorte d'anémie s'est emparée d'elles. Leur énergie et leur vitalité semblent, sinon tariesi du moins singulièrement amoindries. Et c'est dans cet amoindrissement qu'il faut, selon nous, chercher la cause, non seulement des vices politiques que nous avons énumérés et qu'on préfère trop souvent attribuer à la nature même du régime démocratique et parlementaire, mais encore de certains maux sociaux dont on rend fréquemment responsables des institutions assurément innocentes.
L'on entend tous les jours, par exemple, mettre le fléau du « fonctionnarisme » au compte de notre éducation gréco-latine, qui ne prépare pas les jeunes gens aux carrières industrielles, commerciales et agricoles. Nous ne voyons pas cependant que les colonisateurs du XVIII® siècle ni les classes moyennes de 1789 ou de 1848, qui pourtant avaient reçu cette même éducation classique, aient été possédés de la passion des emplois publics. Mais nous voyons, par contre, bien des gens du peuple, qui ont fait leur éducation à l'école primaire, se ruer avec convoitise vers les petites places de l'État.
C'est qu'il faut chercher ailleurs que dans l'étude du grec et du latin la source de ce mal. Il faut la chercher dans le rétrécissement des activités, dans l'afFaissement des caractères. Les places de fonctionnaires sont sûres ; elles n'exigent pas un grand déploiement d'initiative; elles procurent une vie tranquille et stable. Elles conviennent merveilleusement à des hommes abouliques^ tels que sont ceux d'aujourd'hui. Et sans doute l'Ensei-
gnement secondaire — le moderne d ailleurs aussi bien que le classique — est dans une certaine mesure responsable de cette course aux emplois publics, s'il est un enseignement léthargique, qui ne sait point susciter les énergies et dresser les volontés à Faction. Mais s'il ne secoue pas la paresse de nos classes moyennes, il ne la produit pas non plus. Et l'accuser de cet engourdissement où elles gisent, c'est se contenter d'une explication bien superficielle.
Nous avons vu quels troubles graves entraînait, dans la vie générale de notre démocratie, l'état d'anarchie et d'apathie où sont tombées nos classes moyennes. Il n'est pas, à l'heure actuelle, de tâche plus urgente que de rouvrir en elles la source des vertus civiques, d'y susciter l'énergie et la vaillance, d'y tendre le ressort des âmes. Puis, ces âmes redressées et vivifiées, il faudra essayer de les unir, de préparer l'accord des esprits et l'alliance libre des bonnes volontés.
Alors seulement nous verrons notre pays reprendre sa marche normale et s'avancer pacifiquement, sans secousses, sans violence, vers l'idéal démocratique de justice et de raison, le seul digne des eCforts de la société humaine.