A. Comte, Cours de philosophie positive ^ 2' leçon
bien concevoir la nature du déterminisme scientifique, il faut lui avoir fait sa part dans Thomme, pour comprendre en quoi consiste et dans quelles limites s'exerce la liberté humaine.
Les sciences contiennent donc certaines « connaissances » indispensables à la vie morale. Toutefois, c'est plus encore en tant que « disciplines » qu'elles ont droit à être inscrites dans un programme d'enseignement libéral. Ce qu'on appelle méthode scientifique, c'est-àdire l'ensemble des procédés les plus sûrs pour découvrir la vérité, peut en effet se résumer d'une façon très générale : l'art d'observer et l'art de raisonner, soit par induction soit par déduction. C'est assez dire quelle discipline excellente peut être la pratique de cette méthode qui dresse l'esprit aux habitudes de précision, de rigueur, d'exactitude, de sincérité indispensables à la vie morale.
On objecte, il est vrai, que cette méthode appelée scientifique est en réalité une méthode de penser applicable à tout ordre de connaissances. Et, en effet, on a pu montrer que les règles de la recherche sont au fond les mêmes dans la recherche historique, philologique, littéraire que dans la recherche proprement scientifique. Observation méthodique et analyse rigoureuse des faits, généralisation prudente, vérification minutieuse de la loi dégagée, les mêmes démarches et les mêmes précautions s'imposent dans les deux cas à l'esprit *. Pourquoi, dès lors, les études littéraires, puisqu'elles sont capables de développer les qualités d'esprit dites scientifiques, puisque, d'autre part, elles fournissent à l'homme beau-
1. Cf. A. Groiset, Revue inteimationale de V enseignement ^ année 1898, terne II, p. 390 et suiv
coup plus de connaissances morales que les sciences, ne suffiraient-elles pas à constituer les programmes de renseignement libéral?
Il est facile de répondre que, si la méthode scientifique n'est pas en efl*et la propriété exclusive des sciences, c'est dans les sciences cependant qu'elle a son origine, son développement le plus complet, et qu'elle obtient les résultats les plus frappants. En histoire, en psychologie, en littérature, la complexité même des faits observés fait hésiter souvent, tâtonner, et parfois dévier l'instrument de précision qu'est l'analyse scientifique. L'emploi en devient extrêmement difficile, les chances d'erreur sont plus nombreuses, les résultats ont rarement le caractère de l'évidence. Puis, les procédés d'investigation de la science ne sont pas applicables aux études littéraires; ils y sont remplacés par la sympathie, l'imagination, le goût. Or ces instruments d'évaluation tout subjectifs n'ont pas la rigueur des balances ou des thermomètres. Pour toutes ces raisons, la méthode scientifique est, dans les lettres, plus enveloppée, plus diffuse; elle y est comme amortie. Dans les sciences, au contraire, la simplicité des faits étudiés, la précision des instruments rendent possible l'exactitude absolue de l'observation et du raisonnement. La méthode s'y développe, s'y épanouit pour ainsi dire dans toute sa pureté et sa puissance. Nulle entrave, nulle obscurité, nulle hésitation. Les règles sont infaillibles, et, si on les suit, le résultat certain. Si donc la discipline scientifique donne à l'esprit, sinon toutes les qualités nécessaires à la vie morale, du moins les plus solides et les plus essentielles, il est clair que ce n'est pas dans les lettres qu'il faut aller la chercher
d'abord — les lettres la donneront ensuite et la compléteront — mais qu'il faut, pour commencer, la demander aux sciences.
Quelle sera, dans cette culture scientifique, la part de chaque science? Ici encore, la classification ne peut être linéaire et il faut se résoudre à considérer les sciences tour à tour comme disciplines intellectuelles et comme connaissances. Il nous semble toutefois que les mathématiques, dont, il est vrai, l'objet est le plus abstrait, le plus éloigné de la réalité morale et sociale, mais qui recèlent dans leur méthode une singulière puissance éducatrice, ont droit au premier rang.
Sciences de déduction pure, les mathématiques sont l'exemple le plus frappant du raisonnement déductif. « En accoutumant notre esprit à se repaître de vérités et à ne se contenter point de fausses raisons, elles le font sortir de son indifférence naturelle et le déterminent dans le sens de sa perfection *. » Comme elles demandent tout au raisonnement, elles habituent l'homme à tout attendre de la raison; mais, en même temps, elles lui enseignent les conditions de la certitude scientifique; elles le rendent plus sévère pour sa pensée, plus soucieux d'ordre et de précision. Elles lui donnent en un mot le besoin d'une certitude raisonnée et l'habitude du raisonnement rigoureux.
Il est trop facile de dire que la vie ne se met pas en équations et que « l'esprit de finesse » est seul apte à juger des choses morales ; le contraire est tout aussi vrai. « L'esprit de finesse » ne serait, sans « l'esprit de géo-
i. Boutroux, Études (Vhistoire de la philosophie y p. 310.
métrie », qu'un maître d'erreurs et de sophismes. Si Tabus du raisonnement mathématique peut avoir de fâcheuses conséquences, il est bien certain que l'habitude de déduire avec rigueur est une habitude vitale de l'esprit, et la condition nécessaire de toute réflexion et de toute recherche morales.
Comme, d'ailleurs, les connaissances mathématiques, si elles n'intéressent pas directement l'homme moral, sont indispensables à l'étude des autres sciences, il n'y a pas, croyons-nous, d'hésitation possible sur le rang à leur attribuer dans nos programmes libéraux; elles sont le fondement même de l'éducation scientifique de l'esprit.
Aux mathématiques se rattache logiquement l'astronomie qui en est, comme dit Comte, « l'émanation immédiate », et il semble légitime de lui conserver cette place dans nos programmes. Non pas que la méthode de l'astronomie contienne une discipline nouvelle pour un esprit déjà formé par l'étude des mathématiques. Cependant il faut faire remarquer qu'à ce point de vue de l'éducation intellectuelle l'astronomie offre le grand avantage de présenter les premiers et les plus frappants résultats de l'analyse mathématique appliquée aux phénomènes naturels, de montrer « comment l'esprit mathématique doit se modifier pour s'adapter à l'exploration des phénomènes naturels* », et d'être ainsi une transition entre le domaine des abstractions pures et celui des réalités concrètes.
Mais surtout, c'est à son objet, à la nature des vérités qu'elle enseigne que l'astronomie doit son caractère