CHAPITRE PREMIER
De la situation intellectuelle en France.
Le premier devoir et Je premier besoin d'un être intellig'ent et libre, c'est de se connaître. S'il s'ig'nore, en effet, comment pourra-t-il se conduire? Et s'il n'a pas la connaissance de ses défajits, comment pourrat-il se réformer?
Se connaître n'est point chose facile. Le voile qui nous dérobe à nos propres yeux tombe malaisément. Il ne suffît pas toujours de le soulever avec délicatesse, il faut parfois l'écarter et le déchirer d'une main sévère.
Ceci est vrai pour les peuples comme pour les individus.
Or, une des choses qu'il importe le plus de connaître dans un peuple comme dans un individu, c'est Tétat et le niveau d'esprit.
Tout dérive de là : le caractère et les mœurs, les institutions et les lois, les prog^rès de la civilisation et la g^loire même. Lorsque Tintellig^ence g^randit, tout monte; lorsqu'elle s'abaisse, tout descend : les peuples en qui elle décline ne tardent pas à devenir des peuples conquis, après avoir été des peuples frivoles et corrompus. Quel est donc aujourd'hui, en France, l'état des esprits? Il est indispensable de le rechercher, quand on veut parler, avec quelque compétence, d'enseig^nement supérieur, savoir ce qu'il doit être, mesurer ses lacunes, indiquer ses réformes.
Nous avons entrepris, dans un premier chapitre, cet examen de conscience. Si nous paraissons sévère, qu'on nous le pardonne :
nous nous efforcerons de n'être que vrai.
Ce qui frappe tous les yeux, c'est d'abord l'anarchie intellectuelle. Qui oserait le contester? Deux principaux phénomènes la révèlent : l'absence de toute autorité doctrinale effective, l'antag^onisme des esprits soi-disant émancipés. Il faut qu'on le sache : nous en sommes là , dans notre patrie.
Les intellig'ences s'en vont, en masse, à la dérive, emportées à tout vent de doctrine, sans autorité et sans frein; elles se heurtent les unes aux autres sans trêve, dans une lutte stérile qui est une incurable faiblesse, parce qu'elle empêche toute union et toute org'anisation.
Eh quoi ! était-ce donc ce que voulaient ceux qui, au nom de l'Etat, ont assumé la terrible mission d'enseig'ner la jeunesse française? Était-ce le rêve qu'ils caressaient, en fondant l'Université de France et en se réservant, en dehors du droit des pères de famille et de la conscience relig*ieuse, le monopole de l'enseig^nement à tous ses deg'rés?
En vérité, il y a de quoi demeurer confondu.
Mais, reg^ardons de plus près cette anarchie; elle est un des maux les plus g^raves de notre patrie , un de ceux qui , en compromettant sa destinée, menacent le plus sérieusement son avenir et sa g*loire.
Trois g^randes autorités^peuvent, à divers titres, commander aux esprits : la raison relig'ieuse , la raison philosophique , la raison scientifique. L'honneur de F intelligence, aussi bien que sa force, n'est point de les secouer , comme on secoue une tyrannie ; l'honneur est plutôt de les respecter et de les subir.
Lorsque Tesprit humain a toute son enverg^ure, on le voit librement soumis à celte triple autorité : il s'incline devant les faits que lui révèle la science expérimentale; il ne song*e point à mettre en doute les lois de la log'ique, les principes mêmes de toute pensée; et iLreg^arderait comme une incon-
séquence et une impiété la nég^ationde parti pris des faits et des doctrines que la parole divine lui enseig*ne.
Ce qui a fait notre g*rand siècle, pour ne parler que de notre histoire , ne l'oublions point, ce n'a été ni le scepticisme des faux penseurs, ni le matérialisme des faux savants, ni le mysticisme des faux croyants : c'est à la fois la grande raison relig*ieuse de Pascal et de Bossuet, la philosophie hardie de Descartes, de MalebrancheetdeFénelon, la science inventive- dont tous ces g»énies et d'autres, tels que Galilée, Kepler et Newton, surent deviner les secrets.
Mais aujourd'hui, en dehors d'un trop petit nombre d'esprits fortement équilibrés, que voit-on? Des savants en révolte ouverte contre ce qu'ils appellent la métaphysique, quelques philosophes en défiance ou en hostilité contre la foi, et des croyants maladroits etaveug'les, dédaig'nant la science, absorbant la philosophie dans la foi ou même l'insultant, parce qu'ils n'en connais-
sent, sous le nom de rationalisme, que la misérable parodie.
Ainsi, Tantag^onisme est profond, II y a plus, si Ton pénètre dans les académies de la science, dans les écoles de la philosophie, et sous le péristyle du temple des croyants, là encore on retrouve la g*uerre. De la division partout, de Tunité nulle part; delà discorde toujours, de l'harmonie jamais; et comme conséquence fatale, Fimpuissance d'abord, les ténèbres ensuite, et bientôt le scepticisme avec ses corruptions, présagée certain d'une dissolution prochaine qui sera peut-être violente et cruelle, mais, à coup sûr, sinistre et honteuse.
Qu'on y prenne g'arde, de l'état des esprits, dans une nation, dérive toute la vie.
Ce sont les têtes qui font un peuple, et non les bourses. Ce sont les esprits qui comniandent, et non les volontés plus ou moins droites. Or, qu'attendre d'un peuple dans lequel les intellig'ences se révoltent, se divisent et se combattent? Ne voyez-vous pas
qu'il est perdu? Il n'aura pas de g*rand§ g*énies; car le génie ne peut éclore que sous la triple inspiration de la raison religieuse, de la raison philosophique et de la raison expérimentale. Il n'aura pas de g'rands caractères : de tels caractères ont besoin de larg'es convictions, et l'anarchie mène à tous les scepticismes. Il n'aura pas de lois sag'es et appropriées à ses besoins : où prendrait-il des lég^islateurs ? Il n'aura pas d'institutions durables : rien ne demeure sur ce sol mouvant que le souffle de mille doctrines soulève comme le sable du désert.
On le verra, au g*ré de capricieuses théories qu'il appelle des principes et qui ne servent souvent qu'à masquer d'ég*oïstes intérêts, se disputer sur des formes de g*ouvernemen1 , sur de vains détails de lois ; et on assistera au triste spectacle d'hommes prétendus intellig*ents, et proclamant avec une solennité qui serait risible, s'il ne s'agissait du sort de la patrie, que la France est sauvée, puisqu'elle
est en république, ou qu'elle est perdue, si elle n'arrive à la monarchie.
Non, allons au fond des choses : la France sera sauvée, le jour où elle aura, pour la relever et la g^uider, des esprits complets, tels qu'on en a vu aux meilleures époques de son histoire; la France sera sauvée, lorsqu'elle aura fait cesser le règ*xie de l'anarchie intellectuelle.
Ce mot est bien loin de peindre la situation des esprits. Nous ne sommes pas seulement en anarchie, nous sommes en scepticisme.
L'effet naturel et inévitable de la g^uerre des doctrines, c*est l'affaiblissement de la raison. La critique à outrance ne tarde pas à ébranler les convictions qu'elle passe au crible, et à lasser les intelligences qu'elle tient constamment en haleine. Il faut des haltes dans la marche, des trêvesàlag'uerre, sinon les troupes plient et le combattant succombe. Les esprits aujourd'hui semblent sceptiques par lassitude et par énervement :
le doute est pour eux une capitulation. Ne pouvant se résoudre à habiter une forteresse toujours battue en brèche, ils s'en éloig^nent ; et, après Favoir quittée, ils se persuadent volontiers qu'elle n'existe pas.
Chose étrange et lamentable ! les esprits sont las, énervés, désabusés. On dirait qu'ils héritent de Taccablement et de toutes les tristesses de leurs pères. Le scepticisme devrait être le mal des vieillards : non, il est aujourd'hui le vice précoce des intellig^ences. On rencontre des jeunes hommes qui, à ving't ans, ne croient à rien : ni à la raison humaine , qui est la première révélation de la conscience, ni à la révélation divine, qui est la raison de Dieu. Philosophie et religion sont pour eux des chimères; et ils ne craignent pas de professer un absolu dédain pour ce qu'ils appellent les abstractions de la philosophie et les légendes de la religion. Les plus violents nient sans scrupule ces vérités supérieures ; les plus modérés, — et c'est le grand
nombre , — s'arrêtent nonchalamment au doute.
Demandons -nous, après cela, pourquoi cette génération est usée! Étonnons-nous, comme TEvêque d'Orléans, qu'il y ait une flamme qui ne circule plus (d) !
Et où voulez-vous qu'elle s'allume, cette flamme sainte? Pourquoi me passionnerais-je pour le droit, s'il n'est qu'une chimère de mon esprit? Pourquoi m'enflammerais -je pour l'idéal, si Tidéal ne répond à rien de réel, s'il n'est qu'une création éphémère de mon cerveau? Pourquoi déploierais-je toutes g^randes les ailes de ma pensée, si vous m'emprisonnez dans ce monde fini, et si une science exclusive, voilant devant moi toutes les perspectives de mes horizons, me refoule dans le cercle borné de ses expériences? Si je ne suis qu'un être d'un jour, vaut-il la peine que je me laisse aller à rêver d'éternité, à la chanter comme
(i) Assemblée nationale, séance du Tendredi 4 décembre i874.
un poëte en qui retentissent les voix de Tlnfîni? Non, non, si je viens de la terre, je n'ai qu'à m'y traîner, à y lang^uir, à y ramper; et, si les cieux sont vides, je serais bien naïf d'en célébrer la g^loire. Cet azur attrayant est un piégée; il me semble transparent, et il n'est qu'un voile lug^ubre sous les plis duquel je n'ai qu'à vivre un instant et à mourir sans espoir.
Tel est l'état d'une grande partie de la jeunesse lettrée du pays, je devrais dire de la classe cultivée et intellig*ente.
Aussi, reg^ardez autour de vous, cherchez les g^rands artistes et les g*rands poètes, comptez les g^rands hommes d'Etat et les g'rands orateurs, demandez les philosophes au vol hardi et les théolog^iens initiés à la science divine. Les derniers survivants d'une g^énération splendide sur laquelle le souffle rénovateur et puissant de Dieu avait passé, disparaissent. Que laissent-ils? Élie meurt, et personne ne recueille le manteau du prophète. Le char de feu emporte tout dans
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les régions supérieures que nous avonsdésertées.
Le travail, qui console de l'absence du g^énie, est-il du moins en honneur dans cette génération nouvelle? Qui oserait le dire?
La mollesse, Ténervement, la paresse, pour nommer ce vice par son nom, ne rendent-ils pas notre scepticisme plus coupable et notre stérilité plus honteuse?
Il est dur d'avoir à exprimer de telles vérités : qu'on nous les pardonne. Fils d'une génération tourmentée, nous sentons trop bien ce qui la dévore pour ne pas la plaindre, Texcuser et Taimer encore dans ses misères et malgré ses écarts. Il faut bien l'aimer, pour oser lui tenir un tel langage. L'affection seule inspire le courage de ces franchises qui ne dissimulent rien ; seule, elle les autorise. Un étranger, un indifférent qui nous reprocherait nos vices nous blessera peut-être, et nous serions tentés de fermer l'oreille et de réconduire.
Un ami nous fera souffrir; mais il ne nous froissera point. Sous la rigueur des reproches, nous n'aurons pas de peine à deviner et à sentir la plénitude de Taffection.
Malheur à ceux qui, dans leurs ég*arements, n'ont pas mérité le conseil loyal et parfois les réprimandes d'un ami. Un jour, ils Voudront se sauver ; ils chercheront le bras qui les pourrait aider à sortir du précipice : ce sera trop tard.
En dépeig*nant avec vérité, je l'espère au moins , la situation intellectuelle en France, je ne méconnais point les rares qualités de notre g^énie, et j'applaudis à ses inépuisables ressources. Il n'en est pas de plus actif, de plus impétueux ni de plus rayonnant. Lorsqu'on le voit si mou, si casanier, si terne, on sait bien que ce n'est point là son état normal , et qu'il faut chercher en dehors de lui les influences funestes auxquelles il a cédé, en tombant si bas. Rien n'eslmoins conforme aux tendances de notre nature que le scepticisme : l'intelli-
g'ence française est trop lucide et trop log^ique pour être Jong^temps Ja proie du doute. Nous affirmons, nous nions, mais nous ne savons pas rester dans ce milieu ténébreux et indécis du peut-être où la raison hésite et se refuse à prendre parti pour ou contre. Le scepticisme ne s'implante que dans les esprits sans lumière, dans les cœurs affadis et dans les volontés sans ressort.
Pour g^randir il a besoin des ténèbres de l'esprit, des corruptions du cœur et des lâchetés de Tâme.
Est-ce là, en vérité, ce que nous sommes? Non, g'râce à Dieu. En dépit de notre mollesse, de notre matérialisme pratique et de la nuit qui s'est faite sur nos têtes, l'intelligence française n'a point perdu ses qualités natives, et jusque dans ses fautes, ses écarts et ses vices, on retrouve les traces vives de son g*énie. Notre tempérament intellectuel ne nous laissera pas éternellement dans cet antagonisme fatal où la science, la philosophie et la rehg'ion se débattent en
EN FRANCE. i5
vain, au g*rand détriment de leurs progrès mutuels et de la civilisation. L'esprit français n'est pas exclusif; il est, au contraire, hospitalier à toute vérité. Ce n'est qu'en mentant à ses inspirations et en résistant à son cœur expansif qu'il peut se faire le partisan étroit d'un système mesquin. Voilà pourquoi c'est lui, nous Tespérons, qui renouvellera la synthèse dans laquelle toutes les sciences humaines et la science divine se réuniront une fois de plus pour dominer les intellig*ences , en les éclairant , et rajeunir ce monde qui se fait si vieux.
Hélas ! ce jour n'est point encore le nôtre.
En attendant, les âmes s'ag*itent avec des cris d'ang^oisse dans une lamentable anarchie. Elles s'affaiblissent dans le plus stérile antagonisme; elles s'afTaissent énervées dans un doute impie et précoce qui surprend, en pleine adolescence, les esprits naissants, et blesse à mort non-seulement leur foi, mais leur raison. Quant à ceux que n'envahit point la paresse et qui ne lang^uissent pas dans une
vie dont le plaisir et l'ennui se disputent lés heures ; s'ils ont g^ardé une certaine activité de pensée, ils désertent les hautes réglions de la philosophie et de la science divine : on dirait que de telles sphères'sont indigènes d'eux. C'est un monde fini ; ils s'en éloignent et se consacrent sans réserve à ce qui résume, d'après eux, tout le savoir humain, la science expérimentale.
Cette étude qui, tempérée par d'autres, serait si féconde, devient, à forced'être exclusive, un péril pour l'esprit qui s'y abandonne. Elle a produit ce qu'on pourrait nommer l'expérimentalisme. J'appelle ainsi cette habitude de l'intelligence tellement enchaînée à la matière, qu'elle ne veut plus rien voir en dehors d'elle, tellement dominée par certaines méthodes, qu'elle n'en veut plus admettre d'autres. Nous sommes en présence d'hommes qui prétendent étudier la pensée, la conscience, les faits de l'âme.
EN l'kANJiT n
comme on étudie le mouvement mécanique et les phénomènes de la matière. Nous avons affaire à des savants qui écartent résolument du domaine de la science et veulent bannir de la pensée tout ce qui ne tombe pas sous la prise de leurs méthodes. Une telle disposition est peut-être un des caractères les plus fâcheux de l'esprit contemporain.
Qu'on prenne g^arde à cet expérimentalisme grandissant. Il est lamenace deFavenir. Ses prog^rès préparent le tombeau de la raison et de la foi : s'il vient à prévaloir, ce n'est pas de Dieu qu'il faudra faire son deuil, c'est de l'homme. On verra tomber du même coup cette philosophie sublime qui rallie les plus g^rands noms de l'humanité pensante, et cette relig^ion qui comprend toute la portion héroïque et sainte de la famille humaine.
On m'objectera peut-être qu'en condamnant ainsi le mouvement g^énéral et trop . exclusif qui nous entraîne vers les sciences
positives, j'oublie le «nombre considérable de ces savants qui, tout en cultivant la science^ font à la foi, dans leur cœur, une place souveraine.
Je le sais, il v a des savants chrétiens et spiritualistes; mais, d'abord, ils sont rares; et, ensuite, ceux qui g^ardent leur foi entière et leur g*rande raison intacte ne song^ent point toujours à les mettre en harmonie avec la science. Ils les tiennent soig*neusement à Fabri dans le sanctuaire de Tâme, et ils ne les sauvent qu'en les soustrayant à des attaques que leur esprit n'oserait soutenir de front. De tels hommes croient par autorité et par sentiment ; ils ne croient point avec tout leur esprit. C'est de l'expérimentalisme encore. En voulezvous la preuve? Interrogiez - les, demandez-leur les motifs de leur foi : ils vous répondront que la foi relève du sentiment , la science, de la raison positive, qu'ils sont croyants par leur âme, savants par »
leur raison, et que le mieux est de ne point mêler ces deux ordres de vérités qui peuvent se compromettre, en se rapprochant imprudemment.
Gardons-nous d'une pareille erreur. Le temple n'a rien à craindre du laboratoire, ni le croyant du savant. La science et la foi s'appellent comme deux lumières venues d'un même foyer, en traversant des milieux différents. Ne les opposons point: ce serait impie; ne les isolons point par ignorance ou par peur : ce serait une erreur ou une lâcheté; harmonisons-les, sans les confondre, et multiplions la lumière, en rapprocliant les rayons.
Il en est des vices de l'âme comme des maladies du corps; ils s'eng*endrent les uns les autres.
Ainsi, un efTet direct de l'expérimentalisme, c'est l'abaissement de l'esprit dans l'utilitarisme. L'utile n'est pas un but; il n'est qu'un chemin. Au lieu de puiser dans la science supérieure des inspirations nou-
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velles,* de lire dans ce livre merveilleux les lois plus merveilleuses de Fâme humaine et les mystères inénarrables de l'Infini; au lieu de chanter, comme Kepler, un hymne à Celui qui a écrit, dans Fimmensité, en traits incommensurables, son nom ineffable; au lieu de percevoir , suivant le mot de saint Pq.ul, (Jans les choses créées, les invisibles de Dieu (1), et d'écouter la g'ioire que les cieux racontent de leur auteur, l'esprit fermé §,ux inspirations d'en haut n'obéit plus qi^'aux instincts d'en bas. Ce qu'il cherche, c'est l'application utilitaire de sa science; ce qu'ilvçut, c.'est le bien-être de l'homme; ce qu'il poursuit, c'est son terrestre empire; ce qu'il demande avec frénésie à cette science
matérialisée, c'est le plaisir et l'arg'ent.
Dieu me g^arde de méconnaître les droits et le rôle de la science ! Elle est une des puissances de l'homme. A elle de renouveler la surface du monde et de soumettre à
{{) Épître aux Romains.
celui qui en a été Créé le roi toutes les forces indomptées. A elle d'jadoucir notre condition matérielle ici-bas, de retrouver le paradis terrestre, et d'en forcer Tentrée, pour ainsi dire, malg*ré le chérubin à Tépée flamboyante.
Toutefois te n'est là que son rôle infime.
L'homme n'eiit pas un colon échoué sur le sable ing'rat d'une planète inhospitalière. Il n'est pas voué à périr sur le sillon qu'il creuse et souâ la moisson splendide peutêtre qu'il aura fait germer. S'il est un colon, il faut avouer au moins qu'il est un e;?cilé ; et c'est justice que sa science péniblement acquise l'aide à relever la tête, et lui fasse entrevoir quelque chose de la patrie.
Non, ce n'est pas assez pour moi que la science ne s'occupe que de ce qui meurt en moi ; il faut qu'elle s'occupe encore de ce qui survit: Quand elle aura réussi à embellir, à illustrer la terre, ce monde en sera-t-il moins un exil, un lieu de passag*e et finalement mon tombeau? Quand elle aura réussi àm'en-
tourer de bien-être, à multiplier mes plaisirs,
après? ne faudra-t-il pas m'élever plus
haut, vers le Dieu qui m'appelle et le rivag'e qui m'attend ? Que me dit-elle de ce Dieu? Que me raeonte-t-elle de ces rivag'es ? Elle se dit muette; sans doute, elle n'a rien à nous en dire par elle-même, maïs est-ce une raison pour les blasphémer? Or la science présente, absorbée par TutililArisme, s'enferma dans ce silence qui est une faiblesse, et s'obstine dans ce blasphème qui est une perfidie, et un crime de lèse-relig'ion.
Des jours heureux se lèveront peut-être où des esprits sans préjugées, ne se défiant pas plus de la foi divine que de la raison humaine, de la log*ique que de l'expérience, feront parler à la science le lang»ag»e relig'îeux qui lui sied, et que nous avons un si urgent besoin d'entendre.
Quoi qu'il en soit, l'expérîmentalisme scientifique semble tenir la tête de l'opinion. C'est lui qui a conquis sur les intellig»ences de notre âg*e la plus haute autorité ; et, il
faut bieii le dire, c'est lui qui, en passionnant un g*rand nombre d'esprits, s'honore par la plus infatig'able activité intellectuelle. Tandis que bien des croyants s'endorment à Fabri d'une foi qui a les promesses divines de l'immortalité, mais à laquelle le monde ne saurait appartenir sans le zèle ardent, héroïque même, de ses prosélytes ; tandis que la philosophie, désabusée de ses prétentions à tout pénétrer et lassée par ses systèmes d'erreur toujours combattus, jamais détruits, semble douter d'elle-même et ne suscite plus à son service que de rares et hésitants disciples, la science expérimentale continue ses recherches avec, hardiesse, et trouve en ses découvertes le prix de sa constance et de son labeur. Elle n'a plus ces essors merveilleux qui l'ont portée si loin dans les secrets de la fiature et qu'elle empruntait à la foi religieuse et à la forte philosophie; mais elle a g^ardé cette âpreté au travail qui est un honneur pour celui en qui on la rencon-
tre, et un peu de cette flamme qu'on aime à sentir dans ceux qui sont en quête de la vérité.
Sa plus g^rande insuffisance est de se perdre fatalement dans l'analyse sans fin et dans les études spéciales. Elle tourne à la monog'raphie. Elle ne voit plus la synthèse ; elles'ég^are, au g'rand détriment de la raison, dans un chaos de détails sans nombre. Au lieu de mQutrer Tunité vivante des phénomènes, elle se contente de les gprouper artificiellement; elle excelle à composer des dictionnaires ou des encyclopédies; elle s'épuise en efforts stériles pour créer la philosophie des sciences.
Elle n'y parviendra pas. .
Tant qu'elle s'isolera de la science divine et qu'elle tiendra pour chimériques les vérités g'énérales et absolues de la raison, elle se débattra dans le dédale des faits et dans le tourbillon des phénomènes; lé lien de l'unité lui sera caché. La loi suprême qu'elle cherche se dérobera à ses reg'ards inquiets ;
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elle sera réduite à faire des sciences et non de la science : là sera sa condamnation, son châtiment et son supplice. On aura des g'éolog*ues, des chimistes, des physiciens, des anatomfsteSy des physiolog*istes, des médecins, des juristes, des g*éog»raphes , des paléontolog'ues ; on n'aura pas le savant.
On possédera tous les éléments de la science, mais on n'en percevra pas Tadmirable unité ; cette harmonie relève d'une doctrine plus lijaute, la métaphysique.
^'De là vient Tétat de morcellement où vég*ètent la plupart de ceux qui sont voués au labeur de la science naturelle. Pour les autres, qui n'ont pas fait d'une spécialité l'objet d'études persévérantes, et ceux-là sont le g^rand nombre, ils sont réduits à leur science professionnelle. C'est dans cette catég^orie, qui forme la classe cultivée, qu'on peut aisément reconnaître cette déplorable ig*norance dont se scandalisent et se moquent à bon droit lesétrang*ers.
Ne rien savoir et cependant parler de tout,
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voilà un des vices les plus sig^nalés de l'esprit français contemporain. La loquacité est, d'ordinaire, en raison de Fig^norance.
L'homme qui sait parle peu ; Tig'norant vaniteux qui n'a vu lés choses qu'à Ta surface et qui croit savoir est d'une intarissable faconde. Jamais peut-être, en notre pays, il ne se rencontra moins de science véritable, moins d'instruction solide; et c'est pourquoi, sans doute, jamais on ne parla, on n'écrivit davantage.
Ce ne sont pas même les sophistes qui abondent chez nous, comme au temps de la décadence de la Grèce, ce sont les parleurs, les hommes qui écrivent ou plutôt qui font de la plume et de la parole un métier. Il n'est presque pas de prétendu lettré, qui ne se mêle de traiter de tout, sans avoir étudié rien.
Nous ayons ce qu'on pourrait appeler les stylistes. Que savent-ils? écrire des phrases ou les parler. Ils ont des moules tout faits, et ils coulent là-dedans n'importe quoi. Tel écrivain qui sait peut-être son catéchisme
se croira en mesure et en droit de traiter les plus hautes questions relig^ieuses, comme s'il avait pâli dans la science théolog^ique. Tel monsieur qui n'a jamais fait la g*uerre qu'avec des soldats de plomb ou sur le papier, se mêlera de parler stratég*ie comme un vieux g*énéral. Tel journaliste et tel romancier qui devraient se contenter de rédig*er des bulletins politiques ou de nouer d'imag*inaires intrigues, joueront à l'homme d'Etat ou au réformateur. Le plus triste, c'est qu'on prend ces g»ens-là au sérieux.
Qui donc règ*ne parmi nous ? Qui a le sceptre et qui fait mouvoir les esprits? Il faut bien le reconnaître, à notre honte, c'est la parole ; non la parole qui se confond avec la pensée et la vérité, mais la parole vide et sonore, la parole tapag^euse qui, au lieu de servir l'idée et d'en préparer le triomphe, s'en est violemment affranchie et est devenue le plus sérieux obstacle à la propag*ation de la vérité et
à l'accroissement de son règ'ne, la parole enfin qui flatte les passions, frappe les oreilles, effleure Tépiderme, mais ne va pas jusqu'à l'âme.
Qu'on fasse taire, si c'est possible, tous ces parleurs de relig^ion, ces apolog^istes sans mandat qui ne l'ont étudiée que dans les journaux ou dans leur petit esprit, vous verrez combien de préjugées fomentés par ces compromettants et soi-disant défenseurs s'évanouiront d'eux-mêmes.
La pire race d'esprits n'est pas celle des sophistes, mais bien celle des bavards.
Un peuple à la merci de cette eng^eance est un peuple en déclin. Quand la manie fiévreuse de parler sur tout s'est emparée d'une génération, cette g*énération est finie. La loquacité, le bavardag*e ne tardera point à l'assourdir et à tuer, en elle, l'intelligence et l'idée. Qu'elle se taise donc; et, s'il se peut, qu'en silence elle apprenne à penser.
Tel est, dans ses traits principaux, l'état réel des esprits. Il n'est pas une âme sin-
cère qui nous contredira, nous en sommes sûrs, et qui n'en aura comme nous plus d'une fois g'émi. Nous n'avons rien forcé, nous nous sommes contenu, afin que la réserve pût nous permettre la franchise et au besoin l'excuser.
Qui donc nous a mis là ? Certes, ce n'est point notre nature. Il y a trente ans, il y a soixante-dix ans, au dix-huitième siècle même, nous n'étions point là; au dix-septième nous avons étonné le monde par la clarté de notre génie, par l'audace de nos découvertes, par une harmonie de lang^ag'e que la Grèce et Rome ont seules connue avant nous. Encore une fois, qui nous a amoindris, qui nous a déformés?
La question vaut la peine d'être examinée et résolue. Il y va de notre avenir comme race, comme peuple, comme relig^ion. "•J'essayerai d'y répondre.