CHAPITRE PREMIER
Exposition du système universitaire. Écoles primaires et secondaires. Collèges, Sorbonne,
Unb chose qui m'a toujours paru inexplicable, c'est que l'éducation, cette branche si importante de la prospérité publique, soit restée stationnaire au milieu des progrès de toutes les autres. La civilisation, qui s est cependant beaucoup occupée de cette matière , ne la point améliorée. Je dirai plus, l'éducation, au lieu d'avancer, a rétrogradé; elle me semble mieux entendue chez les* anciens que chez les modernes. Parmi les premiers, l'éducation morale était comptée pour beaucoup; chez nous elle est à peu près totalement négligée.
L'éducation physique avait reçu dans la gymnas-
tique un vaste développement; chez nous, ce n'est que depuis un petit nombre d'années que nous avons reconnu là une lacune qu'il importait de remplir. Même observation pour les méthodes d'enseignement. On enseigne encore de nos jours comme au temps d'Aristote, ou peut-être plus mal. Cependant les sciences philosophiques ont fait des progrès ; les facultés de l'homme ont été mieux analysées. Apprendre n'est que mettre en action quelques-unes de ces facultés.
On doit donc s'étonner que l'art d'enseigner n'ait profité en rien de nos progrès philosophiques.
Les nations ont revendiqué leurs droits; et cependant l'esprit humain est resté l'esclave des méthodes routinières. Tel peuple qui se dit libre croit ne pouvoir apprendre à parler et à penser qu'en se mettant à la discrétion d'une tyrannie enseignante , en sorte que c'est par les portes de l'abrutissement qu'on entre dans le palais de la science.
Justifions ces réflexions sévères, mais qui ne sont que trop méritées.
Examinons l'organisation de notre instruction publique ; pénétrons dans l'intérieur de nos collèges , et de nos institutions de tout genre. Qu'y verrons-nous ? La génération naissante parquée sous le nom d'écoles primaires, d'écoles secondaires , de collèges.
Dans les premières, trois ou quatre années de l'enfance sont employées à la communication imparfaitede la lecture et de l'écriture. Ces faibles résultats cependant n'ont été obtenus qu'en étouffant les germes
précoces de ces jeunes intelligences, qu'en viciant pour toujours peut-être leurs facultés intellectuelles et morales, qu'en détruisant l'œuvre de la nature, qu'en dégradant l'espèce humaine au berceau.
Entrez dans ces écoles d'abrutissement précoce: dans les unes , vous voyez la tyrannie disciplinant l'enfance par les châtimens et la terreur : de pauvres enfans sont là tremblans, les yeux baissés, tenant en main leur alphabet ou leur catéchisme , et maudissant de grand cœur l'un et l'autre. Ainsi on semble avoir voulu rendre haïssables deux choses qu'il fallait avant tout faire aimer : la science et la religion.
Quittons ces lieux. Voyons d'autres écoles. Celles-là contiennent déjà un progrès; mais qu'il est faible encore! Le langage qu'on y parle est plus raisonnable. Cependant toutes les améliorations se sont bornées à soumettre à une règle commune tous les mouvemens de cette masse d'enfans, ou plutôt d'automates. Ils se meuvent ensemble, ils s'arrêtent ensemble. Une voix' commande, et le mouvement s'exécute : Épelez, et l'on épelle; tracez, et l'on trace; effacez, et l'on efface; répétez, et l'on répète. Jusques-là tout va bien.... Mais on ajoute : comprenez , et personne ne comprend. Passons; et sans nous arrêter aux écoles et institutions secondaires qui n'offrent que la répétition et le mélange des abus signalés dans les hautes et basses écoles, arrivonsaux collèges. C'est de ces établissemens privilégiés qu'on est fier; on les cite avec éloge ; on les montre avec orgueil aux étrangers ; on établit pour eux des concours publics et généraux, dans lesquels on les en-
toure de toutes les pompes publiques ; on les environne en quelque sorte dune auréole nationale; c'est pour eux que sont tressées ces couronnes ; c'est pour les applaudir que cette foule immense s'est rassemblée; c'est pour célébrer leurs triompbes que cette noble barmonie se fait entendre. Tout cela n est que la décoration, et j'avoue quelle est fort belle. Venons au fait.... Voyons la pièce. Entrons en classe.
Sont-ce là les élèves ? comme l'ennui est peint sur leurs figures attristées! ils appartiennent aux premiers bancs , et paraissent attentifs. J'en vois plus loin qui emploient leur temps d'une manière moins ennuyeuse: ils jouent, ils s'amusent, ils prennent du bon temps pour leurs camarades qui s'ennuient: ce sont les paresseux, les indifférens, les retardataires. Ils sont en immense majorité ; ce n'est pas sur eux que Ton compte pour les concours; ils le savent bien, et paraissent s'en inquiéter fort peu. Que fait cet homme revêtu d'une longue robe noire, dans cette chaire, du haut de laquelle il s'agite, il gesticule, il crie? C'est le professeur; c'est lui qui est chargé d'ennuyer et d'abrutir quatre heures par jour régulièrement toute cette jeunesse.
Que dit-il donc? car il parle tout seul. Il lit des copies. Il dit que telle chose est bonne, telle autre mauvaise; et l'élève qui l'entend l'oublie aussitôt, car il ne pense pas. Et pourquoi penserait-il? Nevoilà-t-il pas là un homme qui est chargé de penser pour lui ? Quand il sera professeur à son tour , alors il pensera pour les autres : jusques-là où est la nécessité?
Allons en Sorbonne. Bon! Cest M. Villemain qui professe. Il explique un auteur, il développe un texte, il fait un discours sur un point de littérature ancienne ou moderne.Pourquoitous cesfrais d'esprit et d éloquence? Concourt-il pour une chaire supérieure? Ces jeunes gens sont-ils ses juges?— <Non, ce sont ses élèves.— Ses élèves! Et qu apprennent-ils donc de lui? — A être éloquens. Quoi! Ils apprennent à être éloquens en ne desserrant pas les dents, en restant là immobiles comme des thermes; ouvrant de grands yeux, écoutant de grandes phrases qu'ils ne comprennent pas toujours ! singulière manière d'apprendre, que d'être là à ne rien faire ! Quepenseriez-vous d'un cordonnier qui dirait à son apprenti : «-Mon ami, assieds-toi là; croise les bras; ne dors pas » surtout , et regarde-moi bien. C'est comme cela que » tu deviendras bon cordonnier. » Cela serait bel et bon; mais cet apprenti-là ne ferait jamais de souliers pour moi! Belle comparaison ! me dira-t-on; des souliers et de l'éloquence, quel rapport cela a-t-iî? — Plus qu'on ne croit. On apprend à faire des discours en faisant des discours, et des souliers en faisant des souliers. Mais on ne sera de sa vie ni cordonnier ni orateur, en restant cloué sur un banc sans rien faire.
Mais n'anticipons point: nous reviendrons sur cette matière. Voilà donc l'organisation de nos collèges. Là , l'élève, après avoir dormi en cinquième, va dormir en quatrième, puis en troisième, puis en seconde, puis en rhétorique, puis en philosophie, puis dans le monde, puis chez lui. Il aurait aussi bien fait de n'en point sortir. Laissons donc là cette victime de l'abrutis-
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sèment scolastique, et voyons si c'est là le nec plus ultra de la perfection; voyons s'il n'y a pas moyen de faire mieux, et si les générations sont vouées à perpétuité à subir les conséquences d'un système qui me paraît être le plus sérieux obstacle au perfectionnement de la grande famille sociale. Voyons.
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