‹ L'enseignement universel de M. Jacotot en présence de l'enseignement universitaireChapitre 2 sur 9 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Exposition des principes de renseignement universel. Education par soi-même. Egalité des intelligences. Tout est dans tout. Savoir quelque chose , y rapporter tout le reste.

Une bonne méthode serait celle qui ferait précisément le contraire de ce que nous venons de voir; une méthode qui prendrait le contre-pied de la méthode universitaire.

Dans Fétat actuel de l'instruction publique , l'élève ne joue qu'un rôle passif; le rôle actif est réservé au maître. Une bonne méthode devrait rendre au contraire le rôle de l'élève actif, et réserver au maître le rôle passif. Maintenant c'est le maître qui agit; l'élève le regarde faire. Ce devrait être à l'élève à agir, au maître à le voir faire. Nous voulons que le maître pense pour les élèves; les élèves au contraire devraient penser seuls et par eux-mêmes.

Il existe une méthode qui fait ce que nous disons là. f C'est celle qui est connue sous le nom Renseignement universel , ou d'émancipation intellectuelle : ces

deux noms lui conviennent également; elle les mérite évidemment. Cest renseignement universel , car elle s'applique à l'enseignement de toutes les connaissances humaines; c'est l'émancipation intellectuelle : car elle émancipe le genre humain de la férule des professeurs ; elle affranchit l'esprit humain des entraves que lui imposaient depuis des milliers d'années la routine et le pédantisme. M. Jacotot a la gloire de l'avoir trouvée et proclamée. Voyons en quoi cette méthode consiste, voyons si effectivement elle fait mieux que ce qui l'a précédée ; elle commence par établir ce principe :

Que Dieu a formé Pâme humaine capable de s'instruire elle-même.

Et procédant d'après ce principe fondamental, elle ne veut pas que le maître dise à l'élève ce qu'il doit savoir; elle veut que l'élève l'apprenne par lui même, et sans le secours d'autre que de lui-même. Elle dit à l'élève : vois, et quand l'élève a vu, elle lui demande : qu as-tu vu ? Mais elle ne lui dit pas ce qu'il a vu, car l'élève qui a vu, sait mieux que personne ce qu'il a vu. Exemple :

Catypso se trouvait malheureuse d'être immortelle.

LA MÉTHODE

Que vois-tu là ?

l'élève.

Que Catypso était immortelle , et quelle était malheureuse de f être.

LA MÉTHODE

Pourquoi était-elle malheureuse ?

l'élève ( qui a vu. ) Parce qu'elle ne pouvait se consoler,

LA MÉTHODE

De quoi?

l'élève.

Du départ d'Ulysse.

LA MÉTHODE

Que concluez-vous de tout cela?

l'élèvb.

Que lorsqu'on est séparé de quelqu'un dont on regrette le départ^ on est malheureux, et que lorsqùon est immortel , on se trouve plus malheureux encore , parce qu'on n aperçoit point le terme où Jinira ce malheur.

Ainsi, voilà un principe qui renverse d'un coup et de fond en comble tout le système de l'enseignement universitaire.

Comparons un moment la classe émancipée à la classe routinière, et remarquez bien que nous n avons encore fait qu'un pas, et ce pas a suffi pour tout intervertir, pour nous placer dans un monde nouveau.

Dans cbacune des deux classes je vois un maître; mais leurs fonctions ne se ressemblent point. Les élè-

ves des deux classes diffèrent aussi d'une manière es sentielle.

Dans la classe universitaire, les élèves bâillent $ le professeur pérore.

Dans la classe émancipée, les élèves parlent , pensent et agissent ; le maître examine et écoute.

Le professeur universitaire débite emphatiquement sa marchandise long-temps préparée à l'avance , à un auditoire dans lequel ne se trouve peut-être pas un chaland.

Le professeur émancipateur assiste à un marché dans lequel chacun apporte librement ses produits.

L'un dit à ses élèves : « Ecoutez-moi bien, je vais » vous dire ce qu'il vous faut dire, ce qu'il vous faut » penser , ce qu'il vous faut faire. Et l'élève, s'en repo- » sant entièrement sur lui, prend le parti de dormir, et » fait bien. » L'autre se borne à dire : «Que dites- vous ? » Que pensez-vous? Que faites-vous ? » Et il ajoute : » Voyez ! Que voyez-vous ?» Et l'élève qui sait que s'il ne voit pas, personne n'est disposé à voir pour ui, l'élève, dis-je , regarde et voit , et dit ce qu'il a vu. Voilà, donc d'un côté une classe vivante et animée, où chacun, ne comptant que sur soi, se dit : « Aide-toi, » je t'aiderai. » D'autre part , une classe morte ou endormie qui ne parle pas, parce que le professeur parle tout seul, qui ne pense pas , parce qu'elle a là un professeur qui pense pour elle.

Remarquez, s'il vous plaît , ce contraste, et continuons.

La méthode universitaire parque les intelligences

comme les despotes parquent les nations. Elle admet au sanctuaire de la science un petit nombre d'êtres privilégiés; les autres, elle les repousse comme atteints et convaincus d'incapacité.

La méthode émancipatrice proclame que

Toutes les intelligences sont égales.

Par-là, elle relève le désespoir abattu; elle arrache des mains de l'orgueil l'arme toujours si redoutable du mépris ; elle rend à la nature humaine sa dignité et sa grandeur; elle proteste contre l'aristocratie du talent et du génie. Elle fait une large part à l'empire toujours si grand des circonstances : les infirmes exceptés , elle n'en fait aucune à l'organisation primitive. Le reste, elle en fait r'apanage du travail et de la volonté persévérante.

Elle ne dit point comme l'ancienne école :

Fiunt oratores , nascuntur poetœ .

Elle dit sans hésiter :

Fiunt oratores ) fiunt poetœ.

Voyons sur l'ensemble de la classe le résultat de ce second principe.

Classe universitaire.

Quels sont ces élèves assis aux premiers bancs , sur

lesquels toute l'attention du professeur se dirige? Leurs copies sont les seules qu'il lise, leurs devoirs, les seuls qu'il corrige, leur attention, la seule qu'il ambitionne. Eux seuls récitent des leçons; eux seuls lui répètent, pour l'oublier bientôt, ce qu'il leur a répété cent

fois. C'est le banc des élèves privilégiés. Ce sont eu: qui doivent soutenir au concours l'honneur du dra peau; eux seuls doivent faire triompher le professeu; et briller la classe.

Et cette foule d'élèves qui remplissent tous les autres bancs /et dont la distraction et l'insouciance annoncent le peu d'intérêt qu'ils prennent à des choses qui en effet ne les regardent pas ? Ce sont les intelligences communes et irrévocablement condamnées à languir obscurément dans les limbes classiques, à végéter de banc en banc, de classe en classe, et à quitter le collège plus sottes, plus ignorantes qu'elles n y étaient entrées (i).

(i) Nous ne pouvons nous empêcher de rapporter ici une anecdote dont nous garantissons l'authenticité , et qui prouvera la justesse de nos assertions :

Un professeur du collège Louis-le-Grand recevait régulièrement chaque jour, parmi les copies de ses élèves , un devoir portant un nom supposé , et rempli à dessein des fautes les plus grossières. Le pseudonymeavaitsoind'ccrireentêtede sa copie ces mots : Je désire être lu. Obtempérant à ce désir, le professeur, sans chereher à connaître l'auteur du devoir, passait le temps précieux de ses leçons à commenter cette copie imaginaire , et qui devenait pour le reste de la classe un sujet intarissable d'amusement. La fin de Tannée scolastique put seule mettre un terme à cet abus. Et c'est pourtant d'un tel système qui forcément amène ces ridicules résultats, qu'un professeur de ce même collège vient de se constituer le défenseur officiel dans un discours qu'il a prononcé à la dernière distribution des prix. Il a fait son métier. Ab uno disce omnes !

Voyons maintenant la classe émancipatmcb.

Ici tout agit, tout est en mouvement; nul ne reste étranger à l'impulsion commune. Le vaincu de la veille est le vainqueur d'aujourd'hui : nul n'abandonne son bouclier; tous savent qu'ils sont égaux en intelligence, et que s'ils diffèrent, ce ne peut être que dans l'intensité de la volonté et de la persévérance. Or, il est si commode de trouver à la paresse une excuse toute prête, en disant : . Je n'ai point l'intelligence nécessaire! . Mais il serait si dur, si humiliant de s'avouer et d'avouer à autrui qu'on n'a pas la volonté, la persévérance nécessaire !

On vous objectera les grands hommes dans tous les genres ; on vous demandera si vous vous croyez égal en intelligence à Voltaire, à Corneille, àBossuet, à Newton. Laissez dire ces gens-là, et demandez-leur si Voltaire eût composé la Henriade et Zaïre sur les genoux de sa nourrice; si Corneille eût écrit Cinna le jour où lui vint sa première dent; si Bossuet, le jour où il put dire papa, eût improvisé l'oraison funèbre de Condé ; et si le jour où, pour la première fois, les yeux de Newton s'ouvrirent à la lumière, Newton eût pu faire la théorie de la lumière et trouver la loi de l'attraction. Quand vous direz cela, on vous rira au nez; mais on se gardera bien de vous répondre. Laissez rire, et répétez toujours :

Les intelligences sont égales.

Nous avançons , nous avons fait deux pas. Voyons

à quelle distance nous sommes déjà du système universitaire.

Deux idées, c'est bien peu cependant! Oui, mais sur combien d'idées générales, de lois fondamentales, pensez-vous que roule tout le système de l'univers? Sur deux ou trois peut-être. Or, l'enseignement universel, tout universel qu'il est, n'est pas encore l'univers.

Passons donc outre.

Tout est dans tout, dit la méthode ; et ce mot qui a excité tant de rumeurs, ce mot renferme un des principes les plus féconds en conséquences dans la grande question de l'enseignement. C'est là encore qu'il faut mettre en présence la méthode universitaire et la méthode naturelle ou émancipatrice. Mais auparavant apprécions à leur juste valeur quelques-unes des objections auxquelles a donné lieu ce principe.

Non, tout n'est pas dans tout, a-t-on dit; car qui dit tout, n'exclut rien : le contenu est dans le contenant, le vin est dans la bouteille; mais l'univers n'est point dans l'univers , pas plus que la bouteille n'est dans la bouteille.

Reconnaissons ici l'impuissance des langues à exprimer toutes les idées. Quand le fondateur de l'enseignement universel a dit : Tout est dans tout, il n'a fait que répéter un adage déjà connu; il n'a point cru devoir changer les termes qui l'exprimaient. Ne tordons point les mots, pour en exprimer nue sottise. Ces mots, tout est dans tout, répondent à ceux-ci, tout se tient dans le monde, tout se lie dans la nature» Il est possible qu'en analysant ces mots tout se tient, on y trouve

une absurdité , comme on a prétendu en trouver une dans tout est dans tout. A qui la faute? aux langues, et non aux hommes qui les parlent.

En définitive , ces mots , tout est dans tout , n'expriment rien de nouveau; ils ne font que proclamer un fait depuis long-temps reconnu : c'est que toutes les parties du monde physique et intellectuel sont liées entre elles par la chaîne des analogies ; c'est qu'il n'est pas une idée qui, par quelque point, ne touche à toutes les autres, et ne puisse en réveiller le souvenir.

Quoi! me dira-t-on, vous trouvez de l'analogie entre une fourmi et un éléphant! Je réponds : « La » même puissance qui créa l'éléphant a aussi créé la » fourmi,» et le rapport des contrastes est établi. «Mais » entre le soleil et le grain de sable , » ajoutera-t-on , » quelle analogie trouverez* vous ?» Je rappelle alors

Celui qui dans les cieux a semé la lumière , Ainsi que dans nos'tfhamps il sème la poussière.

Et j'ajoute que le soleil et le grain de sable sont égaux aux yeux du grand Être, car ils lui ont autant coûté.

Appliquons ce grand principe, tout est dans tout, à l'enseignement. Nous en déduirons cet autre principe :

Apprenez quelque chose, et rapportez-y tout le reste.

Ici on m'arrête encore, et on me dit :

• Vous prétendez tout expliquer parle premier livre que vous mettez entre les mains de vos enfans. Téffsmaque est votre Alcoran; M. Azaïs vous dirait que Télémaque est pour vous l'explication universelle.

Quand votre élève saura son Télémaque^ il ne saura que Télémaque. Quand il répéterait jusqu'à la fin du monde : « Calypso ne pouvait se consoler du départ » d'Ulysse,» que trou vera-t-il là-dedans ? Y trouvera-t-il XlUadeïtXOdyssèe?

Un enfant de huit ans, élève de l'enseignement universel, fait en ce moment un exercice conforme à notre méthode, et voici ce qu'il dit :

« Ulysse ne pouvait se consoler d'être éloigné de sa » chère Ithaque, et de Pénélope sa femme. Dans sa » douleur, etc » Et voilà X Odyssée,

Un autre enfant se lève, et dit :

« Achille ne pouvait se consoler de la mort de Pa- » trocle; dans sa douleur, il se trouvait malheureux de « lui survivre; sa tente ne résonnait plus des doux sons » de sa lyre ; les guerriers qui le servaient n'osaient » lui parler : il se promenait seul. Mais, loin de modé- » rer sa douleur, les lieux qu'il parcourait ne faisaient » que lui rappeler le triste souvenir de Patrocle, qu'il » y avait vu tant de fois auprès de lui. Tantôt il de- » meurait immobile sur le rivage de la mer, qu'il arro- » sait de ses larmes ; tantôt il tournait douloureuse- » ment ses regards vers cette partie du camp où Pa- • trocle, revêtu de ses brillantes armes, et partant » pour combattre Hector, avait disparu à ses yeux. » Et voilà X Iliade dans le premier paragraphe de 7¥/emaque.

Télémaque est le livre adopté par l'enseignement universel. Tout autre livre eût pu le remplacer. Il se-

rait inutile de dire aux admirateurs de Télémaque pourquoi Télémaque a été préféré , et à ses détracteurs, plus inutile encore.

Toutefois, si un style élégant, une morale pure, un récit varié et intéressant, une éloquence douce et vertueuse, sont des qualités précieuses dans le premier livre remis aux mains de l'enfance , le choix de Télé* maaue est justifié. Ainsi l'enfant devra tout à Télé' moque ;

La lecture , car c'est dans Télémaque qu'il apprendra à lire.

V écriture , car c'est le texte de Télémaque que reproduira sa plume.

La langue maternelle , car c'est dans Télémaque que seront pris tous ses exercices : la grammaire , la morale, la logique, l'éloquence, tout en un mot; car tout se trouve dans Télémaque, comme 'dans tout autre livre. Tout est dans tout.

Page 1