‹ L'enseignement universel de M. Jacotot en présence de l'enseignement universitaireChapitre 4 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la direction morale à imprimer à V éducation. Des châtiment) et des récompenses. Du principe de V émulation. Des distributions de prix. Conclusion.

Jusqu'à présent je me suis borné à développer les principes proclamés par le fondateur del'enseignement universel ;j en ai fait l'application aux différentes bran* cbes d'enseignement. C'est maintenant à la direction morale de l'éducation que je vais essayer d'appliquer ces mêmes principes , ou plutôt des principes qui me semblent être la conséquence rigoureuse de ceux que l'enseignement universel a établis. Je continuerai, comme je l'ai fait, à mettre en présence les physionomies si diverses de la méthode universitaire et de la méthode émancipatrioe.

Quels sont les moyens que l'enseignement universitaire met en usage pour s'assurer des succès? deux moyens. L'un est la crainte, l'autre l'espérance.

La crainte : ce sont les punitions, les châtimens de toute espèce.

L'espérance : ce sont les honneurs, les prix, et sur-

tout les concours. Nous espérons facilement démontrer l'impuissance de ces moyens factices.

Abordons d abord le premier, la crainte. Ainsi vous avilissez de bonne heure la nature humaine; vous la ployez au joug honteux de la terreur, autant qu'il est en vous; vous faites de ces enfans des êtres lâches et pusillanimes; vous préparez des esclaves aux tyrans à venir. .

Vous n'infligez plus des châtimens corporels; je le sais. La voix de l'humanité et de la raison a prévalu, et a arraché de vos mains le fouet et la férule. Mais vous n'avez pas pour cela renoncé au principe de la crainte. Vous avez conservé le ton de la supériorité qui humilie , de la menace qui irrite, du mépris qui avilit. Vous ordonnez, et vous exigez qu'on vous obéisse en silence et aveuglément. Vous avez fait de vos élèves des automates. Vous avez multiplié les punitions; vous les avez rendues aussi humiliantes que possible.

Vous avez oublié que l'enfant qu'on humilie s'accoutume bientôt à l'humiliation et la brave.

L'enseignement universel ne procède point ainsi. Le maître est l'ami des élèves qui l'entourent. Il sait que toutes les intelligences sont égales, et il se garde bien de se croire supérieur à ses élèves. Il n'est point obligé d'être pédant pour être respecté. Lepédantisme est banni de l'enseignement universel. La morgue n'y est pas de mise. C'est l'enseignement universitaire qui crée la morgue et le pédantismeycar il enseigne que les intelligences sont inégales. Le professeur universitaire regarde l'ignorance comme un crime, le savoir comme

un privilège ; le professeur émancipateur regarde l'ignorance et le savoir comme des faits qui s'expHquent sans humilier l'ignorant, sans enorgueillir le savant. L'un sera donc orgueilleux et vain , Vautre doux et modeste. L'un se dira : « Je suis savant, et je dois ma » science à mon mérite. » L'autre se gardera bien de dire ni de croire qu'il est savant, et surtout il se gardera bien de mépriser ceux qui ne le sont pas.

Ainsi, le principe de la crainte sera banni de l'enseignement universel. Dans nos classes, quiconque ne sait pas, se lève et dit : « Je ne sais pas. » Il n'en résulte pour lui aucun inconvénient; c'est même parmi nous une réponse fort commune que celle-ci : « Je ne sais » pas. » Et nous y sommes accoutumés. D'abôrd l'élève la fait et doit la faire, toutes les fois qu'on lui demande ce qu'il n'a point vu; et cela doit arriver fréquemment, même au maître le plus exercé.

Ensuite, l'eût-il vu, s'il dit je ne sais pas, c'est chez lui un défaut d'attention ou de mémoire; et le maître doit se borner à dire: cherchez, voyez, réfléchissez. Pensez-vous que des châtimens seraient plus efficaces ? Des châtimens ne seraient pas seulement inutiles ; ils auraient encore pour résultat certain d'abrutir ceux que nous émancipons. Laissons donc les punitions et leur hideux cortège aux méthodes abrutissantes et rétrogrades ; mais nous , émancipateurs , nous qui respectons la dignité humaine , ne nous avilissons point par l'emploi de ces indignes moyens.

C'est la bienveillance et l'amour qui doivent nous guider dans l'accomplissement de nos devoirs sacrés. Il

faut aimer l'enfance , quand on se consacre à son instruction. Quiconque n'aime point les enfans, quiconque est dur, cruel, impitoyable, que celui-là se hâte d'abandonner la noble profession de l'enseignement : c'est un sacerdoce; il faut y être appelé par une vocation 'spéciale.

L'autre moyen employé par les méthodes universitaires, ce sont les récompenses. Abordons aussi ce. sujet délicat. Quand un élève a bien travaillé , s'est distingué parmi ses condiciples, que faites-vous ? A la fin de l'année, vous lui décernez des récompenses ; vous lui donnez des prix. Voyons, raisonnons; quel est votre but^en agissant ainsi? La récompense que vous décernez se borne-t-elle à constater un fait? alors de quelle utilité est cette constatation ? Quel avantage, quelle utilité véritable à dire à cet élève : Tu en sais plus que tes camarades? aux autres: il est votre supérieur à tous? Assurément il serait difficile de trouver un moyen plus propre que celui-là à rendre vain et fier le jeune homme le plus modeste. C'est encore un fort bon moyen d'humilier ses condisciples, en leur offrant le spectacle d'une supériorité à laquelle ils n'ont pu parvenir. Craint-on donc que la vanité et l'orgueil ne se développent pas assez proraptement dans la jeunesse, qu'on emploie ces excitans funestes? Mais enfin, me dira-t-on, trouvez un autre moyen de constater la supériorité. Et quelle nécessité si grande trouvez- vous donc à cette statistique des supériorités intellectuelles ? Ces supériorités en subsisteront-elles moins , peur' n'avoir pas été constatées ?

Et puis, qui vous a dit que vous avez bien jugé P Est-ce une copie qui doit décider de la capacité d'un élève? Mais vous-mêmes, voudriez-vous être j ugés sur une production isolée ? L élève qui a mal fait cette copie fatale, sait peut-être mille choses dont cette copie ne parle pas : il n'a pas été supérieur, parce qu'il n'a pas trouvé l'occasion de développer sa supériorité. Mais en supposant même que l'on tînt , jour par jour, un compte exact des progrès de chaque élève et du résultat de ses travaux, que gagnerez-vous à constater et à proclamer à la fin de l'année, par une distribution de prix, des supériorités que chaque élève connaît d'avance aussi bien que vous ? Le but que vous annoncez vous proposer dans ces solennités n'est donc point un but juste et utile.

Vous continuez et vous dites : Si la constatation des supériorités n'apprend rien à l'élève couronné , ni à ses condisciples, c'est du moins une récompense digne d'exciter l'émulation, et sous ce rapport, on atteint un but raisonnable.

Ici s'élève une question grave, l'une des plus importantes que la grande question de l'éducation puisse soulever. Abordons-la avec franchise, comme nous avons abordé toutes les autres. Nous voulons parler du principe même de 1 émulation. Ce principe, jusque aujourd'hui, a fait la base de l'instruction publique. En quoi consiste l'émulation? A se surpasser les uns les autres. Ainsi, les supériorités que l'émulation tend à produire, sont des supériorités relatives, jamais absolues. Je ne veux point être savant; je veux seulement

être plus savant que mes rivaux. Que m'importe d'être riche, si mes voisins le sont plus que moi? Je veux être plus riche qu eux. César disait : « Il vaut mieux être le » premier de ce village que le second à Rome. » Cest le langage de l'ambition : l'émulation n'est pas autre chose. Craint-on qu elle n'ait pas assez de prise sur les hommes , qu'on s'empresse de leur inoculer cette passion funeste dès l'âge le plus tendre? Notre ordre social tout entier ne tend-il pas à faire de l'émulation la principale passion des hommes ? Cette passion n'enfante- t-elle pas assez de maux? N'est-ce pas elle qui produit la plupart des malheurs et des désordres de la société ? On vante l'émulation : mais n'y en a-t-il que de louables et de belles ? et puis , quelles sont les grandes choses que l'émulation ne tende à ternir ? Qui voudra donner le nom de vertu à un acte qui n'a eu pour but que de conquérir les applaudissemens des hommes? N'est-ce qu'en faisant du bien aux hommes qu'on en est applaudi? N'est-ce pas en leur faisant du mal, au contraire, qu'on commande leurs applaudissemens? Les noms des inventeurs des arts utiles sont ensevelis dans l'oubli. L'histoire a recueilli avec un soin minutieux les noms des ravageurs de provinces. Lorsque la gloire est le but principal que vous proposez au talent , ne craignez -vous point que le talent ne veuille l'obtenir à tout prix? et parmi les moyens d'arriver à la gloire, n'y en a-t-il que de bons ? Je sais que les imperfections et les vices de notre ordre social justifient cette fatale direction donnée aux travaux et aux études de la jeunesse ; mais n'est-il

pas temps enfin de s'enquérir si cette direction est h meilleure qu'il soit possible de donner?

Pourquoi ne chercherait-on pas, au contraire, à fynder sur une base plus salutaire le système de notre éducation publique? Pourquoi n apprendrait-on pas de bonne heure à la génération naissante à faire le bien pour lui-même, à aimer la science, la religion, la vertu pour elles-mêmes, et indépendamment des applaudissemens qu'elles peuvent attirer à celui qui les possède ? Etait-ce afin que la Grèce le proclamât le plus sage des hommes, que Socrate enseignait et pratiquait la vertu? Ceût été donner à de grandes choses de bien petits motifs.

L'enseignement universel, tel que je le conçois, tel que l'a conçu sans doute son généreux fondateur, n'admet ni punition , ni récompense. L'élève qui sait éprouve une secrète satisfaction; il est content de lui , et voilà sa récompense. L'élève qui ne sait pas se reproche son défaut d'attention ou de volonté, et voilà sa punition. Quant à ceux qui ne se reprochent rien , qui n'ont ni entrailles , ni conscience , qu'ils quittent l'enseignement universel ; ils végéteront chez d'autres aussi bien que chez nous : ce n'est point pour eux que les méthodes doivent être faites. Seulement ces élèves seront plus rares chez nous qu'ailleurs. L'exemple des autres opérera sur eux ; un beau jour, se levant tout à coup, ils se mettront en marche, et ne seront pas long-temps sans atteindre la tête de la colonne. Ainsi , plus de ces concours fastueux

auxquels, le charlatanisme a plus de part que toute autre chose. Plus de ces couronnes qui n'honorent le vainqueur que pour humilier les vaincus. Que ces cérémonies vaniteuses soient remplacées par des solennités plus touchantes, et surtout plus utiles; qu'elles fassent place à des séances annuelles, dans lesquelles on rendrait compte de lëtat de l'école, des succès obtenus, des résultats atteints, des obstacles contre lesquels il a fallu lutter ; que la séance se termine par des exercices sur les diverses branches d'enseignement, et auxquels prendraient part tous les élèves indistinctement. Ce compte moral et classique , rendu chaque année , contribuerait puissamment à avancer la science de l'éducation, et vaudrait bien sans doute ces triomphes de mauvais goût, ces ridicules ovations, plus propres à égarer la jeunesse qua lui donner lajnour du bien.

C'est aux institutions dirigées par l'enseignement universel qu'il appartient de donner ce salutaire exemple; et il sera donné si les propagateurs de la méthode sont fidèles à son esprit. Ainsi , amour éclairé des enfans, respect de la jeunesse, abolition de ces formes insolentes et pédantesques qui avilissent ceux qu'elles ne révoltent point; la bienveillance et la tendresse substituées à ces moyens violens ; abnégation de toute supériorité relative; interdiction des punitions et des récompenses factices ; le principe de l'émulation repoussé, et remplacé par l'attrait d'études faites librement , et sans autre stimulant que cette soif

de connaître si naturelle à l'homme, et le plus heureux mobile qui puisse être donné à l'acquisition de la science : voilà les bases morales dont l'enseignement universel doit s'étayer; voilà ce qui doit le distinguer, non moins que ses moyens pratiques, de l'esprit oppresseur et tyrannique dont est de toutes parts empreint le système universitaire.

Cest par-là que nous terminerons ce tableau dans lequel nous avons essayé de mettre en présence les deux systèmes. C est maintenant au public éclairé à prononcer en dernier ressort dans cette grande cause pendante à son tribunal.

On ne saurait se le dissimuler, deux systèmes d'éducation sont maintenant en présence : l'un a pour devise , abrutissement; Vautre porte écrit sur sa bannière, émancipation. Lé premier continue le long esclavage sous lequel a gémi l'esprit humain ; l'autre nous affranchit de la tyrannie enseignante , et nous apprend à nous instruire nous-mêmes.

C'est entre ces deux choix que la grande famille humaine est appelée à se décider; c'est aux amis sincères de l'humanité, aux propagateurs de la vérité, qu'il appartient de faire accélérer cette décision. Ce triomphe ne tardera pas à être obtenu , si tous les hommes de bonne foi veulent s'unir dans la volonté ferme de foire triompher un système rationnel qui rétablissant la nature humaine dans sa dignité, détrône à jamais l'ignorance, l'erreur et le charlatanisme, et semble

destiné à opérer dans le monde intellectuel et scientifique une révolution égale en importance à celle que le christianisme est venu accomplir dans le monde religieux.

Propagateurs de renseignement universel ! le moment est venu d'en finir avec des méthodes rétrogrades et décrépites. Il faut relever enfin l'intelligence humaine de l'interdit universitaire; il faut 1 émanciper!

La grande cause que nous défendons , et pour laquelle nous livrons de salutaires combats , ne saurait tarder à triompher.

Au jour du combat, ne nous séparons pas : songeons que l'union fait la force.

Que chacun de nous s'empresse de dépouiller tout préjugé personnel , toute ambition vaniteuse, tout intérêt d'amour-propre. Mettons notre gloire à faire du bien aux hommes. Tournons les yeux vers les générations à venir, qui nous devront leur émancipation intellectuelle , et qui béniront nos généreux efforts !

Laissons à d'autres le triste honneur de tromper les hommes, et de les égarer.

Notre mission à nous est plus belle. Apprenons-leur qu'ils sont égaux en intelligence; que le sanctuaire de la science est accessible à tous ; que nul homme n'est en droit de donner à ses frères un brevet d'incapacité et d'ignorance.

La politique et la science ont fait leurs révolutions.

La littérature essaie de faire la sienne. Le temps de renseignement est venu : il faut qu'il fasse à son tour sa révolution ! il faut que le drapeau des vieux préjugés soit abattu, que la bannière de la vérité soit arborée par des mains libres, et que l'esprit humain émancipé rejette loin de lui les entraves de la routine et le joug universitaire !

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