CHAPITRE III
Applicution de V Enseignement universel aux diverses branches d'enseignement. Instruction aux mères.
Après avoir établi ces grands principes qm servent de base à tout le système, déduisons-en les conséquences; faisons-en l'application à la pratique; et, pour mieux faire ressortir la différence qui existe entre l'enseignement universitaire et l'enseignement universel , mettons-les tous deux en présence.
Commençons par le commencement.
L'enfant est né, et à peine ses yeux se sont-ils ouverts à la lumière , qu'il fait de l'enseignement universel.... En effet, il voit.... Bientôt il apprend à comparer ce qu'il voit à ce qu'il a vu; il établit des rapports ; il entend des sons , il les imite ; il cherche à les interpréter , il y réussit ; il balbutie , puis il parle , et toujours par le grand principe de l'enseignement universel. Il s'instruit lui-même ,* il apprend quelque chose ,* il y rapporte tout le reste; il voit, compare, juge et retient. Allez le mettre à l'enseignement universitaire, si vous pouvez. Vous n'avez garde. Vous laissez agir la nature, la nature et sa mère ; et ces deux guides admirables
sont bien supérieurs à vos bonnets carrés , voire même à vos hermines.
Aurore de la vie, âge heureux de la première enfance! vous échappez, par votre faiblesse même, à la férule abrutissante, et vous vous réfugiez dans le sein d'une mère. Cependant les premières années se sont écoulées. Il faut apprendre à lire, à écrire. Les douleurs vont commencer. Le pédantisme réclame sa proie; il faut la lui abandonner. La mère va livrer son fils aux tyrans qui doivent l'abrutir. Ici l'enseignement universel expire; celui de l'Université commence. On sait comme il procède; on sait les pleurs qu'il fait verser, le temps «qu'il fait perdre. On le sait ; ne le redisons pas , et revenons à l'enseignement universel que l'enfant n'aurait pas dû quitter.
Tendre mère , calme-toi ; ton fils ni ta fille ne s'éloigneront point de tes regards vigilans; tu peux les instruire toi-même. Continue seulement renseignement universel que la nature et ton cœur t'avaient déjà indiqué. Prends Télémaque ; ne crains rien ; Télémaque est le livre de l'enfance , comme il est le livre de l'âge mûr. Toutes les idées que renferme Télémaque sont en germe dans l'âme tendre de ton enfant; le temps les développera. Lis devant lui, lis. Ton enfant ne connaît ni Calypso ni Ulysse ; mais il apprendra à les connaître , comme il a appris à connaître les compagnons de ses jeux enfantins. Il lui est arrivé de ne pouvoir se consoler du départ de sa mère, et il comprendra que Calypso ne puisse se consoler du départ d'Ulysse.
Lis donc : Calypso , et que ton enfant répète : Calypso.
Fais-le-lui voir.
Continue : Calypso ne , et qu'il répète après toi : Calypso ne.
Calypso ne pouvait; qu'il répète : Calypso ne pouvait.
Calypso ne pouvait se ,
Calypso ne pouvait se consoler.
Et que ton enfant répète encore ces mots. Alors , montre-lui Calypso , puis né, puis pouvait, puisse, puis consoler.
Demande-lui en quoi ces mots diffèrent. Assure-toi qu'il distingue chacun deux de tous les autres. Fais répéter le tout , et ton enfant va dire sans hésiter :
Calypso ne pouvait se consoler.
Embrasse-le , cet enfant chéri ; il sait lire une ligne, et il la appris de toi, et à ta première leçon. Entendstu ton cœur maternel qui bat d'aise et de joie !
Ce que tu as fait aujourd'hui, tu le feras demain, après demain; tu ajouteras une ligne à une ligne, puis deux lignes à ces deux premières lignes; puis quatre , puis huit , puis seize , ayant toujours soin de foire chaque fois répéter le tout ; et tu verras ton fils distinguer chacun des mots de ces seize lignes, comme il distingue une forme d'une autre, une couleur d'une autre.
L'enfant ne confond point une chaise avec une table : pourquoi confondrait-il se et ne , consolait et Calypso ?
Tendre mère, laisse dire ceux qui souriront de tes
efforts, et continue l'œuvre que tu as entreprise; continue, tu en seras amplement récompensée.
Bon! ton 61s distingue un mot d'un autre : fais-lui alors distinguer un son ou syllabe d'un autre son ou syllabe ; que dans Calypso, il distingue oa à*lyp y lyp de so, et réciproquement. Demande-lui la dernière syllabe de Calypso, puis la première, puis la seconde; fais le même exercice sur chacun des mots que l'enfant a déjà appris à distinguer.
Ce que tu as fait pour les syllabes, fais-le pour les lettres. Tu vois, ton enfanta appris des mots, puis des syllabes, puis des lettres. Laisse les àbrutissans > avec leur alphabet ; laisse-les épeler péniblement en un an ce que ton fils a appris à lire couramment en huit jours; et bénis l'enseignement universel, qui n'est autre chose que la méthode maternelle, c est-àdire la méthode par excellence. i
Maintenant, ce que ton fils a appris à lire, il faut qu'il apprenne à l'écrire. Donne-lui de l'encre , du papier, une plume ; laisse-le se placer comme il l'en* tendra : il finira bien par trouver la manière la plus commode. Si tu veux lui abréger ces premiers tâtonnemens, mets-toi à ton secrétaire; écris une lettre, mais une lettre véritable ; ne trompe pas ton enfant , même dans un but louable. Ton enfant t'observe; il te demande comment il doit tenir sa plume. Réponds lui ; « Tu vois comme je la tiens : tiens-la autremen t, » si cela t'est plus commode. »
L'enfant est imitateur, il t'imitera; il tiendra sa plume comme toi, se placera comme toi. Tu mettras devant
lui le mot Calypso écrit à la main. L'enfant copiera , d abord mal, puis mieux, puis bien. Alors, mets-lui sous les yeux la première ligne. Quand cette première lisme sera bien écrite, ton enfant saura écrire.
Surtout ne le raye point; ne fais point usage de tous ces secours factices dont bientôt l'enfant ne pourrait plus se passer; laisse le dessiner ses lettres les unes après les autres , les aligner, les arrangera sa manière, toujours en se rapprochant le plus possible de son modèle.
Que sa première ligne soit en fin : il écrira en gros plus tard. Laisse gronder les universitaires, et suis avec confiance l'enseignement universel.
Que ton enfant sache écrire une première ligne enfin, et qu'il y rapporte toutes celles qu'il écrira. Tout est dans tout : l'art d'écrire tout entier est dans cette première ligne correctement écrite.
Maintenant, si tu veux te récréer un moment, viens avec moi dans une classe élémentaire abrutissante; mais n'y conduis pas ton fils : le spectacle du mal n'est jamais bon; et les Spartiates avaient tort d apprendre à leurs enfans ce que c'était que l'ivresse, en leur faisant voir des esclaves ivres.
Nous voilà dans la classe d'écriture. On dirait d'une immense manufacture. Voilà des règles, 'des crayons pour tracer. Que d'embarras! que d'apprêts! on se croirait à l'exercice des recrues. La tête droite! le haut du corps en avant l le coude rapprocJœ du corps! Tenez mieux votre plume! Vous prenez trop d'encre! Et l'enfant ,*étourdi de tant de préceptes , ne sait à quel
saint se vouer, et griffonne au hasard quelques caractères illisibles. i ,
On lui prescrit de tracer d abord des caractères d un pouce de hauteur; on l'oblige à faire des jambages, puis des pleins , des déliés. Au bout d'un mois, on ar* rive aux lettres, puis aux syllabes, puis aux mots, puis aux phrases; toujours le même système, la même routine. C'est un aveugle que l'on guide, sans lui dire où il va, ni par où il passe. . .,. t v M :
Nous, au contraire, nous disons à notre élève: « Ouvrez bien les yeux, et voyez; comparez, jugez, » imitez. » Et notre élève qui voit, compare, juge, imite, laisse bien loin derrière lui l'aveugle et* ses guides pédans.
Mère de famille, ton fils sait lire et écrire, que l'élève universitaire épelle encore des syllabes, ou peùtr être même récite son alphabet et trace des ovales. Le moment est arrivé d'enseigner à ton fils sa langue maternelle; et seule tu dois encore: être son guide dans cette carrière nouvelle. , ; . , ; >
Ne t'effraie pas. L'enseignement universel va venir encore à ton secours , et t'àpldnir iles (obstacles* i Rejette bien loin ces Dictionnaires et ces Grammaires poudreuses; repousse les Wailly, les Restant, les Letellier, effroi de la jeunesse , épouvantails universitaires , placés aux portes des études classiques , comme pour en interdire Vacces à tout autre' qii' au petit nombre des adeptes privilégiés. ,
Garde seulement ton modeste Lhomond, mais seu-
lement'pour t'en servir plus tard, lorsque ton élève saura et voudra vérifier ce qu'il aura appris, et coordonner, classe* les richesses qu'il aura acquises.
Nous n'entrerons point dans le développement des moyens? employés par la méthode pour l'enseignement de la langue maternelle. Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage même , publié par le fondateur, sous le titre de Langue matetneUe. Nous engageons les professeurs universitaires à lire attentivement cet ouvrage qui contient la condamnation irrévocable de leur, système rétrograde, ce livre admirable qui est à nos yeux le bill des droits de la jeunesse et de l'enfance, qu'elle émancipe à jamais des langes universitaires (i). Transcrivons ici le sommaire de cet ouvrage, tel que l'a publié un des premiers disciples de l'enseignement universel.
« On fait apprendre par cœur les six premiers livres du Têlémaque^ dont on répète un ou deux chaque jour, selon le temps destiné à la leçon ; ou bien ,
« On fait apprendre par cœur le premier livre de Télémaque.Qn fait lire le second livre et le raconter surle^chanip. Oh fait lire le 3 e livre, puis le 4 e , le 5^ le 6%
\i) On pourra consulter également un ouvrage publié par M. E. Boutroy, sous le titre de Considérations sur Ut Méthode Jacotot, contenant une instruction normale frès-détaillée sur la lecture, récriture, la langue maternelle, les langues étrangères , etc. ; ainsi que le rapport adressé par M. Baudoin à M. de Vatisménil, sur les résultats et rinfluènce de la Méthode Ces ouvrages se trouvent à Paris, rue Thérèse, n° 4-
et le 7V et tous les jours on en raconte un. Ensuite on recommence.
» On continue la lecture des autres, mais on ne les
raconte pas; :
» Quand on a fini l'ouvrage , on recommence cette lecture. Et comme là langue est tout entière dans un livre, il s agit non- seulement de le comprendre, mais d'en retenir les syllabes , les mots , les locutions et les expressions.
v Les questions qu'on adresse ensuite à l'élève ne peuvent être en trop grand nombre. C'est par elles qu'on le force à regarder, et dès-lors à comprendre , puisque ne devant répondre que d'après les faits qu'il a sous les yeux, il voit nécessairement tout ce qu'il dit. Si quelquefois les réponses sont vagues et indécises, comme elles sont toujours suivies de la justification , l'élève perd bien vite l'habitude fâcheuse, et néanmoins assez ordinaire, de parler au hasard.
» On s'occupe du sens des mots.
» On vérifie l'orthographe. Cet exercice doit être continué jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à écrire des compositions, dans lesquelles on exige la plus grande exactitude d'orthographe; car l'élève n'employant en général que des mots qu'il a vus, il lui est toujours possible de les écrire d'une manière correcte.
» On fait généraliser. Cela donne à l'élève les premières habitudes de parler sur ce qu'il connaît; et on 11e peut trop tôt les lui faire contracter ni, employer trop de moyens pour lui faire acquérir le talent de la parole. Il sera donc ujiie de traiter tous les sujets
de composition alternativement de vive voix et par écrit.
■ On imite, c est-à-dire que sur lesregretsdeCalypso, on fait les regrets de Téléraaque dans la tempête, de Télémaque après son discours à Aceste , etc. Le nombre des sujets à imiter est infini pour les premiers livres seulement.
» Tout consiste , pour lelève qui commence , à regarder les faits, à ne s'occuper que de cela, pour en dire ce qu'il en pense : peu importe de quelle manière il s'exprime, pourvu qu'il se fasse comprendre; le style se formera plus tard; le premier point est d'apprendre à regarder. Et encore uue fois , rien de plus facile que d'écrire, à la vue d'un fait quelconque, les réflexions qu'il suggère.
» Quant au style, lorsque l'élève peut s'en occuper, il ne doit pas écrire une syllabe , pas un mot, pas une réunion de deux mots, pas un ordre de mots, qu'il n'en montre l'exemple dans son livre; parce que tout étant arbitraire ou de convention dans les langues, on ne peut deviner ni la volonté ni les conventions.
» On fait des synonymes de mots , d'expressions, de composition , de pensées , etc.
» On fait des traductions ^ c'est-à-dire sur les regrets de Calypso, les regrets de l'ambitieux, etc.'
* Voici un nouvel exemple de cet exercice, donné par le fondateur de la méthode :
« Si je disais : lorsque Philippe, sur le point d'en- » vahir toute la Grèce, était toujours vainqueur, tantôt » par la force des armes, tanUfe par la corruption, Dé-
» mosthènes cherchant à réveiller les Athéniens, leur » propose d'établir un gymnase pour se préparer à la i> guerre , et leur parle ainsi :
« Athéniens ! il est indigne d'un peuple libre de ne » s'évertuer contre l'ennemi que lorsqu'il est prêt à * nous saisir. Un peuple libre , qui veut conserver son « indépendance , doit être sans cesse dans le forum » pour délibérer sur les intérêts de la patrie, ou dans » le gymnase , pour apprendre à manier ses armes. La » guerre règle la destinée des peuples ; il faut donc sa- » voir la guerre. Or, le gymnase est un apprentissage > perpétuel de la guerre.
» Si je parlais ainsi, je traduirais Bossuet dans l'orai- » son funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche.
» Nous appelons cela traduction, parce que Bossuet » parle de la mortification, et que je parle, moi, d'un » gymnase , en empruntant presque toutes les expres- « sions de l'orateur qui m'a servi de modèle. »
» On fait chercher des sujets de traduction.
» On fait des analyses.
» Oh vérifie la grammaire. On doit s'assurer alors que les conjugaisons de tous les verbes sont bien sues.
» On écrit sur l'ode, sur tout sujet de littérature, sur un objet quelconque.
» On imite des pensées.
» On fait des lettres, des portraits, des parallèles, des récits, des discours, des fables, des scènes, etc.
» On étudie les livres sous le rapport de la composition , on vérifie les plans. Exemple :
y Voilà une personne triste; un nouveau personnage
se présente, et la distrait quelques instans de sa douf leur. La description des lieux, des personnages, de leurs mœurs, vous fournira des détails intéressans; la peinture des plaisirs dont ils jouissent , leurs récits et leurs discours concourront à remplir la scène et à embellir votre tableau.
» Partez d'un mot, d'un événement, d'un personnage, d'un sentiment quelconque, choisi dans cette composition. Reformez un nouveau tout, combinez autrement les idées, groupez les personnages en les faisant changer de place, changez l'ordre des récits et des discours , vous ne finirez jamais. Or, c'est cela qui se fait seul dans la tête de celui qui sait, sans qu'il s'en doute , lorsqu'il répète toujours et qu'il réfléchit sans cesse à ce qu'il dit.
» Que si le premier livre, et par conséquent les vingt-trois autres , ont cette inépuisable fécondité , il est aisé déjuger des résultats infinis de leurs combinaisons.
» On vérifie que tout est dans tout,
» Les exercices qui précèdent comprenant toutes les espèces de compositions oratoires, renferment consequemment plus que les connaissances indispensables aux besoins ordinaires de la société (i).»
(i) Cette courte récapitulation est extraite de l'ouvrage de M. de Séprès , et que nous croyons indispensable à tous ceux qui appliquent la méthode. Il se trouve chez M. Ponce , rue Thérèse, n° 4> où sont réunis tous les ouvrages relatifs à la méthode.
Le même procédé s'appliquera à l'enseignement des langues mortes et des langues vivantes (i).
Voulez- vous apprendre la langue latine ? Prenez un TèUmaque, ou un Epitome latin; ayez la traduction en regard : apprenez le texte; au moyen de la traduction, rendez -vous compte de chaque mot, de chaque phrase ; observez les désinences. Racontez en latin les passages du même texte que vous ne savez pas encore par cœur. Quand vous saurez une partie de l'ouvrage, que le reste aura été raconté, prenez une grammaire latine, et faites la vérification des règles sur le texte gravé dans votre mémoire. Cette opération terminée, vous savez le latin. Faites alors sur votre texte latin tous les exercices recommandés pour la langue maternelle, et présentez- vous hardiment aux examinateurs; vous saurez mieux le latin, croyez-moi, que ceux qui vous examineront. Appliquez ce que je viens de dire à toutes les langues anciennes et modernes.
D'après ce système , six mois doivent suffire pour apprendre une langue , quelque difficile qu'elle soit. Voyez combien de langues vous pouvez enseigner à vos élèves, pendant tout le temps que dure leur éducation.
(i) M. E Boutmy vient également de mettre sons presse le premier livre du Télèmaque quil a traduit en grec ancien , avec le français en regard; ainsi qu'un Epitome Historiée Sacrœ , avec texte décomposé et traduction en regai d. Les Télémaquc latin , anglais, italien, allemand sont sous presse. LTinstrnctioTi normale pour la musique est en vente.
Mais bornez- vous à donner à vos élèves la connaissance de deux langues mortes (le grec et le latin), et de deux ou trois langues vivantes (l'anglais, l'allemand, l'italien). Pour les élèves auxquels le grec et le latin sont inutiles, et c'est le plus grand nombre, substituez deux langues vivantes de plus, le russe et l'espagnol, ou l'arabe et l'indou. ,*
Cependant l'enseignement universel ne se borne point aux langues; sans cela, il ne justifierait point son titre d'universel. U s'applique avec un succès égal aux mathématiques, à la géographie, à l'histoire, au dessin, à la musique, aux sciences physiques et naturelles.
Nous renvoyons encore, pour ces diverses sciences, aux ouvrages du fondateur , ainsi qu'au journal qu'il publie sous le titre de Journal de F émancipation intellectuelle. Après cette lecture, le père de famille se convaincra qu'il peut, sans secours étrangers, ins» truire ses enfans et leur enseigner même ce qu'il ne sait pas. Car ce n'est point de son maître, mais de luimême, que l'élève apprend tout.
Grâces, à l'enseignement universel , les maîtres explicateurs sont rendus inutiles. Il faudra désormais qu'ils se résignent à n'être que les guides de leurs élèves dont ils se prétendaient les oracles. Que font, en effet, les maîtres explicateurs? ils substituent leurs idées aux idées de leurs élèves. De quel droit? qui leur a dit que ce qu'ils ont vu, leurs élèves ne le verront pas? Insensés! ils prétendent donner des idées toutes faites ! Mais ces idées, qui le6 leur a suggérées à
eux ? les livres et les faits, apparemment : les livres et les faits les suggéreront sans eux à leurs élèves. Qu'ils cessent donc de se donner une peine inutile; qu'ils reposent leurs poumons fatigués par l'enseignement universitaire, et qu'ils rendent la parole à leurs élèves muets jusqu'alors! Leurs élèves y gagneront de s'instruire mieux et plus vite; et je ne vois pas ce que le professeur pourrait y perdre , si ce n'est une extinction de voix.
Ainsi, grâce à l'enseignement universel, tout peut s'apprendre sans maître explicateur. L'Université persistera-t-elle à tout expliquer? Six mois suffiront désormais pour apprendre une langue. L'Université persistera-t-elle à demander dix ans pour enseigner du latin et un peu de grec?
Les intelligences étant égales , tout homme pourra désormais écrire et parler sa langue aussi bien qu'un académicien. L'Université persistera-t-elle à abrutir la génération naissante, et à rejeter chaque année dans la société cette foule de jeunes gens qui , au sortir de leurs études, ne savent pas même l'orthographe?
L'Université niera-t-elle ce que nous avançons ici? De toutes parts s'élèvent des preuves irrécusables de la vérité de nos paroles. La Belgique a donné le signal : Louvain voit s'élever et grandir une jeunesse instruite par l'enseignement universel. L'Université de France le sait. Elle a député ses membres vers le fondateur de V Emancipation intellectuelle* Ces députés universitaires ont vu. Pourquoi donc se taisent-ils ? qui peut les obliger à garder le silence, quand l'intérêt de la
jeunesse confiée à leurs soins, et la force de la vérité, leur font un devoir de parler? Qu'ils s'expliquent enfin ; qu'ils nient, s'ils en ont le triste courage, les bienfaits immenses de l'enseignement universel. Que dis-je? la France n'a point attendu leur décision pour se prononcer. Partout s'élèvent des institutions conformes à la méthode nouvelle; partout on s'empresse à l'accueillir et à la mettre en pratique. Que l'Université se taise ou quelle parle, l'enseignement universel ne s'arrêtera pas dans sa marche triomphante; il continuera à proclamer que l'âme humaine peut s'instruire par elle-même, que les maîtres explicateurs sont les fléaux de l'espèce humaine, que les intelligences sont et que tout est dans tout; et ces grandes et bienvérités seront comprises, et le genre humain les répétera par acclamation , et l'édifice universitaire, que l'erreur seule et les préjugés de l'ignorance soutiennent encore, sentira crouler ses vieux appuis, et jonchera le sol de ses ruines.
Alors qu'un monopole oppresseur aura cessé de peser sur l'éducation nationale; alors que des méthodes rétrogrades et absurdes n'arrêteront plus l'essor de l'intelligence humaine ; alors que l'enseignement universel répandra sans contestation ses bienfaits sur les générations naissantes: alors, mais seulement alors, pourra se réaliser l'espoir d'une réforme complète dans l'éducation des peuples, réforme que tous les bons esprits réclamaient depuis long- temps avec instances sans trop savoir comment l'effectuer.
Alors, à une éducation toute pédantesque, ou, pour
parler le langage des universitaires, toute classique, succédera une éducation plus en harmonie avec les nouveaux besoins de 1 époque.
Alors les sciences physiques et mathématiques, reléguées maintenant à la fin des études, prendront dans les travaux de la jeunesse, et même de la première enfance, la place que leur assigne leur importance; alors une langue morte ne sera plus la base ridicule sur laquelle on bâtira l'édifice moral et intellectuel de l'éducation de l'homme*
Des bases plus larges, plus rationnelles surtout, seront adoptées. On comprendra que l'étude des mots n'est pas tout dans la vie. Les sciences philosophiques et politiques ne seront plus exilées dans le cabinet de l'idéologue et du publiciste; elles se mêleront sans étrangeté aux^tudes de l'enfance et de la jeunesse. La jeunesse quittera nos écoles avec des connaissances positives et substantielles, en analogie avec nos besoins sociaux. Tous les hommes pourront prétendre, sans témérité, au bienfait de la science. L'aristocratie du talent disparaîtra pour faire place à cette égalité intellectuelle, la plus sure garantie de la paix sociale.
L'enseignement primaire, dès-lors, ne se bornera plus à l'acquisition imparfaite de la lecture et de l'écriture. On sentira que le peuple a aussi besoin de connaissances réelles, pour apporter dans ses travaux l'intelligence et les perfection nemens nécessaires. Les sciences physiques et chimiques ne sont pas moins utiles au peuple qu'au savant. Les mathématiques lui sont dune nécessité absolue. L'enseignement universel
fournira des moyens rapides et faciles d'inculquer à tonte la population laborieuse ces connaissances dont l'absence se fait si déplorablement sentir.
Que si des esprits ombrageux, des aristocrates de science, prétendaient voir quelque chose de redoutable dans ce nouveau et immense développement du génie des peuples ; que si même quelques esprits timides prétendaient y voir de nouveaux germes de révolutions, que ces hommes se rassurent : ce ne sont point des sophismes qui changeront la nature des choses. La lumière de la foudre peut être dangereuse j née des orages, elle aveugle ou tue. Mais cette lumière douce et pure que répand par degrés l'astre du jour à son lever , cette lumière dont l'aurore commence à se faire entrevoir, est toute bienfaisante. Elle échauffe et
vivifie en même temps qu'elle éclaire, et ses ennemis même ont part à ses bienfaits.