RÉPONSE AU JOURNAL DBS DÉBATS
L'Enseignement Universel, renfermé d'abord dans les limites de la Belgique , où il a prisnaissance, a enfin franchi la frontière. Son apparition en France y a excité, comme en Belgique, un vif enthousiasme, et une opposition non moins vive. Aujourd'hui, il n'est bruit que de la méthode nouvelle. Chacun veut la connaître ; les salons s'en occupent; elle y fait diversion à la politique ! De toutes parts des ouvrages, pour et contre, se publient. De grands écrivains, des hommes éminens, des académiciens, n'ont pas dédaigné de descendre dans la lice; et cependant les journaux ont long-temps gardé,
sur cette grave question, le silence le plus absolu. Eux, qui se disent les échos de l'opinion publique, n'ont pas entendu ce qui se disait sur rEnseignement Universel, ou plutôt ils ont feint de ne le pas entendre.
Comment expliquer ce silence ? Quel motif les organes de l'opinion pouvaient-ils avoir de se taire sur le plus grand de tous les intérêts, l'importante question de l'éducation nationale; eux, qui ont préconisé l'Enseignement Mutuel, qui chaque jour le préconisent encore, pourquoi se taire, lorsqu'il est question d'un système nouveau , infiniment supérieur en importance à l'Enseignement Mutuel , puisqu'il renouvelle l'enseignement tout entier , et l'assied sur de nouvelles bases.
Cependant, ce silence a été enfin rompu.
On a senti qu'il y aurait de la mauvaise foi à rester muet plus long-temps. Les journaux ont donc parlé de l'Enseignement Universel ; mais leurs colonnes ne se sont encore ouvertes, jusqu'à ce jour, qu'à des articles hostiles à la nouvelle méthode. Ces attaques de la presse périodique ne doivent pas res~
ter sans réponse. L'Enseignement Universel ne doit pas rester sous le poids des accusations dont il est l'objet et du ridicule que des écrivains légers et spirituels , mais parfois prévenus et injustes, se sont plu à déverser sur ses principes et sur ses résultats.
Commençons par dépouiller les attaques des détracteurs de l'Enseignement Universel de tout cet attirail de plaisanterie et d'ironie , accompagnement obligé de toutes les accusations que n'a pas précédées un examen approfondi et consciencieux ; qu'y verrons-nous? Un manifeste contre toutes les améliorations dont l'éducation publique et l'instruction nationale pourraient être susceptibles.
Ici, ce sont les méthodes de l'abbé Gautier et de M. Ordinaire, qui, présentant des perfectionnnemenfc dans l'ancien système, sont d'abord l'objet du mépris ironique de l'écrivain.
Puis, à ces tentatives, respectables dans leur but, quoique insuffisantes dans leurs résultats, on adjoint bénévolement les pro-
duolions du charlatanisme, a(ln d'envelopper le tout dans un ridicule commun.
On eu vient alors à la méthode de M. Jacotot. La légèreté la plus inconcevable préside à l'examen qu'on en fait, et on finit par cette belle conclusion, que la Grammaire de Port-Royal , le Dictionnaire de Henri- Etienne , et le Traité des Études de Rollin , sont trois grands maîtres *. Ce qui, traduit en langage intelligible, signifie que depuis le siècle de Louis XIV , la science de l'enseignement n'a fait aucun progrès, et qu'elle est irrévocablement condamnée à n'en faire aucun.
Ainsi , c'est le système stationnais qu'on préconise; ce sont les louables efforts des hommes qui ont travaillé à perfectionner la science de l'enseignement, qu'on blâme et qu'on ridiculise. C'est comme innovateur que M. Jacotot est anathématisé. En effet, quel Jort n'a pas été le sien ? Il a douté que l'enseignement universitaire fôt le meilleur a conçu l'espoir d'affranchir l'enfance et la jeunesse de la férule du pédan-
• Toyti.lt Journal des Débats du i3 décembre 1829.
tisme et du joug (les maîtres explieateurs !
Il n'y a pas assez d'ironie et de ridicule au monde pour conspuer, pour ' dénoncer au mépris public une aussi coupable tentai ive.
La chose en vaut la peine ; il faut se hâter de faire justice de si étranges prétentions , et d'immoler, sans pitié, à la risée publique l'innovateur téméraire.
Cependant, avant d'aller plus loin , remarquons que c r est à tort qu'on prétend opposer Rollin à M. Jacotot. Si nos adversaires avaient lu attentivement ce Traité des Etudes qu'ils citent avec tant d'assurance , ils auraient vu que Rollin avait entrevu quelques-uns des principes qui ont guidé le fondateur de l'enseignement universel , et ils se convaincraient que si le vertueux recteur vivait aujourd'hui, il serait loin de traiter , avec cette légèreté méprisante , les doctrines et le système du philosophe de Louvain.
Surtout, et ce point n'est pas sans importance , Rollin, esprit juste et consciencieux , se serait gardé de prononcer avant un examen rigoureux et approfondi de la matière.
IO
Il n'aurait pas cherché le système de M. Jacotot dans une compilation indigeste , incomplète et souvent erronée. Ce n'est pas à M. Durietz, mais à M. Jacotot lui-même qu'il se serait adressé pour connaître l'Enseignement Universel. Il aurait pris la peine de lire et de méditer attentivement les ouvrages du fondateur ; alors, mais seulement alors, il aurait hasardé une opinion modeste , et il aurait rejeté bien loin l'arme du ridicule, comme n'étant pas une arme courtoise en fait d'enseignement et d'éducation.
Ce que nos adversaires n'ont pas fait, nous essaierons de le faire. C'est en nous appuyant sur les ouvrages du fondateur, que nous répondrons à des accusations suggérées par la lecture de l'ouvrage d'un disciple que M. Jacotot lui-même a plusieurs fois désavoué, comme on peut s'en convaincre par le compte qu'a rendu, de la brochure de M. Durietz , le journal de Y Émancipation , notamment dans le numéro de novembre 1829.
Si on s'était donné la peine de lire ce
numéro, on aurait vu que le fondateur luimême condamne expressément la fausse application de sa méthode.
« L'auteur , dit M. Jacotot, met dans la » bouche d'un élève des réponses opposées h à l'esprit de la méthode. » Exemple :
D. Comment un appartement résonnet-il?
R. Par le son qu'il renvoie.
D. Dans quel endroit du livre avezvous trouvé mère adorée ?
Jl: Dans mon cœur, en faveur de la mienne.
{Journal de l'Emancipation , no». 1839, page 438. )
Cependant, qu'importe au public que ce soit dans M. Durietz ou dans M. Jacotot lui-même que nos adversaires aient puisé leurs renseignemens ? Le public , sur la foi des journaux, attribuera à M. Jacotot toutes*'* ^ les bévues d'un disciple ignorant ou tft&tàdroit, et le but des détracteurs de la méthode aura été atteint.
Faisons échouer cette manœuvre , et rétablissons les faits et les principes si étran-
gement dénaturés par les journaux et par M. Durietz.
Commençons par rendre intelligible ces mots $ Enseignement Universel et <!l émancipation intellectuelle , que la critique affecte de ne pas comprendre. Elle prétend que la première appellation est à F usage des profanes, et la seconde réservée aux seuls initiés. Il n'y a dans tout ceci : d'initiés , que ceux qui, faisant usage de leur bon sens « ont vu et compris ; de profanes, que ceux qui ne veulent pas comprendre.
Cependant, ces deux appellations ont paru emphatiques et ambitieuses ; elles ne sont cependant que la simple expression d'un fait. Essayons de le prouver.
Qui n'a pas quelquefois gémi de l'ignorance dans laquelle végètent les dix -neuf vingtièmes de la race humaine ? Quel ami y / * /fu*/~*'^ e l'humanité n'a pas fait des vœux pour
ne fût pas le partage exclusif de la richesse et de l'aisance ; pour que la pauvreté elle-même en pût prendre sa part?
M. Jacotot a éprouvé de bonne heure ce sentiment pénible et douloureux. Il a vu
que le plus grand obstacle à la diffusion de l'instruction , c'était la pauvreté ; il a vu que la science ne pouvait s'acquérir qu'à prix d'argent, et, dans son amour de Fhumanité, dans sa charitable philantropie, il a cherché un remède à un si grand mal.
Ge remède, il l'a trouvé dans l'affranchissement des peuples du joug des maîtres explicateurs. Il a vu que ce joug> loin d'être favorable à la diffusion de la science, était au contraire , après la pauvreté , le plus grand obstacle qu'elle eût à vaincre.
Il a vu que les maîtres explicateurs n'étaient pas seulement inutiles, mais funestes; n'étaient pas seulement un mal négatif, mais un fléau positif et évident. Il a vu dans la suppression de ce fléau un bénéfice clair et immence pour toute la classe pauvre , qui s'était jusqu'alors passée d'instruction, faute de moyens pour en faire les frais. Il a vu tout cela j il s'en est assuré par des expériences répétées. Fort de sa conviction, il a dû proclamer cette importante vérité , et il l'a fait. ;
U l'a fait avec courage , avec un noble
et admirable désintéressement. Il a appelé cette vérité bienfaisante émancipation inr tellectuelle .
Qui osera dire qu'il a eu tort ? Qui osera infirmer l'exactitude de cette appellation ?
Qui osera la regarder comme trop fastueuse> comme promettant plus qu'elle ne donne ?
Appelons les faits au secours des assertions ; car les faits parlent plus haut que tous les raisonnemens ; leur éloquence est invincible.
Jeté par la tempête des révolutions sur les rivages hospitaliers de la Belgique, M. Jacotot, nommé lecteur à l'Université de Louvain , fut chargé de faire un cours de langue française à un auditoire dont il ignorait le langage. Cherchant à se mettre immédiatement en communication avec ses élèves , il plaça entre leurs mains Télémaqae aveç la traduction hollandaise en regard.
Il leur fit dire, par l'un d'eux qui lui servit d'interprète, de comparer le texte avec la traduction , de chercher à se rendre compte de chaque mot, de chaque phrase de ce texte, et de l'apprendre par coeur. Il vit x
avec étonnemcnt, que bientôt les élèvea s'exprimaient et écrivaient en français avec toute la correction du texte qu'ils avaient appris ; que les formes de* Télémaque se reproduisaient dans leur bouche et sous leur plume avec facilité. Le premier livre fut appris : les autres forent racontés successivement ; toutes les expressions, tous les paragraphes , toutes les pensées de l'auteur servirent de texte à une multitude d'exercices dans lesquels la raison de l'élève était abandonnée à ses propres forces, et la langue fot connue, pailée et écrite sans le secours des grammaires et des explications.
Cette expérience décisive, il la répéta avec succès sur d'autres langues vivantes, sur les langues mortes , sur les mathématiques, le dessin, et même sur la musique, que lui-même ignorait.
Il se crut alors en droit de conclure :
Que Vâme humaine est capable de sinstmire elle-même sans le secours des maîtres cxplicateurs .
Il avait remarqué que ses élèves prenaient pour point de départ ce qu'ils savaient , afirç
d'y rapporter ce qu'ils voulaient apprendre; que pour apprendre le français , par exemple, ils avaient pris pour point de départ leur langue maternelle, à laquelle ils avaient rapporté le texte de Têlémaque ; il en fit sortir cet autre principe :
Savoir quelque chose et y rapporter tout le reste.
Or , il n'y a pas d'individu ici bas qui ne sache quelque chose , et qui ne puisse conséquemment y rapporter tout le reste , et tout apprendre. De-là cet axiome de la nouvelle méthode :
Tout est dans tout, axiome qui a si fort égayé nos adversaires , qu'ils ont cru devoir épuiser , en sa faveur , tout leur arsenal de jeux de mots et de facéties.
Enfin, M. Jacotot avait vu que l'expérience avait réussi à tous les individus auxquels on l'avait appliquée ; que les résultats avaient été uniformes pour tous \ il en conclut que X aptitude a apprendre était égale chez tous les hommes ; que leur organisation n'établissait point , dès leur naissance , une limite fatale et irrévocable aux facultés
intellectuelles de chacun d'eux, et il résuma sa pensée en ces mots , qu'il donna pour base à son système :
Toutes les intelligences sont égales.
Ce dernier axiome n'a pas manqué de soulever l'opposition de nombreux adversaires. A leur tête nous devons placer M. le duc de Lévis, qui , par l'urbanité de sa critique et la bonne foi évidente de sa discussion , ne doit pas être confondu avec la foule des détracteurs que nous réfutons .
Dans la lettre adressée à M. Jacotot , par M. le duc de Lévis , la question de l'égaHté des intelligences a été traitée avec le talent particulier à cet académicien. Nous sommes prêts à convenir que la réponse, faite par M. Jacotot, n'est pas une réponse, puisque la question en elle-même n'y est pas traitée.
Aussi , n'était-ce pas l'intention de M. Jacotot de répondre. Il n'a jamais prétendu établir le principe de l'égalité des intelligences comme une vérité incontestable, mais seulement comme une opinion qui lui est personnelle , opinion que d'innombrables expériences ont uniformément confir-
mée. Il ne se croit pas appelé à rompre une lance dans une discussion de physiologier ou de métaphysique avec quiconque n?r partagera pas celte opinion. S'il n'a pas répondu, nous ne croyons pas que ce fut dans l'impuissance de répondre ; mais enfin, cela fût-il, n'y a-t-il pas dans la nature une foule de phénomènes dont l'existence nous frappe de partout, sans que nous puissions remonter à leur cause ? A-t-on rendu raison de tout dans l'univers, et faudra-t-il nier tout ce que nous ne comprenons pas ?
M. Jacotot ne dit pas :
« J'établirai, par mes raisonnemens, qu'il doit y avoir égalité entre toutes les intelligences. »
S'il s'exprimait ainsi , il aurait tort de ne pas accepter le combat.
Il dit seulement :
(( J'ai vu que toutes les intelligences étaient égales , et je l'ai dit ; je ne me suis point engagé à rendre raison de ce que j'avais vu. »
M. Jacotot n'a point ouvert école de métaphysique et de physiologie ; il abandonne
la discussion de ces matières à ceux qui ei»
ont fait une étude spéciale. Il se borne à constater le fait dont il a été témoin 3 et qui peut lui contester ce droit?
Quand Christophe Colomb fut de retour en Europe, après la découverte de l'Amérique, il dit aux Européens surpris : « Il existe » un nouveau monde par delà l'Atlantique.»
— « Prouvez-le, lui cria-t-on ! » — Colomb répondit, sans s'émouvoir : « Son existence » m'est prouvée, parce que je l'ai vu. Que >) ceux qui en doutent s'en assurent par eux- » mêmes, y
Que ceux qui contestent le principe de l'égalité des intelligences , nous apprennent ce qu'ils ont fait pour s'assurer de la vérité à cet égard. Ils nous disent que ]ps résultats de l'intelligence de tous les hommes ne se ressemblent pas. Qui en doute? Il n'est besoin que d'avoir des yeux pour s'assurer que cela est vrai. Mais, de bonne foi, est-ce là la question ? S'agitr-il de savoir si, en l'état actuel des choses, l'intelligence des hommes diffère par ses résultats? Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si cette inégalité doit être attri-
buée à la conformation physiologique ck~ l'individu; si celte inégalité est sans remède^ ou si le niveau des intelligences peut s'établir.
La classe pauvre est ignorante. Qui en doute ? Les résultats de son intelligence sont inférieurs à ce qu'on remarque, sous ce rapport, dans la classe aisée? Qui le conteste?
Ce qu'il s'agit de décider, le voici :
Est-ce à son organisation primitive, ou aux circonstances qui l'entourent, que la première doit son infériorité, la seconde, sa supériorité évidente ?
La physiologie est-elle en droit de prononcer définitivement en cette matière?
Devons-nous aveuglément nous en rapporter à sa décision ? Est-ce une question d'anatomie ? Est-il donné à l'homme de pénétrer dans ce mystère de notre organisation, de saisir, d'analyser cette union imcompréhensible de l'âme et de la matière ?
Que ceux qui ne voient dans l'homme que de la matière, qui méconnaissent sa nature immortelle , subordonnent à cette même matière toutes nos facultés morales et
intelligentes , qu'ils matérialisent notre intelligence et la fassent dépendre de l'organisation plus ou moins parfaite du cerveau ; ces hommes sont conséquens à leurs doctrines; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de les combattre. Ces hautes et difficiles questions se débattent ailleurs beaucoup plus habilement^que nous ne pourrions le faire ; pour nous, hommes d'enseignement et d'application , doit-on s'attendre à nous voir improviser un rôle qui n'est pas le nôtre , que nous n'avons pas choisi , et que d'autres que nous remplissent avec honneur ?
Nous dirons donc aux matérialistes :
« Avant de discuter avec nous, commencez par vous mesurer avec les spiritualistes, vos véritables adversaires ; cômmencez par établir votre système sur une base triomphante, par convertir le genre humain à vos désolantes doctrines, par déshériter l'âme humaine de ses hautes et célestes destinées ! alors vous vous étonnerez, avec raison, de notre résistance ; vous aurez le droit de vous indigner de notre entêtement à sou-
tenir l'égalité des intelligences ; mais Pi de croire à l'immortalité de Pâme, à sa nature distincte de la matière , ne pouvant sitôt se corriger, vos doctrinaires eux-mêmes y auya'ient perdu leurs peines; souffrez que nous gardions nos opinions, et vous les vôtres. »
Voilà ce que neus pourrions dire aux matérialistes ; mais aux spiritualistes, notre langage serait différent. Peut-être avons-nous quelque droit de les taxer d'inconséquence à leurs propres doctrines. « Eh!
quoi! hommes religieux,» leur dirons-nous, « cette égalité de toutes les intelligences, au sortir des mains créatrices d'un Dieu juste et bon, vous répugne! L'inégalité devant les hommes ne vous suffit point, il vous faut encore l'inégalité devant Dieu ! et vous ne voyez pas que cette pensée est un outrage à la justice éternelle ; qu'elle- se trouve démentie à chacune des pages du livre divi», dépositaire de votre foi ! Philantropes <t*èiitueux, amis de l'humanité, l'inégalité dés conditions et. des fortunes n'est-elle point au assez grand mal ? Ne Pavez-vous pas
mille fois déploré, cet injuste partage de la destinée, qui donne aux uns tous les biens , aux autres tous les maux ; qui édifie la prospérité du petit nombre sur la misère et les larmes de l'immense majorité de la race humaine? Cet état de choses n'est- il point assez déplorable , assez douloureux , ne répugne-t-il pas assez à l'humanité, à l'équité, à la raison? Faut-il le rendre irréparable ? Faut-il en faire une loi immuable de la destinée humaine , établie pour chaque homme dès le ventre de sa mère ?
L'aristocratie, née de la force, de la fortune et du hasard, ne. suffit-elle pas ? Faut-il y ajouter encore l'aristocratie de l'intelligence, la plus offensante dé toutes; car toutes les autres ne font remonter leur origine qu'aux conventions sociales; elle seule, se dit fièrement fille de la nature et de la nécessité.
Comment se soustraire à un joug ainsi légi^ timé, à un joug qui s'appuie sur Dieu et la nature ?» -a ;
Hommes moraux et religieux, quelle base donnerez-vous à votre morale, si vous-déV béritéz ainsi d'intelligence le grand nombre,
au profit d'une minorité d'élus ! Quoi ! vous ne voyez pas que vous fournissez à la paresse, à la tiédeur, à l'indolence, une excuse toute prête, et dont elle ne manquera pas de s'armer, et contre vous, et contre ellemême?
Vous m'accusez d'erreur dans mes doctrines, dira l'un; je n'ai d'autre tort que de n'avoir point compris. Mon intelligence n'a pu discerner la vérité de l'erreur. Accusezen mon organisation : pour moi 9 je suis innocent.
Vous me reprochez mes vices, dira un autre ; je n'ai point eu la force de résister aux épreuves qui se sont présentées à moi. La nature, en frappant d'une faiblesse irréparable mes facultés morales et intelligentes , m'a livré désarmé aux attaques du mal. J'ai désiré le bien, mais je n'ai pu le faire. Accusez-en mon organisation : pour moi, je suis innocent.
Mais descendons de ces hauteurs de la rebgion et de la morale , aux humbles bancs de jios études classiques.
Que répondrez -vous à l'élève qui vous
dira que là nature ne Ta point doué de mémoire ; que son intelligence est inférieure à celle de ses condisciples? Vous devrez vous contenter de ces excuses ; vous ne ferez rien pour améliorer la condition de votre élève.
En effet, de quoi vous serviraient vos efforts ? La nature lui a refusé l'intelligence nécessaire aux succès de ses études. Accusez-en son organisation : pour lui, à coup sûr, il est innocent.
Un noble duc a placé la question sur un nouveau terrein. Il a prétendu qu'il y avait danger pour l'ordre social à admettre le principe de l'égalité des intelligences. Ce danger, il le voit dans l'insubordination des femmes et de la jeunesse. Les femmes, selon lui , se prévaudront de l'égalité des intelligences pour se croire supérieures à leurs maris; les jeunes gens prendront fièrement et sans façon le pas sur les vieillards. Et le noble duc ne s'est point aperçu qu'il raison nait dans l'hypothèse d'une supériorité que certains individus s'arrogeraient sur d'autres, inconvénient qui, bien loin de provenir du principe de l'égalité des intelligences,
trouve dans ce principe même un remède immédiat et certain
Ce n'est pas nous qui croyons qud toutes les intelligences sont égales ; ce n'est pas bous qui nous énorgueiilirons d'une supériorité native, que nous rie reconnaissons point , que nous nions même positivement.
Nous renvoyons à nos adversaires, comme à sa véritable adresse, l'argument de M. le duc de Lévis.
C'est là qu'il trouvera des applications fi équentes. Quoi de plus propre, en effet, à affaiblir le respect , à dénouer les liens de la subordination et du devoir, que cette orgueilleuse opinion que chacun est libre d'avoir de soi-mêrale , dans le système de nos adversaires ! Quoi de plus contraire à l'opinion que nous professons ! Le respect de chacun pour tous, voilà le résultat naturel de l'admission de notre principe. D'après notre système, l'homme ne voit autour de lui que des frères, égaux par l'intelligence native, inégaux parles résultats qu'on leur a fait produire. Le disciple de l'Enseignement Universel expliquera le génie, mais il
ne se croira point, pour cela, un homme de génie; de même que je mesurerai la vitesse d'un cheval, bien que je ne croie pas courir comme lui.
Vous vous croyez donc égal en intelligence à Racine et à V oUaire ? nous dit-on , avec le sourire d'une méprisante pitié? Nous répondons : Oui , Racine et; Voltaire n'ont »eçu de la nature qu'une somme d'intelligence égale à celle que j'ai reçue moi-même.
Mais savez-vous à quel prix l'un et l'autre ont acheté leur gloire ? Oh ! si on le savait , combien peu voudraient l'acquérir au même prix ! Avez-vous assisté aux luttes préparatoires, aux longs et infructueux efforts de cet athlète dont vous enviez la couronne couverte encore de la poudre olympique ?
Avez-vous été témoin de la gymnastique du génie ? Alors, vous sauriez pourquoi Racine et Voltaire sont supérieurs à vous et à moi ! Rappelez-vous les cailloux que mâchait Démo s thènes , et gardez-vous de croire que l'enfantement du génie soit sans combats et sans douleurs.
On a parlé des femmes et de l'influence
que notre principe devait avoir sur elles î Nous ne récusons pas cette influence ; mais, à notre avis, elle doit être bienfaisante et utile. Ce n'est pas dans l'infériorité prétendue de leurs facultés, comparées aux nôtres, que nous voulons placer pour elles la base du devoir. Cette infériorité, nous la nions.
Nous vouloi as que l'homme voie dans sa compagne son égale en intelligence, son égale de par Dieu et la nature.
Trop long-temps la femme a été réduite à la nécessité de reconquérir par la ruse des droits que la force seule avait usurpés. Voici venir une croyance réparatrice et tutélaire , qui, ôtant tout prétexte à l'oppression, rétablit dans sa dignité la plus belle moitié du genre humain.
Les femmes ont compris que la doctrine de l'Enseignement Universel était une doctrine amie. Partout elles l'ont reçue avec empressement. Appelées au rôle touchant et sublime de mères , elles ont accueilli un bienfait qui brise le joug de la routine exj^licatrice, et qui leur restitue le plus doux comme le plus noble de leurs privilèges,
Pédùcation de leurs eofans. Ce privilège, elles le garderont avec un soin jaloux, elles ne le céderont pas au pédantisme abrutissant , elles se rappelleront que l'Enseignement Universel est principalement l'enseignement des mères.
C'est par les femmes que la race humaine sera régénérée. C'est d'elles que les hommes tiendront cette première éducation si importante pour le reste de la vjp, et dont les traces ne s'effacent jamais. Grâces à leurs soins , la cabane du pauvre ne sera plus déshéritée d'instruction. Cette instruction sera , pour chaque famille , un lait bienfaisant qui coulera des lèvres d'une mère. Alors l'éducation, si coûteuse aujourd'hui, l'éducation, ce luxe de la civilisation moderne qu'envie le pauvre, mais auquel son indigence ne lui permet pas d'aspirer , l'éducation du peuple sera sans frais ! Nos législateurs seront dispensés de la porter au budget de l'état, et de lui allouer, d'une main avare , les cinquante mille francs * qui
* On sait que la gomme allouée au budget de l'état à l'Instruction Primaire, ne s'est longtemps élevée qu'à 5o,ooo fr.,
devaient défrayer tinstructioa primaire de trente-deux millions d'hommes 1 . :
Que les amis de Tordre se rassurent ! Que M. le duc de Lé vis calme ses alarmes ! la doctrine de l'égalité des intelligences est une doctrine toute de bienfaisance et de paix. Les rois n'ont point à la redouter; elle n'a rien de commun avec le carbonarisme ; ce n'est pas elle qui recrutera les conspirations, et qui^se chargera de fournir au noble pair le sujet de ses romans . Elle ne troublera pas plus le calme des Cours que la paix des ménagesi • Kt;<}\.-\\rri,.n\ 9 UtàlvA&
Les conseillers émérites du prince peuvent dormir sans inquiétude. La chambre quadragénaire peut voter en paix nos subsides et nos lois. ;
Nous ne voyons pas ce que peut gagner une question à être obscurcie par son mélange avec des questions étrangères. Nous ne voyons pas ce que peuvent avoir de commun la politique et une question de métaphysique. Cette confusion nous semble être
et que ce n'est que sous ie ministère de M. de Valimesuil qu'elle a été augmentée.
un Qtetecle ;; à, toute, saine dj^tesioa. Elfe tend à donner aux déh&t$;de ifr raison l'allure passionnée de* lutte*, de parti ; et Yér poque où nous vivons >;c'^st le plus naauvajs service qufop; puisse rendre ; à la vérité que de mêler sa Ca^se, à «elfe des paasiow poli-
tiques*;*: . . i
; On a, demandé pourquoi bous, insislious sur le principe de l'égalité de$ intelligences . On a dit que cette questiou devait rester étrangère à l'Enseignement Universel. Quelques disciples de M . Jacotot ont /ey!x-mêmés paru le croire, et considérer ce principe comme inutile. .
Nous ne partageons, point cet avis. L'Enseignement Universel peut se passer , peutêtre , du dogme de l'égalité; des intelligences ; l'émancipation intellectuelle ne le peut pas. Elle vit par le principe > elle tomberait avec lui.
L'émancipation intellectuelle repose sur cette vérité fondamentale, que l'homme peut tout apprendre par lui-même , et sans recourir à l'aide d'une intelligence étrangère !
Or, que deviendra l'émancipé qui n'aura pas foi à sa propre intelligence, qui croira à l'inégalité des intelligences ? Ne sera-t-il pas tenté de se rebuter au premier obstacle r de prendre un défaut d'énergie et de volonté pour un défaut d'aptitude ?
Maîtres explicateurs , quel besoin avez>vous de discuter le dogme de l'égalité des intelligences ? Que les intelligences soient ou ne soient pas égales , que vous importe, puisque vous substituez sans cesse la vôtre, à celle de vos élèves. Mats nous , il nous importe beaucoup : nous, qui livrons l'élève à ses propres forces, et qui lui ordonnons de marcher seul. Vos navigateurs, à vous, ne perdent jamais la côte de vue : qu'ont>-ils à craindre ? Les nôtres gagnent la haute mer, et s'abandonnent aux vagues. L'égalité des intelligences est leur boussole : nous ne voulons point la leur ravir.
Passe encore pour l'égalité des intelligences, diront nos adversaires, mais le fameux tout est dans tout, comment le justifierezvous ? Et là dessus arrivent ces ingénieux rai-
sonnemens que commencent avec tant de grâce de pédantesques assertions, et que terminent des calembourgs.
Il peut y avoir beaucoup d'esprit dans tous ces jeux de mots; mais, pour rester fidèle à la méthode , c'est ici ou jamais le cas de dire avec M, Burchell, dans le Vicaire de W akefield : « / ha d rather see half an ounce of*understanding. Une demi-once de bons sens me plairait mieux. »
Vingt fois M. Jacotot, dans ses ouvrages, et le journal de X Émancipation , dans ses colonnes, ont démontré la justesse de cet axiome : Tout est dans tout.
Répondons, encore une fois pour toutes, à ces épilogueurs éternels qui ferment obstinément les yeux à la lumière , d'autant pkis malheureux que leur aveuglement est volontaire.
Comment pouvez-vous tout trouver dans Télémaque, nous disent-ils? Gomment pensez-vous trouver Tèhémaque lui-même dans le premier h vre, dans le premier paragraphe de ce livre , dans le premier mot de ce paragraphe? et là-dessus on s'applaudit de la
supériorité de sa raison , et Ton regarde , en pitié du haut de son esprit , les disciples de l'Enseignement Universel.
Ces hommes feignent d'ignorer le véritable sens de ces mots : Tout est dans tout.
Ils feignent de ne pas savoir qu'ils signifient simplement qu'il n'y a pas une idée qui ne puisse réveiller toutes les autres ; que l'univers visible et invisible est un vaste tout , composé d'innombrables parties unies entre elles par la loi des analogies;
Et nous, nous leur répondrons ce qui leur a été déjà répondu mille fois,
Oui , tout est dans tout ;
Oui , tout est dans Têlémaqtie;
Oui, tout TèUmaque est dans le premier livre; f - '
Oui , tout Télémaque est dans le premier paragraphe de ce premier livre ;
Oui, tout Télémaque y tout l'homme , l'univers entier est dans le premier mot, dans chacun des mots, non-seulement du premier, mais de: chacun dés paragraphes, de Télémaqwey et non-seulement de Téléïnaque, mais de tout autre livre.
Prouvons, prouvons, et que cette réponse soit la dernière. >
« Calypso ne pouvait se consoler du dé- « part d'Ulysse -, dans sa douleur ,; elle se t< trouvait malheureuse d'être immortelle , d
Ainsi commence ce Télémalpiey àdôpté par l'Enseignement Universel y evk icjui i cette adoption a valu autant d'ennemis et de détracteurs qu'il avait autrefois d'admirateurs*
j° Calypso / Non-rseulement tout ïelémaque , mais tout l'homme , toute sa destinée est dans ce premier mot. Calypso veut rete* nir Télémaque dans son île comme elle y a retenu Ulysse : elle veut l'enchaîner sous le joug de la volupté : Calypso forme lé pen*dant de Mentor y qui représente la vertu. Calypso rappelle sans cesse Mentor , qui à son tour rappelle sans cesse Calypso; Toute la morale du Télémaque est djans ce premier mot. Toute la vie de l'homme n'est qu'un long combat entré la - vokrpté et la vertu ; La mort est le héraut-dVrmes qui, interposant son sceptre pacifique, sépare les cômba ttans. Tptu est âam CA^vreoj tout est vsm tout. • ' * •' • '■>■■ .'l '■> vi ' .m-
a 0 Ne; négation. Signe de nullité. Synonime de rien ! Tout est dans tout. Rien