Ideniy 3o mai
LA PRBMiiRB ANNÉS Ï205
— elle a Fair de l'oublier un peu trop » (i) était sans cesse morigénée par lui.
Il est réçonlortant d'opposer à cette manière basse et fausse de penser le juste langage de M. Ribot:
<( Si le monde avait pu garder le moindre doute sur le sens profond de la guerre où nous sommes engagés, le message du président des Etats-Unis dissiperait toute obscurité. Il fait apparaître à tous que la lutte est véritablement une lutte entre Tesprit de liberté des sociétés modernes et Tesprit de domination des sociétés encore asservies à un despotisme militaire » (2).
Dans ces conditions, lutter pour les autres, c'est lutter pour soi, mais sans imprévoyante mesquinerie d'égoïsme, sans petitesse indigne et maladroite, avec la plus intelligente largeur d esprit.
Sir Ed. Grey, devenu lordGrey, M. Sazouov et M. Delcassé sont trois hommes qui ont rendu de grands services à leurs pays ; mais ils portent la responsabilité de graves erreurs. Ils se sont déplorablement trompés sur la formation du bloc balkanique et sur les moyens d'entraîner la Bulgarie. S'ils se sont obstinément trompés, c'est qu'ils sont vraiment trop restés convaincus de leur infaillibilité. M.Pierre Mille disaitun jour: « on peut donner de beaucoup de Français, la définition suivante : une lois qu'ils ont dit leur opinion, la réalité à leurs yeux n'a plus aucune im« portance »(3). Cette définition peut convenir, on le voit, à d'autres qu'à des Français et exprime une caractéristique individuelle sans souci de la nationalité.
i. Idemt 11 août.
â. Chambre des députés, séance du 5 avril 1917. 3. Allocution à la Sorbonne(L« Temps à\\ tg février 1917,4' page, 3- col.). '
Si grande qu'elle ait été, robstînatioû des trois secrétaires d'Etat aux ÂSaires étrangères- n'a pu avoir raison de celle de la réalité. Il faut aus^i l'avouer, ils n'ont pas, dune façon générale, trouvé dans leur haut personnel diplomatique la clairvoyance autorisée qui leur man* quait.
Nos ageùts, en particulier, auraient dû, dans l'intérêt collectit, lutter contre l'aveuglement anglais et russe eiit faveur de la Bulgarie, Certains, les meilleurs, subirent, sans essayer suffisamment de réagir, la politique à la suite du quai d'Orsay, dont les initiatives apparentes ne furent que des accès de zèle dans la voie tracée par Londres et Petrograd. D'autres, et non des moindres, poussaient à la roue, au lieu de songer à réfréner la politique bulgarophile.
Ce fut le cas de notre ambassadeur à Petrograd ; ancien ministre à Soûa, il ne sut rien refuser à ses amis bulgares et subordonna la politique française à des syn>pathies personnelles ; j'ai eu l'occasion de signaler (pages 108-109) les démarches que, directeur des affaires politiques, il m'imposa^ en igiS, au sujet de prisonniers de guerre bulgares : or, la Bulgarie avait officiellement chargé la Russie de la protection de ses sujets et la légation russe à Athènes intervenait déjà en la matière.
Il parlait avec une nuance admirative de la fourberie de Ferdinand qui, assurait-il, « roulait » les Boches. Sûr de sa supériorité, il s*estimait à l'abri d'une telle mésaventure. S'il s'est nourri de Machiavel, comme il le donne à entendre en le citant à tout bout de champ, il est, faut-il croire, réfractaire à cette nourriture, car il l'a bien mal digérée et mise à profit.
Le malheur est que les prétentions au machiavélisme
LA PREMIERE ANN£fl SO;
nuisent au bon sens . Dans les premiers jours de 1915, il ^yait prêté à M. Veniselos un jilan extraordinaire qui aboutissait à un projet d'occupation de Lemnos par la Grèce . Questionné «ur ce point parle quai d'Orsay, je dus répondre que ce plan était conûué dans Timagination de M . Paléologue et que les Grecs n'avaient plus à conquérir cette île : ils n'avaient pas cessé de l'occuper depuii^ , deux ans et la conférence de Londres la leur avait attribuée, ils avaient donc pour eux le fait et le droit .
A côté des diplomates férus d'amour pour la Bulgarie^ il s'était organisé des comités franco et anglo-bulgares d'une intransigeance passionnée et remuante, soutenus à Londres par les frères Buxton dont Fun était membre de la Chambre des communes (i), à Paris par les dupes du ménage ou du manège Stancioff, habile, comme la plupart des Bulgares, à encenser le trop crédule amourj)ropre de ceux dont il voulait se servir, par des avocats
I. M. Noël Buxton, victime de sa persistante soumission à toutes les thèses bulgares, soutint, le 3o juillet 1917, devant la Chambre des communes, que les Slaves d'Autriche-Hongrie aspiraient à rester sujets de la monarchie dualiste, opinion contre laquelle protesta violemment, quelques jours après, à la Diète de Croatie un représentant autorisé des intéressés (Le Temps dn 11 aoîit 1917, a' page, 3" col*)-
Trois mois après, tout son souci était que sa chère et si attendrissante Bulgarie sortit a de la lutte sans griefs» ! [Le Temps du i*' novembre 1917, 4" pagr«» 3" col.). Ainsi Tassassin doit rester impuni et nanti du produitde ses crimes, peut-être même faudraitil y ajouter, sans quoi, songez-y bien, il aurait des griefs, le pauvre, et ce serait vraiment triste. Le cœur de ce brave M. Buxton, irrémédiablement sourd à ceux de la victime, ne s*en consolerait pas.
n sef ail curieux de • rechercher si les trop fréquentes velléités britanniques, plus maladroites encore pour les intérêts britanniques que pour les autres, d'abandon de la Macédoine, n'eurent pas d'anciens bulgarophiles à mentalité de bourrique impénitente comme propulseurs..
retour de Sofia reportant sur la Bulgarie entière leur reconnaissance d*y avoir eu un bon client, par tous ceux qui, après avoir déjeuné avec Timmonde Ferdinand dont nul cependant nMgnorait Tignominie morale, intellectuelle et physique, plaidaient la cause bulgare et rêvaient niaisement, nouvelles Danaîdes, de combler les désirs de la Bulgarie et de son roi. Un député belge et certains Italiens contribuèrent aussi à égarer l'opinion. Au moment de la rupture, on vit à Rome des ministres exprimera M. S tancioff leurs regrets amicaux de son départ; beaucoup y gardèrent, pour les ennemis des Serbes, un faible qui trouva sa récompense dans la collaboration des Bulgares avec les Austro- Boches lors de leur grande attaque à la fin d'octobre 1917.
En outre, il y eut la presse. Mais tout de suite je tiens à noter que le Journal des Débats elle Temps firent honorablement exception. Voici quelques extraits.
De M Gabriel Séailles, dans un article du i4 novembre 19C4: « Il est possible d'apaiser les rancunes de la Bulgarie en lui rendant ce qu'elle a perdu après l'avoir chèrement payé. La Grèce lui donnera Kavala... la Serbie ce qui lui revient de la Macédoine», et il prônait une « médiation... qui a pour elle la force de la raison » (i). D'après M. Gustave Hervé, la Triple Entente devait « spontanément » faire droit aux réclamations bulgares « dont la justice crève les yeux de tous les juges impar^ tiaux» (2). C*est aveugles que peuvent être les juges dont les yeux spnt crevés et non impartiaux. 11 faut, en effet, être aveugle pour défendre la thèse des Bulgares contre