L'entr'acte idéal: histoire de la Rose+Croix
y4u groupe d'artistes intellectuels, qui, sous la bannière du Ruskin Français, ont en six grandes batailles, lutté et vaincu pour l'Idéal.
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La providence divine ne m'a jamais abandonné, et si elle ne m'a point ménagé les épreuves, elle m'a tendu invariablement sa main salvatrice au moment critique où tout espoir semblait perdu. Quel profit pouvais-je escompter en arrivant à Paris après la guerre, sîins un rouge liard, avec des opinions cléricales et réactionnaires, et tout à la fois une indépendance d'esprit qui me fit toujours repousser par mes coreligionnaires politiques, phénomènes de vanité, de paresse, d'insouciance et d'obscurantisme. Après trois années de jeûne matériel et moral je trouvai une petite situation dans un ministère et ainsi me survint ma première joie : ne plus rien
coûter à mon pauvre cher père, qui avait usé son activité et ses ressources à élever six enfants
Mon exaltation politique m'enleva ce gagne-pain peu après la malheureuse et misérable tentative du Seize-Mai, exécutée par des incapables et des coureurs de coulisses. La gène familiale s'était de plus en plus accentuée^ je pouvais croire mon dernier jour arrivé... la Providence pour la deuxième fois me rappela son existence et sa bonté. Le hasard me permit d'utiliser mes capacités scolaires qui jusque-là n'avaient été pour mpi qu'un ornement de surérogation. J'eus Theur de plaire pour quelque temps à la direction d'un grand établissement religieux et aux familles qui envoyaient leurs enfants dans cette sainte maison... Du coup ce fut l'opulence, et durant cinq années je gagnai la solde d'un général de division. Non du reste sans éveiller bien des jalousies : lessudites, Unirent par me renverser, mais Dieu voulut bien compenser cette chute en m'accordant la chère et douce compagne de ma vie, la mère de mes enfants bien aimés... Mais quel fardeau matériel inouï que la constitution d'un foyer
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familial à Paris ! J'eus bientôt Tintuition presque surnaturelle qu'un long troupeau de vaches maigres allait défiler devant moi et exercer terriblement ma persévérance. J'étais certain du final triomphe... comme si un ange fut venu me souillera l'oreille tout l'argument de ma destinée... Ce fut une austère période de dix années, où je fus constamment privé de la sécurité du lendemain... Pourtant chaque matin je recueillais un peu de manne. Le ciel ne me perdait pas de vue.
Mais son secours le plus éclatant fut une rencontre extraordinaire qui me fut ménagée, et qui allégea mes deux lustres galériens par l'illusion d'un tel mirage que j'en oubliai presque mes quotidiennes misères !
Quelques mois après mon mariage, je fis la connaissance du Grand Maître de la Rose-}- Croix du Temple et du Graal. Ce n'est point ici le lieu de décrire ni de louer en détail ce prodigieux, cet éclatant génie, qui aux multiples points de vue philosophique, esthétique, dramatique et pychologique peut supporter la comparaison avec les plus grands cerveaux
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qui aient jamais honoré l'intellectualité humaine. Le Grand r,Iaître apprécia mon zèle, mon activité et mon dévouement à ses hautes idées : il se résohit à manifester, sur le plan esthétique, l'antique et célèbre association de la Rose-}-Croix, en lui rendant son vrai caractère qui est d'être franchement et rigoureusement catholique, dans le sens vrai, c'està-dire dans le sens ésolérique, universel et transcendental de l'expression. Ma première conversation avec lui tit éclore dans mon âme une admiration qui ne s'est jamais lassée, et qui a survécu et survivra à toutes les tempêtes. De plus un désir ardent de réahser les conceptions splendidcs qu'il m'exposa. Nous convînmes aisément que le temps n'était pas propice à la constitution d'un groupe d'occulte métaphysique, mais que les beaux-arts, par contre, offriraient à nos efforts une carrière vaste et utile, et que par le canal esthétique nous pourrions faire pénétrer nos théories spiritualistes dans les cervelles frivoles de nos contemporains.
Le Grand Maître appcla-àJui un jeune théo-
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ricien de l'art qu'il nomma commandeur de Tiphreth^ en même temps qu'il me nommait moi-même commandeur de Geburah, chargé d'administrer toutes les matérialités. Ces vocables hébraïques désignent, le premier la pensée esthétique, le deuxième l'action réalisatrice. Le plan adopté fut d'être excessivement décoratif, par le langage, les communications à la presse et même les insignes extérieurs que les gens pacifiques et raisonnables ont souvent blâmés, mais qui ont produit leur effet de publicité sensationnelle.
Tout cela était raisonné. Rien ne fut abandonné au hasard ni au caprice. Une semblable entreprise exigeait des capitaux notables ! Un jeune étranger, admirable nature de générosité et de dévouement, et qui fut notre grammate — lisez secrétaire — mit tout ce qu'il avait à notre disposition ; l'un des représentants d'une des plus grandes familles françaises, ouvrit sa caisse aux premières dépenses et reçut le titre d'Archonte. Il s'occupa concurremment avec le Grand Maître du recrutement des artistes. Les artistes de la Rose-Croix sont tous parvenus à une brillante renommée. Ne me reconnaissant pas le
droit de les classer par ordre de mérite, je les cite au hasard des dates où nous parvinrent leurs lettres successives d'adhésion.
Les PBiPfTRES.
Aman-Jean fut le premier à nous apporter ses toiles, à la fois si gracieuses, si poétiques et si trotiblantes.
11 fut le peiiïtre discret des âmes, appliquant à une psychologie suave, rêveuse et mélancolique, un dessin impeccable avec ses finesses et ses mille inflexions, une couleur subtile et infiniment douce semblant empruntée à des âges féeriques. Aman-Jean me représente un Baudelaire sans perversité.
Je n'en dirai pas autant de Tadmirable Fernand Knoppif, dont les figures d'une beauté violemment prenante nous entraînent quand on les considère, dans les sentiers des plus délectables tentations. Ce sont bien de pieux anges, des êtres de lumière mais qui ont péché et qui panachent leur clarté d'adorables pénombres.
Alexandre Séon, le meilleur disciple de
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Chavannes, nous présente d'irréprochables dessins et de savantes couleurs, avec un grand art de composition qui nous rappelle les plus hauts maîtres.
.Osbert est le Lamartinien par excellence :
Qui contemple ses toiles, aux verdures profondes, aux crépuscules glorieux, aux eaux berçantes et illuminées, écoute les sons enchanteurs des Méditations et des Harmonies.
Carlos Schwabe est l'archi-subtil dessinateur du Rêve. 11 est tout entier dans une toile mystique intitulée je crois TAngelus, ou les sons de la cloche du soir sont représentés par une théorie de formes angéliques, s'échappant du campanile et allant se rejoindre et se perdre dans les campagnes embrumées, avec les derniers rayons de la brune et les premières ombres de la nuit.
Armand Point fut le véritable ambassadeur envoyé par la Rose-j-Croix vers les vieux maîtres florentins.
C'est le peintre des sourires immatériels, des grâces parfaites, des harmonieuses sérénités.
Le talent exquis d'p]niile Cornillîer se révéla dans son Narcisse qui annonce un artiste
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possédant en môme temps que le savoir reli* pieux des canons de Tart, l'enlière compréhension des psyeliologies modernes, les plus complexes et les plus mystérieuses.
Maurin lit cet admirable tour de force de poéliser Montmc'irtre, de mettre, sur les visages qui peuplen: la butte célèbre, une expression de distinction et de beauté qui se trouve certainement l)eaucoup [)lus dans Timagination de l'artisle que sur la figure de ses modèles. je mérilr' dudit artiste n'en est que plus grand, et son tableau symbolique de l'Aurore est une pure merveille.
(]habas dans son tableau de l'erraticité nous transporta en plein monde aslral avec sa grande clicvauchée des âmes dans l'immensité éthérée. Il est un des premiers à avoir carrément abordé l'occulte avec son pinceau.
Maxence, célèbre depuis aux salons olliciels, nous donna des têtes splendides, aussi attirantes peut-être que celles de Knoppff, avec la perversité en moins.
Couty, d'un dessin très savant et très simple, nous exprima des visages, où un œil clairvoyant peut lire de longs et vibrants poèmes du plus sul)til, du plus artistique amour.
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Le très fécond Lalyre fit revivre les opulences de Rubens, des Gâchons nous ravit de ses anges moyen-âgeux,Brémond des Iieuresbleues de ses matinées printannières, Marcius Simulons avec la profusion éclatante de ses riches couleurs, Hodler en l'expression poignante de ses lignes simples et de ses couleurs grises, JeanDelville par le sentiment fougueux d-î ses rêveries amoureuses. En face de ces artistes une autre classe de peintres: les impressionnistes mystiques synthétisés dans Emile Bernard.
Ceux-ci destinés à ôtrc très discutés, à posséder leurs détracteurs et leurs enthousiastes, assez éloignés sans doute des règles classiques delaBeauté, n'en donnèrent pas moins un lustrespécialet considérable à l'exposition où ils occupèrent le quart des panneaux disponibles.
A la sculpture moins numériquement mais aussi brillamment représentée, il faut mentionner Bourdelle, Savine, Charpentier, Rambaud, Dampt l'un des plus illustres de toute la statuaire moderne , enfin l'étonnant Walgren , alors à ses débuts^ depuis si célèbre, et qui exprima par de simples attitudes les sentiments les plus profonds et les plus douloureux de Tâme humaine.
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L'architecture enfin nous députa le prodigieux excentrique Trach sel, dont les plans fantastiques semblant venir de je ne sais quelle Egypte préhistorique, excitaient aux étranges visions, aux pénibles cauchemars.
La salle choisie pour la première Geste (première exposition) fut celle de Durand-Ruel.
Pour y pénétrer il fallait passer par un couloir où s'étalait un Manet, des plus disgracieux et des plus énormes, je laisse à penser de quels lazzis, de quelles épigrammes, fut criblée cette toile infortunée à Tinvasion des idéalistes, à tel point qu'on se prit vraiment à douter de la devise ambitieuse adoptée par le fameux peintre : Manet et Manebit.
L'annonce de l'exposition éclata dans la presse comme l'événement le plus bruyant et le plus considérable, non seulement de la saison mais de toute l'année, mais du lustre tout entier.La majorité des notes furent empreintes de doutes ironiques sur la valeur de la manifestation, mais derrière ces hésitations et ces moqueries on sentait une curiosité violemment surexcitée et en somme une disposition à acclamer, si ces acclamations étaient vraiment requises par la beauté du spectacle, qui
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se préparait. La commanderie de Geburah (radministration de Texposition) établie dans une petite salle étroite et décumane fut envahie par les journalistes de toute nuance et de tout acabit : deux mille cartes de presse furent distribuées, les feuilles les plus graves comme lesplus folâtres voulurent envoyer chacune un groupe d'ambassadeurs à cette solennité unique: Le premier vernissage de la Rose-j*Croix. Quant aux demandes du public elles affluèrent en dehors de toute mesure prévoyable ; on jugea à propos, et très sensément, de les salisfaire dans des limites modérées, les restrictions et la sévérité excitant davantage le désir de voir qui devint une véritable folie : on se précipitait vers la rue Le Pelletier comme vers cette abomination qu'on appelle les courses de Taureaux. L'appendaison des toiles fut exécutée par nous-mêmes; nous ménagions sagement nos ressources fournies presqu'en totalité par la générosité de l'archonte qui ne dédaigna par le métier fatiguant et difficile de tapissier, au cours de trois formidables journées qui se prolongèrent la plus grande partie de la nuit. Ce travail fut extrêmement pittoresque, siirveillé par les ar-
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listes qui indiquaient leurs goûts et leurs préférences, parfois en conflits réciproques, quis'en étonnerait; traversé et troublé par des curîeux,parfois très impertinents, qui voulaient je ter un coup d'œil sur un coin des petites répétitions. On mangeait sur place dans des angles bizarres, sur de petits meubles imprévus, des substances insolites arrosées de boissons pittoresques : L'assaisonnement principal se trouvait être tout naturellement un nuage de poussière qui déposait des couches irrévérencieuses dans nos bières,nos cidres^nos vins frelatés, à la surface de nos frites et de nos ragoûts. Mais je me trompe. La véritable^ la seule alimentation était un enthousiasme immense, une foi inébranlable dans la certitude d'une apothéose, la persuasion enracinée chez nous qu'une vie nouvelle s'ouvrait pour l'art, et que nous étions les ouvriers prédestinés à cette régénération non pareille. Les monographies du Grand Maître merveilleuses d'art et de lucidité, nonseulement éloquentes, mais philosophiquement raisonnées.nous entretenaient tous dans cette conviction incoercible. Nous étions losinventeurs de la mine d'or intellectuelle, nous tenions les liions, le sable aurifère emplissait
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nos mains et poudroyait nos vêtements, et nous entendions d'avance, à deux jours d'intervalle, les hurrahsde la foule cosmopolite que nous pressentions avec une clairvoyance de mages une assurance de divinateurs.
Ce lut par une sombre et froide journée du mois de Nergal (mars) de Tan de la rédemption mil-huit-cent-quatre- vingt-douze, de la grande maîtrise manifestée le troisième, environ vers la neuvième heure, que le Tout-Paris, qui à cette époque de Tannée contenait on pnut le dire le haut monde civilisé, se rua par marées compactes vers la salle, où tous les dignitaires rosi-cruciens se tenaient en insignes officiels, tels des souverains attendant leurs hôtes de distinction. Une multitude bizarre grouillante, hétérogène, noircissait les grands boulevards de la rueVivienne à la rue Taitbout, deux-cent-soixante-quatorze équipages, et des plus brillants s'entassaient ; un ordre improvisé de la préfecture de police ne tarda pas à interdire la circulation des omnibus entre l'Opéra de la rue Montmartre et celte obstruction complète delà voie publique, dans le verglas et le givre, se prolongea jusqu'à cinq heures de l'après midi. Le Grand Maître
pendant la journée ne se montra pas à la foule et bien fit-îl, on Teut étouffé. L'archonte et les simples commandeurs, le grammate, furent assaillis par la marée montante et ne trouvaient plus d'ouïe ni de paroles pour écouter les questionneurs innombrables, et leur donner les mille et une réponses sollicitées sur les sujets les plus fantastiques, avec l'insistance de gens hallucinés, à qui Ton ouvre à deux battants la porte gigantesque d'un mystère. Sept heures consécutives de stase verticale et de phrases entrecoupées avec avalanches de poignées de mains et inondations de regards curieux, constituèrent le bilan matériel de cette inauguration fantastique. Après la clôture les gens de Tarchonte comptèrent vingt-deux mille six cent et quelques cartes de visiteurs qui s'étaient empilés, entassés en grappes et en tourbillons, dans une salle possédant d'insuflisanles issues et qui normalement peut contenir deux cents personnes. La commanderie avait heureusement fait ouvrir au fond du hall une porte d'ordinaire verrouillée, qui permit l'écoulement relatif de toute cette masse humaine poussée vers nous par une curiosité insatiable. Je vis certainement défder devant
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moi en ce jour mémorable, tous les vivants que j'avais connus jusqu'à cette époque au cours de mon existence, une sorte de mystérieux rendez-vous, certes inconscient, s'était donné de tous côtés, un inexplicable mot d'ordre avait circulé, je serrai pour ma part plus de neuf cents mains, un S erçant d' œuvres avait été par moi commis à cette interminable statistique. La note générale était sympathique avec un peu d'étonnement à la clef : ce jourlà personne ne fut vraiment en mesure de voir grand ciiose, on venait en réalité en ce début, considérer surtout les bonshommes réputés sorciers, qui avaient organisé une manifestation semblable, n'ayant aucun précédent dans l'histoire de l'art et des expositions passées. On s'attendait à voir des spectres évoqués,des apparitions de fantômes,et quelques unes de nos toiles^ un peu originales, confirmèrent cette opinion dans le gros de la foule. Naturellement on cherchait surtout des yeux l'illustre absent qui était l'âme de toute cette exhibition démesurée. Tenir un registre des interrogations par nous subies, eut été une besogne bien palpitante d'intérêt, mais impossible à accomplir. Vraiment, en majorité, les curieux
nous prenaient pour des citoyens d'un autre monde, on nous questionnait sur l'au-delà, on nous demandait la bonne aventure. Je me rappelle avoir scandalisé une fort jolie femme en lui affirmant que la vraie bonne aventure était cette affluence colossale du public vers la manifestation d'une œuvre inconnue hier encore.
On ne nous croyait pas sincères quand nous nous reftisions à vaticiner. En tout cas on était bien certain que nous étions de très occultes personnages, affiliés aux rites les plus secrets et peut-être les plus ténébreux, on nous sentait initiés, ce qui n'était pas erroné^ mais on ignorait ce que peut-être une initiation intellectuelle et Ton s'imaginait que nous avions passé parles plus diaboliques sabbats avec accompagnement de chaudières à ébullitionscrapaudines, et baisage des fesses du bouc, naturellement. Très sincèrement une dame du meilleur monde me demanda quelques notions sut mes dieux et jela remplis destupéfactionenlui affirmant que j'étais un vieux et bon catholique, que mon Dieu ne différait pas du sien, que seulement, sui. vant toute probabilité nous avions respectivement des façons unpeu différentes de l'adorer.
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Quand on ferma les portes il fallut livrer au vrai combat à des groupes compacts qui voulaient se ruer encore, toute l'équipe de la salle, toute la commanderie elle-même dut contribuer à la propulsion des vantaux doubles qui pouvaient se briser. Il fallut l'énergique poussée de trente agents pour dégager les abords de la geste.
Et trois quarts d'heure durant, des énergumènes exaspérés de curiosité, individuellement ou par petits groupes subrepticement revenus^ cherchèrent à enfoncer la porte qui malgré tout résista.
Il fallut absorber à la hâte un repas exécrable dans un bouis-bouis de quatre sous tout voisin delà salle, atin de pouvoir nous trouver pour la soirée inaugurative où nous avions convoqué le corps diplomatique et la fleur du grand monde. Nous dévorâmes d'atroces substances, des viandes -semelles et du pain de forçat, le tout arrosé d'infâme piquette, mais tout cela nous parut être ambroisie et nectar eu égard au contentement glorieux qui nous inondait l'âme... La soirée fut à la hauteur de la journée dans une note plus calme et plus haute.
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Nombre de diplomates répondirent à notre appel notamment le prince alors comte de Munster, qui a toujours depuis suivi nos expositions avec une lidélitë non démentie, le Comte Hoyos, M. Due,ministre de Suède et de Norvège, M. Whilelau Reid, ministre des Etats-Unis, lord Dufferin, le duc de Mandas, M. de Mohrenheim. Le haut monde nous amena un large et précieux contingent : trois Larochefoucauld,deux Gramont, deuxMortemart, je puise au hasard dans le tas , des nobles cartes : Montesquiou, du Lau d'AUemans, Glermont-Tonnerre, d'Harcourt, Radziwil, Rohan, Tredern, Dreux-Brezé, d'Henin d'Alsace, Divonne, Maillé, Noailles, j'en passe et des meilleurs, deux cents noms les premiers de r Armoriai français.
Quant au monde littéraire et artistique, il afflua, il abonda, il déborda. Je le résumerai en disant que nous eûmes l'insigne honneur d'être visités par Gustave Moreau et Puvis de Chavannes.Zola,malgré la différence d'écoles, demeura une heure entière à examiner les œuvres exposées et s'affirma très intéressé et très charmé. Les fonctionnaires publics majeurs ne nous dédaignèrent point, toute politi-
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que devait être exclue d'une semblable réunion, et nous n'eûmes avec tous nos hôtes, quels qu'ils tussent, que des échanges de gracieusetés, d'amabililés et de congratulations. Ce fût pour nous une grande satisfaction intellectuelle que de voir survenir notre cher et grand Verlaine dans son costume de sortie d'hôpital. Et je me rappelle cette phrase par lui singulièrement jetée au travers de la plus pittoresque des conversations ;
« Oui oui c'est entendu, nous sommes catholiques... mais pécheurs. » Il avait pleinement raison.
Des fleurs avaient été semées à profusion dans la salle, des trompettes avaient joué le prélude de Parsifal , il avait été décidé d'avance et en principe qu'aucune occasion ne serait perdue de rendre hommage à Wagner, l'un des grands protagonistes de la Rose-j- Croix œcuménique. La soirée se prolongea audelà de minuit et si au cours de la journée nous avions été favorisés par la quantité, nous fumes de neuf heures du soir à une heure du matin absolument comblés par la qualité la plus exquise et la plus insigne.
Le lendemain fut le grand jour des comptes
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rendus journalistiques. On peut dire que le retentissement de notre vernissage fut mondial, et j'énonce tout d'abord cette constatation résumée, que trois mille deux cent quarante feuilles de toute périodicité, de tout format, de toute opinion, de tout pays, consacrèrent dans les cinq parties du monde, même en Australie, même à Honolulu, d'immenses articles à la RosefCroix. Comme il advient quand il s'agit d'une grande idée, les critiques furent mêlées aux louanges et celles-là furent aussi acerbes que celles-ci enthousiastes. On ne pouvait donner impunément à aussi grand renfort de publicité et de tapage un tel coup de pied dans le poncif et dans la routine, sans exciter de tous les côtés et sous les formes les plus vives réloge et la contradiction. Les spiritualistes idéalistes et symbolistes célébrèrent notre gloire, les réalistes, matérialistes et positivistes grinchèrent et regimbèrent, l'art officiel feignit de nous dédaigner, mais au fond son hostilité fut la plus intense et la plus rageuse ; notre audacieuse profession de foi était surtout une déclaration de guerre sans merci à l'Académie JuUian, à tous ses tenants et aboutissants. Nous eûmes de bonnes relations
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avec la Société Nationale des Beaux-Arts grâce H notre Maître Chavannes,mais la Société des artistes français montra à notre égard une froideur significative, et M. Vigneron, malgré son amabilité légendaire, fut plutôt parcimonieux dans la distribution de ses faveurs.
Ceux qui au dehors se moquaient, soit en conversations soit dans la presse, observaient à rintérieur de l'exposition une attitude respectueuse, et plus sans doute en raison du sentiment inspiré par la tenue des œuvres qu'à cause de la sévérité de la commanderie qui eut sévi du reste à la moindre incartade, consciente de son rôle de gardienne du seuil, dont jusqu'au bout elle se montra jalouse.
Plusieurs soirées musicales furent données où Ton se disputait les places avec un acliarnement sans exemple. Un riche péruvien en prit un jour à lui seul pour une somme de six cents francs. Au cours de ces soirées on n'entendait que la plus haute musique : Wagner et Palestrina.
Lamoureux nous prêta le concours de scm habile et savant orchestre ; la messe du pape Marcel fut exécutée sous la direction d'Alphonse de Villiers et du très sympathique et
talentueux Bénédictus, un des zélateurs les plus dévoués et les plus aimables qu'il nous ait été donné de rencontrer.
Une délicieuse pastorale chaldéenne, le Fils des Etoiles^ œuvre du Grand Maître fut représentée à six reprises dans notre salle transformée en théâtre, avec le plus grand succès, préludant à celui que Babilou devait remporter l'année suivante.
Nous étions assiégés presque nuit et jour par des curieux et des questionneurs parmi lesquels les dames se trouvaient naturellement en prépondérance numérique. Personnellement le commandeur de Geburah recevait au moins une douzaine et demie de visites par jour dans son arrière salle^ où afUuaient les plus hautes notoriétés de la France et du monde entier.
L'opposition adopta bien vite la forme de la mo(|uerie et du sarcasme, on se livra à un débordement de railleries aussi faciles que peu concluantes sur l'ensemble de notre symbolisme, sur les costumes Moyen-àgeux du Grand Maître de l'ordre, sur nos rubansetnos insignes, sur les idoles planétaires dont nous exhibions souvent les hiéroglyphes, sur la