MARCEL SCHWOB
les Lévy, qui sont les esclaves. Cet Ignace est un sous-Lévy. »
Pour comble de déveine, débarqua à Guernesey un autre juif, tout à fait inoffensif celui-là et de tendances mondaines, du nom de René Heymann. Schwob, bien qu'invité lui-même, voulait le mettre à la porte. Le dialogue suivant s'engagea, à propos de chasses à courre :
Scxwog (ironique). — Evidemment, monsieur, vous montez à cheval?
Heymann (eandide). — Non, à mon grand
regret, Je n'ai Jamais pu monter à cheval.
(Confidentiellement, après un regard circulaire.) C'est que j'ai les cuisses rondes.
Ici, Schwob éclata d’un rire si bruyant,
accompagné de tels grondements de colère :
sous-jacente, que René Heymann me confia :
— Mon petit vieux, ce Schwob est joliment mal élevé. |
— Oui, mais il est très intelligent.
C'était vrai. Schwob avait une intelligence minutieuse, fragmentaire, notatrice, qui n'atteignait jamais un ensemble, mais qui prêtait à toutes choses, notamment aux textes et aux auteurs, une puissante saveur de reviviscence.
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Il connaissait à fond quatre littératures, la française, l'anglaise, l'allemande, la juive, qu'il goûtait et pratiquait couramment, établissant entre elles des rapprochements imprévus, ou des oppositions judicieuses. Il fallait l'entendre lire Daniel de Foe — dont il traduisait à l’époque Moll Flanders, histoire d'une voleuse dans Londres, — ou telle pièce de Cyrille Tourneur, la Tragédie de l’Athée, par exemple, ou de Ford : C’est dommage que ce soit une prostituée, ou de tel autre contemporain de Shakespeare. Il avait la voix sombre et veloutée, mystérieuse et pénétrante, accompagnée d'un regard aigu et vert comme le dernier rayon sur les flots. Son extrême laideur ethnique, boursouflée, aux grosses lèvres de jambon, entièrement glabre, qui tenait du sorcier, de l'acteur sémite et de la vieille de ghetto, sa laideur dramatique en était atténuée. Je dis dramatique, car il avait la manie, le pauvre, de tomber instantanément amoureux de toute personne jeune, agréable et aimable — 1l n'en manquait point dans notre milieu — qui lui manifestait la moindre sympathie. Extrêémement fat avec cela, il interprétait comme une inclinetion sentimen-
MARCEL SCHWOB. at
tale à son endroit la plus banale formule de politesse et bâtissait là-dessus un roman de chevalerie du plus haut comique. C'était à Georges Hugo et à moi que revenait la tâche ingrate de le détromper et de le faire rentrer en lui-même.
À ton tour, me disait Georges en riant.
Voilà Schwob qui flambe encore. Jette-lui de l'eau.
Ce n'était pas commode. Néanmoins, avec bien de la peine et des objurgations, j'y parvenais. À partir de là, Schwob boudait. On le voyait, de la rue Hauteville, assis à sa table devant la fenêtre, penché sur un dictionnaire et rageant. Trois jours après, il recommençait. Nous connaissions le signe prémonitoire de ses emballements unilatéraux. Plus que négligé d'habitude dans sa tenue, il arborait alors l'habit noir dès cinq heures après midi, la chemise demi-deuil et fichait dans sa cravate noire une touchante petite épingle de perle. Ajoutez à cela une paire de bottines jaunes étincelantes. Dans le camp des dames et des demoiselles, on se demandait en tremblant : « Au tour de laquelle, cette fois? » Mais comme on admirait son
esprit, on le traitait avec les plus grands ménagements « ainsi qu’un collégien qui se trompe de porte dans un hôtel », me disait une de ses 1llusoires Dulcinées.
Appelé à Nantes pour affaires, 1l imagina de revenir incognito à Guernesey sur un bateau charbonnier, transformé par son mirage en un dangereux corsaire, et 1l escomptait notre surprise à tous. Or, il advint que l'apparition au large de ce sabot noir et insolite inquiéta le capitaine du port, qui lui donna ordre de stopper et s’informa incivilement de ce qu'il avait à bord. Le charbonnier répondit : « Un journaliste français célèbre, du nom de Schwaba. » Ce signalement aussitôt connu souleva l'hilarité générale, laquelle durait encore quand Schwob parut, habillé en loup de mer, comme un personnage de son cher Stevenson. Furieux de notre gaieté, il voulait repartir immédiatement et cette fois ce fut Georges Hugo qui, pris d'attendrissement, se suspendit à ses basques de toile goudronnée.
Ce déguisement, d’ailleurs, lui plaisait. Au cours d'un voyage que nous faisions tous deux en Hollande, il l'avait déjà arboré pour la traversée de Hook von Holland à Harwick.