JULES RENARD
lui venait pas de la contradiction profonde qui existait entre ses aspirations intellectuelles et ses moyens d'expression, assez courts, s'il ne se piquait pas, et cruellement, à son propre dard. Il aurait voulu, disait-il quelquefois, être directeur de conscience et chef d'école d’un grand nombre de jeunes gens. Il faut pour cela une personnalité forte, riche, expansive. Renard était une personnalité pauvre, griffue, sans générosité, et qui s’en rendait compte. 1l ne faisait grâce à son plus intime ami ni d'un faux pas, n1 d’un petit travers, et il supposait toujours, chez autrui, la mauvaise pensée.
Quel sombre, sombre pessimiste! Quand je pense qu'il y a eu des serins pour le ranger parmi les auteurs gais ! Je rêve d’un pastiche de son cher La Bruyère : « On voit des hommes, dans les campagnes, peinant sur des miniatures de bêtes et de gens. » Ce bon écrivain, cet esprit faible est demeuré à mes yeux le prototype des êtres tordus psychologiquement, sans que l’on puisse bien démèler le sens du pli de leur torsion. Le goût de la syntaxe, la sobriété dans le trait ne sont pas tout. Je conclurai en me demandant, d'après ses histoires naturelles : « Était-il une abeille
ou une guêpe? » J'ai bien peur qu'il ne fût une guêpe.
Comme il produisait relativement peu, à la fois par manque de fécondité et par scrupule littéraire, ses confrères et la critique lui témoignaient une indulgence relative. On lui savait gré de ne pas tenir trop de place. Mais, lui, démêlant leur mobile, ne leur rendait pas la pareille, ah bigre non! À une époque, il faisait des armes avec assiduité, dans l’intention, disait-il avec un sourire pincé, «d'en supprimer un ». Il ne spécifiait pas lequel. Chacun pouvait ainsi se croire privilégié. Au sortir de l'assaut, il avalait avec satisfaction un grand verre de vin blanc, à la paysanne, et soupirait : « Quel art difficile, — un temps, — mais indispensable ! » Il expédiait souvent sa pensée toute crue, afin qu'on la prit pour un paradoxe.
Il est mort jeune, après une maladie cruelle, où 1l montra un magnifique courage En général, les bons écrivains, comme les bons soldats, savent mourir. Au lieu que les politiciens et les médecins ont peur de la mort. Chacun, en regardant autour de soi, pourra corroborer cette remarque, qui
comporte, bien entendu, des exceptions.
J'arrive à un cas littéraire, social et politique qui met à nu l'invidia démocratique :
celui de Georges Hugo. Nous avons été, pendant de longues années, amis intimes, et je parlerai de lui avec une liberté d'autant plus grande que des circonstances, extérieures à Jui et à moi, nous ont séparés. Mais quand le hasard nous fait nous rencontrer, ici ou là, j'ai toujours un petit pincement dans la région cardiaque. Nous sommes l’un à l’autre toute notre jeunesse.
Georges Hugo est un printe du sang, un artiste né. Fils d'un père et d’une mère dont le charme et la beauté furent célèbres, petitfils d’un vieillard illustre comme Homère, il joignait, dès son adolescence, aux avantages physiques, les plus rares qualités du cœur et de l'esprit. Aucune morgue, chose extraordinaire chez un enfant qui vivait au milieu d’une cour et d’une adulation perpétuelles, qui avait vu tout Paris défiler sous les fenêtres de sa maison. Une droiture et une loyauté qui ne se sont pas démenties. Une grande pondération dans le jugement. Une bravoure tranquille et modeste. Disposant, dès l’âge de
dix-huit ans, d’une influence et d’une fortune considérables, il rendait à tort et à travers, avec une sorte d'enthousiasme, tous les services possibles à tous ceux qui passaient dans son voisinage. Ils l’en ont joliment récom- pensé! Notre intimité vint de ceci que, ne pouvant le suivre dans son existence fastueuse, car je ne disposais que du modeste budget d’un étudiant en médecine, je refusais systématiquement de connaître ceux ou celles qui cherchaient à l'exploiter. Ainsi, un jour sur trois, je l’attirais sur la rive gauche et dans des restaurants à bon marché. comme la pension Laveur, où il trouvait d’ailleurs le moyen de corser l'addition de tante Rose. Les autres jours, il allait se faire saler par les maîtres d'hôtel du Café Anglais ou de la Maison d'Or. Nous lui disions, mon père et moi : « Pourquoi t'amuses-tu à jouer les poires, puisque tu n'es pas une poire? » Il répondait en riant : (Que voulez-vous, monsieur Daudet, quand j'aurai tout dépensé, je travaillerai.
— On croit ça, ripostait Alphonse Daudet, en secouant sa petite pipe ; mais tu ferais mieux, avec ton talent, de t'y mettre tout de suite. »
En effet, Georges a eu, héréditairement, le don du style personnel, en littérature comme
en peinture. Mais il se disait qu'il ne soulè-
verait jamais le lourd pavé de gloire posé par son grand-père sur son berceau. Les mêmes légions d’abrutis, qui lui reprochaient de ne rien faire et de dépenser son argent avec des demoiselles, — chose qui, en somme, ne regardait que lui, — s’esclaffèrent quand il publia ses originaux Souvenirs d'an matelot.
Avoir le toupet d'écrire quand on est le petitfils de Hugo, quelle outrecuidance ! Que de fois ai-je dù remiser le crétin mondain, ou de bibliothèque, ou de Faculté, qui ressassait devant moi le facile poncif d’un Georges Hugo, dissipateur et bon à rien! A propos de la mort d'Adèle Hugo, je trouvais encore, il n’y a pas six mois, dans le supplément d'un journal américain, l'écho injurieux de ces calomnies, prouvant la ténacité de certaines basses haines. Georges n'avait pas vingt ans que le Temps, journal d’Adrien Hébrard, excellent homme, mais qui n'avait certes rien d’un censeur austère ni d’un ascète, attachait déjà le grelot, à l’instigation de ce fourbe de Lockroy, en charabia protestant. Pendant
ce
vingt ans, avec des hauts et des bas, la légende imbécile a continué, soigneusement entretenue par la racaille de presse, de ghetto, de chantage et de mauvais lieu, qui constitue ce qu'on appelle euphémiquement le Tout-Paris.
Georges a malheureusement le dédain des coquins trop facile et n'a pas employé assez souvent ce quadruple moyen de la plume, du bâton, de l'épée et de l’assignation, selon les cas, qui finit par calmer les chiens à deux pattes. Excellent observateur de la nature humaine, il se contente de murmurer : «(Quel salaud, tout de même!... » et 1l passe. Il encourage ainsi la meute immonde.
À seize ans, — il avait cet âge quand nous nous sommes liés — Georges savait recevoir, dire à chacun un mot aimable et tourner un compliment aux dames. Îl possédait une mémoire auditive et visuelle étonnantes, ne commettait jamais de gaffe, savait s’ennuyer poliment et distribuait aux pauvres des pièces de cent sous. Une crise de rhumatisme cardiaque précoce amena à son chevet Germain Sée et Charcot, qu'il étonna par son sangfroid et, afin de tranquilliser sa mère, 1l répétait, tout en étouffant, avec un pauvre petit
sourire : € Ga n'est rien du tout, maman, ça va passer. » Îl soignait sa tenue par tradition de famille, sans dandysme ni affectation d'aucun ordre, et rien ne lui était désagréable comme d'être traité autrement que les autres, favorisé au détriment des autres, appelé en tête des cortèges. À la mort de mon père, qui l'aimait comme un fils, mon frère Lucien et moi dûmes exiger de lui qu'il marchât avec nous derrière le char funèbre. Sa tendance naturelle a toujours été de céder le pas au voisin, de ne pas revendiquer son droit, de s'effacer. Il est exactement le contraire d’un mufle et cela explique l'hostilité qu'éprouva toujours à son endroit le peuple des mufles.
Georges sait pratiquer l'hospitalité. A Hauteville, à la villa de la Marcherie à Guernesey, rue de la Faisanderie, à Panis, il accueillait ses invités de telle façon qu'ils dussent se croire aussi hbres que chez eux, à l'abri de ces mille petites contraintes qui gâtent les séjours et les villégiatures. Je prétendais, pour le faire monter à l'arbre, qu'il avait hérité du style noble de son grand-père : « Et maintenant, messieurs, nous allons passer dans la salle à manger. Veuillez offrir vos bras galam-
ho L’ENTRE-DEUX-GUEBERRES.
ment aux dames. » Il a toujours peur — suivant la meilleure tradition française :
1° Qu'il n'y ait pas assez de bouteilles de vin sur la table ;
2° Qu'il ne soit pas assez rafraîchi — Chàteau-Yquem et vin de Moselle — ni suffisamment chambré — bordeaux rouge ;
3° Que le rôti ne soit pas à point, que le melon ne soit pas mûr;
4° Que les convives ne s'occupent pas de leurs voisines de table.
Seulement 1l apporte à ces nobles préoccupations une discrétion qui les rend invisibles.
Il a gardé le culte de son père Charles Hugo, qui mourut étouffé sous la cloche pneumatique de l’égoïsme de Victor Hugo. Il avait songé, jadis, à une réédition de la Chaise de Paille et de la Bohéme Dorée, où 1l y a tant de délicate et prime-sautière fantaisie. Mais 1l n’a pas dû trouver d'éditeur, et il en trouvera moins que jamais maintenant. Les Hugo ont toujours eu, c’est à leur éloge, un sentiment de famille très fort et très tenace. On s’en rendra compte en lisant les pages délicieuses et d’un goût parfait que Georges a consacrées
à son grand-père intime et qui forment une petite plaquette. Lui seul pourrait écrire l'histoire anecdotique et vraie de cette maison célèbre qui a produit un vaillant soldat, un homme de génie, d'excellents écrivains, un érudit de premier ordre et pas mal d’originaux, qui a souffert comme pas une des “erreurs et des intrusions de cette démocratie dont elle est devenue comme l'enseigne. S'il y mettait sa finesse, son goût de la réalité lyrique et comique, sa sincérité naturelle, ce « livre de raison » serait un chef-d'œuvre et un document unique pour l'avemir. Mais je le connais. Il murmurera, en fumant une petite cigarette blonde : « Bonne idée... Je vais y réfléchir » et par scrupule, nonchalance, amour de la non-divulgation, il ne l’écrira pas. Cet éloge public, que je restreins autant que possible, de ses étonnantes aptitudes et de son humanité au sens où le prenait Térence, va certes lui faire mal aux dents. Tant pis, je l'avais sur le cœur depuis notre dernière entrevue, à Cherbourg, voici une jolie pièce de dix-sept années.