JULES RENARD
Daudet, sans s’émouvoir. Il me demandait ensuite : « Tu vois Renard plus fréquemment que moi. Qu'en penses-tu ?
— Que c’est un cryptogramme rustique, un de ces signes de ralhement, dessinés à la main par les chemineaux sur les portes des granges et des maisons et que le passant non initié ne déchifire pas. »
Renard avait un très joli talent descriptif, cela est certain. Je ne l’ai jamais autant goûté que le fait mon cher ami Byvanck, par exemple, célèbre critique hollandais, quand il l'égale à La Bruyère ou à La Fontaine. Mais il ne semblait à l’aise n1 dans son œuvre n1 dans sa peau. Fendeur de cheveux en quatre, il aspirait à la puissance et à la fécondité lyrique. Biographe des existences opprimées, tourmentées ou manquées, — Poil de Carotte, Le Pain de Ménage, l’Écornifleur, — il déclarait ne pouvoir supporter que les gens tout d'une pièce et déterminés. Le bruit court qu'il a laissé des cahiers de notes d’une grande crudité, où sont ses impressions au Jour le jour sur les uns et les autres. Voilà une collection qui serait bien intéressante à consulter. Je présume que ce recueil ne doit pas être
exceptonnellement tendre ni indulgent. Mais qui sait ce qui se passait au juste derrière le haut front bombé et les yeux froids de Jules Renard? Il n'a livré son secret à personne, pas même à Byvanck. |
Un jour, au cours d'une conversation littéraire qui n’avançait pas, — car nous nous inhibions tous les deux, étant séparés par plusieurs précipices, — je découvris avec amusement, dans Renard, un anticlérical à la Homais. Il réfutait aigrement le bon Dieu, à l’aide de la chimie, de la physique et même de l’histoire naturelle. Comme je riais, il faillit se fâcher, lui placide d'ordinaire, et me déclara tout de go qu'il haïssait : 1° les nobles, 2° les curés, 3° les riches, et qu'il voudrait les voir tous à la lanterne. Il devint ainsi, pendant une bonne demi-heure, un personnage de ses Philippe et je le regardais maintenant avec une certaine stupeur. C’est ce qui lui fit écrire rageusement, à je ne sais plus quel endroit, que « la République est solide et Léon Daudet perd son encre ».
Il racontait qu'il avait eu une jeunesse très malheureuse et qu'il avait beaucoup souflert. Je me suis demandé depuis si sa souffrance ne