‹ L'entre-deux-guerresChapitre 22 sur 76 · ARMAND GOUZIEN · texte numérisé non relu

ARMAND GOUZIEN

reste. Un ouragan de sons se déchaînait, emportant en tourbillons, comme dans les estampes, des silhouettes de guerriers, d'amoureux et d'amoureuses, de chasseurs, des perspectives de mer, de fleuve et de forêt.

Cependant, maître de ces ondes, Gouzien, secouant sa tête chevelue, comme Neptune, ne cessait de parler et d'admirer : « Hein! cet accord, ce fa dièse, est-ce assez beau, — il répétait la note, en cinglant la touche, — assez inattendu et en même temps commandé, ordonné de toute éternité par le bon Dieu de la musique. » Sous ses coups, le piano devenait un orchestre, où chaque instrument reprenait sa voix et son rôle. Il n'avait aucun parti pris, aussi fou d’un chant de pâtre catalan que d'une savante pièce de Bach; mais son goût était infaillible, dans le classique et dans le moderne. Il déclarait : « Ga c’est bon, ça c'est mauvais, très mauvais, exécrable, à vomir. »

Timidement une dame objectait :

— Pourtant, monsieur Gouzien, j'avais toujours pensé que Meyerbeer.…

— Était le dernier des ânes. Vous aviez raison, madame. Et voilà pourquoi et comment ce malheureux, ce criminel, est le dernier des ânes.

Il exécutait sa démonstration séance tenante, courbé en avant, se rejetant en arrière, faisant saisir sur le vif, au plus obtus, toutes les nuances de sa critique.

Il avait composé lui-même, sur de vieilles chansons populaires, sur des vers de Gautier, de Hugo, de Leconte de Lisle, d’Alphonse Daudet, de Méry, sur des légendes bretonnes, un grand nombre de délicieuses mélodies que nous réclamions les unes après les autres.

— Gouzien, les Filles de Landernette.

— Gouzien, Près du lac bleu.

— Gouzen, Enfantaux airs d'impératrice…

La complainte de saint Nicolas : 1! était trois petils enfants, qui s'en allaient glaner aux champs, Gouzien la détaillait avec un style incomparable, qui donnait le frisson à ses auditeurs. Impossible d'exprimer comme lui la majesté du couplet final :

Et le saint étendit trois doigts.

Les p'tits se r'levèrent tous les trois !.…

Notre Gouzien prêtait à ce petit drame une ampleur tragique, un goût de miracle. Il n'était pas moins remarquable dans la veine comique, s’esclaffant alors d’un rire immense

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