‹ L'entre-deux-guerresChapitre 23 sur 76 · ARMAND GOUZIEN. L · texte numérisé non relu

ARMAND GOUZIEN. L

et contagieux, au récit de ses propres farces. Car il prenait l'existence comme un jeu noble et divers, où l’andante, l'allegro non troppo, le scherzo devaient se succéder ou s’entremêler suivant les destinées, les tempéraments et les circonstances. Îl avait connu, chéri, distrait, ranimé de sa bonne humeur incomparable tous ceux qui comptaient dans sa génération et dans la précédente, tous les inquiets, tous les tourmentés de l'art. Il exaltait leurs qualités, leurs vertus, faisait l'ombre sur leurs défauts. Quel optimiste! Jamais une parole de doute, ou de blâme ne tombait de sa bouche harmonmieuse, sur le nom d’un de ses amis ou de ses camarades. :

Chaque année, il allait en Bretagne, se retremper, se ressaisir, au milieu des gens de mer, des paysans dont 1l percevait le rythme profond, près de cet Océan qu'il appelait « le roi des musiciens », sous la lune « qui met tout en mineur ». Il rapportait de Plougastel- Daoulas de belles histoires, des motifs émouvants, des observations amusantes et fines.

Georges Hugo et moi ne nous lassions ni de l'interroger, ni de le faire parler ou chanter. Il fallait voir la mine des bons Guernesiais admis

à l’écouter. Un peu étonnés d'abord de ce débordement de vie et de chansons, ils finissaient par l'admirer et par s'attacher à lui. On ne pouvait pas ne pas adorer Armand Gouzien.

C'est à Guernesey même, après une soirée où il s'était surpassé, que la mort est venue le prendre brutalement, l'arracher à notre ten- . dresse, à sa femme, à sa fille, artistes comme lui et qui faisaient son légitime orgueil.

Malgré mes protestations superstitieuses, 1l avait joué de neuf à onze heures et, qui pis est, mimé de nombreux fragments d'un compositeur juif, célèbre sous le second Empire, et dont la frénésie exprime à merveille le désarroi et l’insamité de la société française à la veille de 1870. Vous me verseriez dix millions de bonne monnaie, que je ne prononcerais pas son nom, même en touchant du bois, de peur d'attirer sur ma tête l’eau, le feu, l'épidémie, les septante-deux catastrophes inscrites au livre des Prophètes.

En vain je suppliais Gouzien de s'arrêter, de passer à un autre exercice. En vain je dirigeais vers tous les angles du salon, selon le rite fatidique de la conjuration, l'index et le petit doigt tendus de ma main droite, les

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