HENRI LAVEDAN
Creux une admiration assez comique, — Hanotaux sème derrière lui la colère et la rancune. Sa destinée tient dans un mot : « Il déçoit. » Les gens lui en veulent de ce qu'ils l'ont cru subtil, déterminé. brave et loyal, et de ce qu'il se révèle peu à peu sommaire, hésitant, peureux et fourbe. Je le comparerais à ces plats montés, qu’on sert précisément chez les parvenus, de bonne apparence et se décomposant très vite en leurs médiocres éléments constitutifs. Ou bien encore, c’est une pièce fausse. Il brille, mais frappez-le : il rendra le son du papier de plomb.
Quant à Henri Lavedan, fils de Léon Lavedan, qui ne fut rien, si ce n’est académicien, c’est un Chinois de Paris, un bourreau manqué et qui doit se contenter de torturer la prose française. Il a du Chinois les yeux bridés, le masque plissé et bouffi, les méchantes bonnes manières, les courbettes rituelles et cérémonieuses, l’odeur même, qui tient de la pourriture de rage rentrée et du santal, mais aussi la hargne sournoise, le goût des rapports compliqués, empoisonnés, des perfidies exquises et susurrées mystérieusement, des projets homicides longuement müûris. Aux séances
solennelles de l’Académie, il mériterait un prix de vertu pour n'avoir Jamais coupé en mille morceaux et un morceau, — malgré sa bonne envie, — aucun de ses chers contemporains, à commencer par ses amis intimes.
Égratigné par les journaux, il s’ingénie à faire savoir à l’égratigneur qu'il ne lui en veut nullement, qu'il l’a toujours chéri d'une particulière dilection. Ce pendant qu'il sécrète ce baume paralysant, il prépare, par une nuit sans lune, la revanche d’un chaudron de sorcière soigné : grenouille, crapaud, fiel de vipère, rien n'y manque, Lavedan ou le conspirateur raté. Il a la manie du mobilier rare par amour des armoires secrètes, des grimoires fatidiques, des cachettes dans le mur. Ce qu'il cherche, parmi les ouvrages de Lenôtre, ce sont les morceaux de son propre rêve, entre Cadoudal, — un Cadoudal à l'usage des princes de Parme, — et Limoëlan. La farce Naundorf est son élément naturel. Il trouve dans la fausse énigme historique sa revanche mentale de n'être pas une énigme psychologique.
J'ai suivi de loin, avec la plus vive curiosité, la carrière de ce pauvre bonhomme, intoxiqué par son fiel envieux. Une destinée
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falote l'aiguille sans cesse vers les mauvaises pistes et les culs-de-sac. Lors d'une de nos dernières rencontres, à la terrasse du café Napolitain, entre 1899 et 1900, me soufflant son haleine empestée, il me confia en grand mystère l'imminente dictature de Paul Doumer : « C’est Bonaparte... C’est Bonaparte! » répétait-1l, bavant et jutant comme un escargot, au-dessus de sa glace à la fraise. Puis, afin de faire un trait : «Monsieur de Buonaparte, mille pardons ! » Pardon de quoi? Je n'ai jamais compris.
En littérature il vise le précieux, le rarissime, et 1l réalise le pire rococo, la fausse ingéniosité, le Rostand en prose. Ses chroniques de l’Illustration rappellent les travaux en cheveux et en coquillages. Vous connaissez ces villas baroques, édifiées au bord de la mer, à la ressemblance d’une pagode ou d’une mosquée, d'où sort, sur le coup de dix heures du matin, une énorme commère, confidentielle et rancunière, en espadrilles et en tafletas rose, coiffée d'un chapeau canotier, sa « pêche » à crevettes à la main. Voilà ce qui m'apparaît quand je parcours une de ces pages inénarrables que Lavedan consacre, avec l'accent
tantôt délicieux bohême, tantôt prédicateur mondain, tantôt grand cœur, aux lectures, à la vie des champs, aux vertus domestiques d'autrefois, aux vieilles pantoufles des maréchaux de l’Empire, aux chapelets, aux pièges à rats, aux berlines d'évêques et aux notaires départementaux. Ces tartines pour personnes pâles font la joie des conservateurs ignares et des épiciers retraités : « Comme c’est bien écrit! » Derrière cet attendrissement hebdomadaire, je distingue la gale carabinée; derrière ces larmoiements gongoriformes, le crocodile habillé en monsieur ; derrière ces compotes, papa Locuste. Cette adaptation à la plus grosse et noire vésicule bilhiaire contemporaine d'une machine à idylles et madrigaux rances me plonge dans un ravissement véritable. Quel beau personnage pour ta comédie vireuse, Ô fantôme errant de Ben Johnson !
Dans deux ou trois années d'ici, peut-être avant, les ouvrages dramatiques de Lavedan sembleront aussi conventionnels, aussi vides que ceux d'Ohnet. L’'esthétique du Prince d’Aurec ou du Marquis de Priola ira rejoindre celle de Serge Panine, et Servir rattrapera le