‹ L'entre-deux-guerresChapitre 28 sur 76 · FORAIN · texte numérisé non relu

FORAIN

Maître de Forges, qui dépassera le lugubre Pétard. L'image que Lavedan se fait de la tradition balance celle qu'il se'fait de la Révolution, et les morceaux crus qu’en rendent au trou du souffleur ses personnages, sous prétexte de dialogues alternés, lèvent le cœur. La recette de ces fabrications est connue : un jeune ingénieur, un vieux mihtaire, une belle demoiselle, une douairière haletante, un évêque sentencieux mais jovial, un libidineux, une grincheuse, quelques comparses, et ça y est. Je préfère la comtesse de Ségur, je dis la comtesse, non le marquis, dont l'immortalité ne m'en impose pas. Cette rosse recuite de Lavedan aura passé ses plus belles années, et aussi ses plus laides, à décalquer le Général Dourakine ou les Malheurs de Sophie sur l'Histoire du Consulat et de l’Empire.

« Est-il bon, est-il méchant? » disait Diderot, songeant à lui. Cette question, posée quant à Forain, appelle comme réponse « Les deux à la fois », ou : «Il dessine bien. » L'homme, son trait, sa voix, ses légendes, forment un ensemble magnifique et génial, donnent le frisson. Il est petit, concentré, pétri de feu, de douleur et de comique. A

peine a-t-il distingué qu'il formule. Son œil, aussi prompt que celui du grand Léonard, court aux mobiles moraux des mouvements, aux vertus et aux fares qni actionnent les êtres. Dans les gens, dans les œuvres, dans les idées, dans les actions, 1l saisit l’essentiel et il s’y attache, avec une déconcertante soudaineté. Ce sont ses dons, mais 1l s'applique, et son labeur est plus fort que son énervement. Il grince, 1l déchire, il invente, il griffe, il mord: puis il se reprend, il élimine, il simplifie et, sans apprivoiser son dragon, il lui donne la belle ligne classique.

On peut l’aimer ou le détester. Moi, Je l'aime, malgré toutes les mauvaises blagues qu'il a débitées ou débitera sur mon compte et dont on ne peut lui tenir rigueur, parce qu'elles font partie de son jeu sublime et féroce. Je l'aime pour sa surabondance de vie, d'une vie qui coule depuis soixante ans, sans jamais épuiser son réservoir, en reflétant et multipliant la lumière. Je l'aime pour son rire pathétique, qui vaut la trompette de Jéricho, pour les « hein! hein! », les grondements, les grincements, les regards furibonds dont il poursuit votre assentiment, votre acquiesce-

EARAN D'ACHE. 85

ment à ses boutades explosives. Je l’aime pour la naïveté, qui pousse parfois sur son expérience amère, telle une fleur sur un talus du vieux Montmartre. Je l’aime enfin parce qu'il est de Pantruche, la seule ville du monde où l'on dise leur fait aux crétins nantis, où les avantages extérieurs n'en imposent pas. Le plaisir de rencontrer Forain, c'est qu'il est, à lui tout seul, une délivrance.

__ Dans les limbes féconds de la mémoire, les hommes exceptionnels vous apparaissent

joints à leur milieu, aux circonstances. Ils se recomposent en dialogues et en arguments dramatiques ou comiques. Il m'est impossible de rencontrer Forain à une table du café Weber, rue Royale, sans que m'apparaisse en même temps le fantôme de ce pauvre Caran d'Ache, fleuri, le cheveu soigneusement aplati, en veston clair de la dernière coupe, avec son œil farceur, hypocritement réservé quand il parlait aux dames, mais les déshabillant en une seconde comme l'experte nounou fait d'un poupon.

— D'où viens-tu encore, Detite saleté ? lui criait Forain à tue-tête.

Caran d’Ache rougissait ou pâlissait suivant

le cas et commandait un lait sucré, dont il était friand comme une chatte. Toqué tantôt d’une crémière de la rue de l’Université, tantôt d'une femme de chambre de Passy, tantôt d’un trottin de la rue Royale, il rôdaillait tout le jour en quête d'aventure et travaillait de préférence la nuit, dans son petit hôtel de la rue de la Faisanderie, et le matin. Il revêtait alors une cotte bleue, serrée comme un corset, un tablier d’une blancheur éclatante et, ouvrant la porte lui-même, répondait aux visiteurs inconnus que « monsieur n'était pas R ».

Il avait beaucoup d'esprit et du plus fin, une imagination drolatique, fraîche -comme celle d’un enfant, ou hbidineuse comme celle d’un vieux magistrat. Toutes les deux ou trois phrases, il marmonnait rapidement : « C’est drôle, cela, tu sais », qu'il prononçait : « C’est d'iole, ça, t'sais. » On le découvrait, par les jours de pluie, sous les portes cochères, un carton à dessin sous le bras, guettant la dame du premier, à son défaut la cuisinière du second, l'épicière d'en face, l’employée de l'épicière, tenant la tête légèrement inclinée, confit en mélancolie et en politesse.

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