CARAN D ACHE
multipliait. Il montrait les cœurs volant entre la France et la Russie, par-dessus l’Allemagne irritée, et je me rappelle une gentille Alsacienne qui serrait ces gracieux messages contre ses seins, comme un paquet d'oublies.
Quand un détail d’uniforme lui manquait, ce scrupuleux garçon le recherchait, feuilletait nerveusement les albums militaires qui composaient son répertoire technique. IL était aidé dans sa tâche par son fidèle Savine, un Slave aimable, barbu, subtil et discret, qui lui faisait la lecture pendant qu'il dessinait.
IL n’était pas de taquineries dont Forain ne criblât Caran, lequel supportait tout avec placidité, se contentant de murmurer de temps à autre : « Peux-tu étl'embêtant, tout de même, mon pauvl ami. » Mais 1l admirait son tourmenteur et ses inventions verbales l’enchantaient. Puis, tout à coup, laissant le frivole, ces deux grands artistes s’entretenaient de leur métier et s'élevaient, Forain par ses formules, Caran par ses constatations aiguës, jusqu'aux sommets de l’art. J'ai gardé le souvenir d'une de ces causeries, sous les étoiles, au bord de la mer, où Forain fut étourdissant. Mais comment fixer l’étincelle, le jet, la déflagration
go L'ENTRE-DEUX-GUERRES.
de cette intelligence universelle? Puis il y a l'accent, traînard ici et faubourien, là incisif comme un bistouri, le haussement d’épaules, le mouvement des mains cherchant à modeler l'insaisissable, la manière abrégée, semi ardente, semi gouailleuse, le « allons donc, allons donc! » précédant un court silence suivi, lui-même d’un formidable, d’un irrésistible argument. | ,
— Où va-til chercher tout ça}... s’écriait un soi.
— Mais dans tes boyaux, mon pauvre vieux!
Tu ne vois donc pas que c’est ta stupidité qui m'excite. | |
À quelqu'un qui l'interrogeait sur sa méthode de travail : « Je fais un dessin, puis je l'écoute. » |
D'une dame importante, républicaine et mal élevée : « C’est une de ces personnes qui croient que la politesse faisait partie des privilèges abolis par la Révolution. »
À un confrère malheureux qui ne parvenait pas à vendre ses « académies » de Montmartroises : « Fiche-leur des bas noirs et tu m'en diras des nouvelles. »
Il n'y a qu'à feuilleter ses albums, notam-
YTURRI. gt
met ceux de la vie de Paris. On y retrouve
le monstre lui-même, un monstre de justesse
et de concision, aisément apitoyé, qui réserve son magistral curare aux Juifs, aux métèques, aux banquiers, aux politiciens, aux salonnards et aux larbins.
Vers la fin de sa courte existence, Gabriel de Yturri recherchait volontiers la compagnie de Forain et de Caran. Il était le secrétaire de Robert de Montesquiou, dont j'ai parlé précédemment sans admiration, mais avec sincérité. Or, Gabriel de Yturri était à mon avis fort supérieur, pour l'intelligence et la sensibihté, à son supercoquentieux patron et, Jusqu'à une circonstance dont je parlerai, je n'avais Jamais pu démêler si l'adoration frénétique et tapageuse qu'il lui témoignait en toutes circonstances était réelle ou feinte : « Le connté a dit. Écoutez la parrole merrveillouse qui vient dé tomber des lèvres du connté... admirrable, positivément étrrange et admirrable... » Oui, mais derrière ces pétarades, qui faisaient la joie des assistants, guettait uh œil clair, observateur et froid. Ce singulier garçon est demeuré pour moi une énigme vivante. Comme il avait tout de suite
LR
démêlé que je me fichais profondément du & pavillon des muses », de la baignoire de la Montespan, des pendules de Boule et des mobiliers de Riesener, en même temps que des hortensias bleus, verts ou noirs, et que la poésie du maître de céans ne m'amusait guère, il ouvrait le compartiment moral et me racontait rapidement, à la dérobée, comme un gosse chapardeur qui mange un fruit, de savoureuses histoires sur les invités et les belles dames. Ce Tallemant des Réaux à l'accent espagnol avait le don de saisir les mouvements des âmes sous le masque mondain et de typifier la sottise ambiante. Il y avait en lui l’étoffe d’un puissant satirique. Son œ1l passait de la douceur mélancolique à la colère avec une promptitude ensoleillée et, s’1l était perplexe devant un beau cas, il tripotait d’une main nerveuse un grain de beauté velu qu'il avait au visage. D'où venait-il, qui était-il, je l’ignore. Il semblait détaché de tout, bien qu'attaché en apparence à mille futilités. Il avait le cœur chaud, le geste frénétique, le sens du lyrisme et il voyait presque tout en noir, tel qu'une flamme promenée sur le néant.
BOLDINI, HELLEU. 93
Ün soir, tandis que Robert de Montesquiou, esbrouffeur et tapageur comme un vieux perroquet, emmenait Forain, Caran et Georges Hugo admirer je ne sais quelle pièce de sa collection, je ne sais où — il inaugurait un nouveau logis — je me trouvai seul en voiture avec Yturri. Il m'expliqua son caractère en termes à la fois vagues et émus. Il avait eu une Jeunesse difficile, douloureuse, 1l se savait très malade, bien qu'il eût l'apparence de la santé, et il n'avait rencontré qu'un seul être qui fût bon et accueillant pour lui : Robert de Montesquiou. Cela débité nerveusement, d'un ton sincère qui me frappa et avec la volonté évidente de dissiper mes préventions contre celui dont il me faisait ainsi l'éloge. Dans la vie parisienne, de tels traits d'amitié sont rares.
Faisaient partie du même groupe une punaise qui ne manque pas de talent, du nom de Boldini, et le noir, mince, souffreteux, vénéneux Helleu. Boldini a la face hexagonale. Il est aussi large que haut. Il a l'air écrasé par un plafond, ainsi que dans la Maison du Baigneur. Il peint des épileptiques en satin rose, qui se terminent en pointe ou en hélice,
pivotent sur un parquet ciré et des sièges bas, comme des chattes ivres de valériane. Helleu dessine, dessine, dessine -— on l’a surnommé le Watteau à vapeur — des dames longues, penchées, au col flexible, à la taille en liane, aux yeux fuyants, totalement ou à moitié pâmées de visage, dans une attitude cambrée ou allongée, mais décente. Cette opposition a fait son succès auprès des grands bourgeois de France et d'Amérique, pour lesquels il représente la hardiesse en art et la volupté tempérée. La vogue de ses pointes sèches vient immédiatement après celles des chromos.
Assez bien doué au début de sa carrière, il a sombré dans la fabrication : il est devenu le poncif de lui-même, ainsi qu'il arrive à ceux qui ne se renouvellent pas. Moralement, c'est le père Cancan-Cyanure, bavard comme s’il animait toujours une séance de pose, médisant comme s’il travaillait dans la céruse ou un autre oxyde de plomb, avec une imagination tragico-burlesque de couturière échauffée.
Boldini et lui dépècent un camarade par jour, le déglutissent par petits morceaux et, en temps de jeûne, se dépècent ct se déglutissent l'un l'autre. Je m'attends toujours à apprendre