‹ L'entre-deux-guerresChapitre 31 sur 76 · LA GANDARA · texte numérisé non relu

LA GANDARA

qu'Helkeu s'est empoisonné en avalant par mégarde sa salive, que Boldini s’est gangrené en se grattant la jambe. Nous les avions surnommés Charybde et Scylla. Quand vous les apercevrez quelque part, fuyez à toutes voiles, Ô navigateurs!

Îci j'ouvre une courte parenthèse. Je considère les êtres méchants sans nécessité comme des malades. S'ils répandent autour d’eux des gaz asphyxiants, c'est que quelque chose pourrit en eux. Un pauvre diable, que je devais renvoyer du journal l’Action Française, à la

suite d'un propos stupidement calomnieux

tenu par lui, me disait en pleurant : « C'est plus fort que moi. Je ne puis pas me retenir. » Je suis convaincu que ces cas de perversion peuvent se soigner et se guérir. Mais, pour revenir à Boldini et à Helleu, je ne me chargerais pas du traitement. Le mal est chez eux trop invétéré.

Voici au contraire trois hommes excellents :

deux vivants et un mort.

Je n'ai fait, malheureusement pour moi, que croiser La Gandara. Mais il m'a été très

sympathique, et j'ai remarqué que la suite

des choses modifie rarement ces premières

96 L'ENTRE-DEUX-GUERRFS.

impressions. Îl en est d'elles comme des entrevisions soudaines d’une personne connue de nous, et qui passe en voiture, en tramway, en auto, absorbée dans sa préoccupation ou sa songerie. Cette saisie au vol vaut une confession. Donc La Gandara est doux, calme, renfermé, de taille moyenne et bien prise, avec une force physique extraordinaire, des muscles tels que des bielles d'acier. Il a le regard appliqué, attentif, embué d'une légère vapeur, de ceux qui méditent en observant. Il parle, d’un ton voilé, avec des pauses et des réticences, où l'ironie prend des airs de distraction.

Il en va autrement de Lobre, le Vermeer français, le peintre exquis des intérieurs et du palais de Versailles, des reflets sur les meubles rares, de la lumière prisonnière des miroirs, des laques et des cuivres polis. Lobre est joyeux comme un coup de vent, qui fait envoler les préjugés et les poncifs, éloquent, passionné, ivre de la couleur et des formes, charmant et conquérant de toutes les manières. Il se promène ici-bas ainsi que dans un musée en plein air, s'amuse de tout, rejette et maudit le laid et le vil, accueille et bémit le beau et le bien, mais pas à la façon du père Jules Simon,

LOBRE. 97

saperlipopette ! Devant un tableau, un paysage, il vous saisit par le bras, et son loyal et robuste visage de Méridional blond s’éclaire d’une compréhension belliqueuse : « Regarde ça, ça, ça, ce coin-là, nom d’un chien. Non pas ce côté; ce côté, c’est ignoble, c'est hideux, c’est triste, ça sent le moisi et le pourri. Mais là, dans l’angle, la petite lueur bleue à la Velasquez, ah! la canaille, glisse-t-elle assez, s’insinue-t-elle, est-elle assez ingénieuse et souple! Je te défends de rigoler, imbécile, tu serais incapable d'en faire autant... Etce jardinier-là, debout avec sa culotte de velours râpé; 1l n'y a que Hals pour user l’étolfe de cette façon! Mais non, bougre d'âne, pas à la jambe droite. La jambe droite est mal fichue. C'est de la jambe gauche, du modelé de la jambe gauche que je te parle. Viens parici, on la voit mieux. Tu ne sais même pas te placer. »

Pour faire sortir de ses gonds le vrai Lobre,

le volcanique Lobre, il suffit de le contredire sur ses grandes admirations, sur ses préférences, Watteau, Rubens, Rembrandt et les principaux Hollandais, Goya et les maîtres espagnols. Comme on dit au régiment, ça vaut le jus.

FF

— Cher ami, je n'aime plus Waiieau, ou plus exactement je ne .le comprends plus. |

Si vous tenez ce propos au démon Lobre, choisissez de préférence une allée de parc, au crépuscule d'été. L’eflet est instantané. Lobre bondit, éclate de rire, s’apaise un moment; puis, montrant les arbres, la vapeur d'or léger : « Tu n'aimes plus Watteau?... Mais qu'est-ce que tu aimes alors, qu'est-ce qu'il te faut ?... Des crottes de chien ou un Bonnat?... ” Tu n'aimes plus Watteau !... c'est comme si tu disais : je n’aime plus l’aube, ni le crépuscule, ni les jeux de la lune dans la brume d’eau.

C'est effrayant de penser cela et d’avoir le toupet de l'exprimer! Tiens, voilà le faune qui crève de mépris sur son socle, et 1l a raison. S'il m'arrivait jamais, pendant cinq minutes, pour mon malheur et ma honte, de moins aimer Watteau, ou je me pendrais à un arbre, ou j'entrerais dans l'atelier de Henner, pas du premier Henner qui a des trouvailles charmantes, du second Henner et de sa cuisine au roux sale. Mais alors, si tu n’aimes plus Watteau, qu'est-ce que tu fous ici à cette heure ? Qu'est-ce que j'y fous en ta compagnie?

LOBRE. 09

Iln”y a plus qu’à se coucher daris une chambre de palace et à crever. »

Tout en parlant ainsi, Lobre vous secoue, vous fait pivoter, vous plante dans les yeux ses yeux dorés et vifs de lionceau affamé de lumière. Ou bien il parcourt une cinquantaine de pas, les mains dans ses poches, haussant les épaules et répétant : « Quelle moule...

Quelle piteuse moule! » Il s’adresse aux passants, aux bosquets, aux gardes : & Voilà un monsieur qui n'aimeïplus Watteau. Monsieur le curé n'aime pas les 0. Que lui donnerez-vous?»

Peu à peu il se calme, 1l daigne même sourire, il sifflote un motif catalan: 1l allume une petite cigarette; néanmoins, à intervalles réguliers, 1l s'écrie encore : « Oh... oh... en voilà une idée... Ah! par exemple!... zut alors... » Puis cet apophtegme final : & Il faut aimer Watteau comme une brute, ou plutôt non, comme un bœuf, c'est exactement cela, comme un bœuf. » . |

En voilà un qui se moque un peu du débinage féroce des Helleu, des Boldini et de leurs pareils ; il a autre chose à faire qu à renifler des potins fétides, qu'à récolter les crottins de la médisap/e. Ne lui faut-il pas jouir éperdu-

ment de l’eau, des nuages, des formes mouvantes, des enfilades de salons en rose et or, de tel petit adieu du jour à la pierre, qu'il a remarqué en posant sa palette, de cette silhouette de femme qui traverse l'allée, et aussi du peuple de chefs-d'œuvre qu'il évoque en fermant les yeux!

James Tissot appartenait à une génération antérieure, et, dans cette génération débraillée et bohême, il était une exception, l'artiste correct ayant l’usage du monde, de la distance et de la tenue. Deux yeux ronds et perçants, légèrement soucieux, dans une face ronde, régulière, aux moustaches soignées, un corps solide et même massif, des mains chargées de bagues et faisant des gestes onctueux, discrètes, caressantes, presque ecclésiastiques, une voix aux inflexions chuchotées, confidentielles, tel était Tissot. Il venait souvent chez Alphonse Daudet. Il travaillait alors à son grand ouvrage de l'illustration des Évangiles et nous conviait dans son atelier, afin de nous montrer les planches qui lui plaisaient davantage. Il était à la fois mystique et précis, d'une remarquable éloquence, aussitôt qu'il en venait à la conjonction du paysage et du miracle,

JAMES TISSOT. IOI

à l'ambiance embaumée de l’Enfant Dieu, aux intailles de la prière dans la pierre d'Orient. Au second étage de cet atelier, 1l y avait un orgue, et Tissot y prolongeait son mirage de chants religieux, des suaves harmonies de Haendel, de Bach, de Palestrina. Par ailleurs, il sentait un peu le fagot, plongé dans les pratiques du spiritisme, persuadé qu'une jeune femme pure et blanche, une Ligeia ou une Ulalume d'Edgar Poë, venait quelquefois l'aider de ses avis. Il murmurait : « Oh ! de quel lin délicieux est faite sa robe !... Quand elle se déplace, mon cher Alphonse, c’est ainsi qu'une phosphorescence.… Elle me touche les yeux de ses petites paumes froides, et c’est comme une bienfaisante rosée qui apaise les feux du plein midi de la Palestine. » Autant que Loti, 1l était réceptif, ouvert aux sons et aux parfums, hanté par l’'haleine des fleurs, les clochettes des mules, le frôlement des sandales sur le marbre chaud, le crissement des aiguilles de pin et la cendre grise des champs d'oliviers. Il appelait la mort « Madame la Mort », la localisait dans une chatte familière, dans une colombe, dans une odeur de vase remuée. Son allure de gentleman de club ou

des hautes terres faisait le plus curieux contraste avec ce vagabondage de l'esprit, analogue à celui d’un Gérard de Nerval, quelque peu retouché par Paracelse. Car 1l avait aussi l'amour de la chimie, et il prétendait que l’eauforte, où il excellait, n'était que le balbutiement d’un art futur, formé des essences combinées de la science et de l’art actuel.

Sa causerie était un délice crépusculare, et, plus encore que sa causerie, sa personnalité dégageait un charme mystérieux, ouaté ; un flacon d'extrait sublimé de roses dans une gaine de velours mordoré : « Alphonse, il ne vous arrive Jamais de revoir tout votre passé dans la lampe? J'en suis souvent distrait dans mon travail, et jusqu'aux larmes, car ce sont de toutes petites figures morales, enchaînées comme des prisonnières, et dont chacune est un morceau de nous-mêmes, mais qui ne nous reconstitueront plus jamais.

Comprenez-vous? » Ici, il joignaitses gros doigts bagués, puis les écartait en soufflant dessus, comme s’il accomplissait un vieux rite. Il était très préoccupé par l'usage de certains gestes de Kabbale, celui notamment des trois doigts étendus.

Page 1