‹ L'entre-deux-guerresChapitre 33 sur 76 · PIERRE DE NOLHAC · texte numérisé non relu

PIERRE DE NOLHAC

sur la pensée. C’est le renchérissement en partant du bas, je veux dire des régions indistinctes et troubles de l'instinct. C’est l’épanchement du moi à jet continu, un pauvre petit moi rabougri, mais plein d'un pâle et intarissable jus du contentement de soi-même. Tout doit passer par la filière de ce moi éternellement ressassé : la Grèce, l'Italie, la vieille France, la Révolution, ses dates anniversaires et aussi la Perse, l'Égypte, l'Inde. et avec ça, madame ?

Seigneur, combien l'on est fatigué de Rostand! Car Rostand a toujours dans son stock un restant.

Et si je glisse sur Rostand, mauvais écrivain, dont la pauvre ingéniosité, faussement héroïque, et le boursouflement lyrique sont d'ailleurs heureusement taris, si j'insiste à peine sur la métrique chronique, hideusement symétrique, de Henri de Régnier, le pendu constipé, vous comprenez bien que c’est par pure courtoisie. Il est à la portée de tout phasique de faire barboter des réminiscences romantiques dans le jargon contemporain. Il est malaisé d'enfermer une image juste dans une cadence agréable et claire. C’est ce que réussit Pierre de Nolhac.

C'est pour cela qu'il est cher aux lettrés, ce pendant que les savants lui sont reconnaissants d’avoir ressuscité le Pétrarque latin.

Je vois encore Nolhac parcourant, de son pas rapide et furtif, yne fête à demi réussie que Robert de Montesquiou avait organisée au petit Trianon, et donnant discrètement des indications historiques aux Iroquois de Paris qui lui en demandaient. C'était par un bel après-midi d'été. Il brillait un soleil du Grand Roi, peu indulgent aux dames âgées et trapues, en toilettes claires, qui avaient répondu à l'appel du « noblé connté ». Car le pauvre Yturri se multiphait pour faire les honneurs du hameau de la Reine et de la laiterie. C'était une de ces trop bonnes idées, comme on en a quelquefois à la suite d'un dîner agréable, mais qu'il faut laisser à l’état de projet parce que la réalisation les déflore. D'abord les reconstitutions les plus habiles ne vaudront jamais, en un tel endroit, les évocations du silence et de la solitude. Ensuite, les personnes des deux sexes qui tiennent leurs emplois dans ces réjouissances n’ont que de très indistinctes notions de l’époque à laquelle ellessont censées participer. À chaque

coin de pelouse, on apercevait la redingote

UNE FÊTE A TRIANON. 107 grise du Carabas de céans, Robert de Montesquiou, cambré sur un esclafferient que l'auteur des Hortensias bleus semblait vouloir contenir d’une mairi licheméent gañtéé de clair, appliquée sur sa bouche. À chaque arrivant il de-

mandait : & N'est-ce pas que cela est bô? »

A d’autres, il récitait des morceaux extraits de sés prôpres poèines, qué les pauvres écou-

taient résignés, datis des attitüdes hérissées de chats sous la pluie: Tout petit, tout porcelainé, tout rose, tout pompoïiné, AbelHermant déclarait en clignant des yeux : « C’est chärmeint »

et prénait des notes “pour son prochain & ro-

mein ». On remarquait äussi un personnage bijarre, sorte de mondaïn 6mnibüs qui répond

au nom de Georgés-Henri Manuel et porte üne

longue tête écarquillée, en haut d un cou de

CESR

d’'Adtim seriblable? à un ludioï. Il répétait d'une grosse voix : ‘« C’est l'exaquétitude inêrne...

C’est l'é-xa-que-ti-tu-de inêmé qi fait l'inité:

rêt de ça. » « Et l’inntenséité formidabllé délla loumièrre » ‘ajoutait Yturri, tandis que, de la

main droite, it présentäit les unis aux autres, tel

un insane maître de ballet; des messieurs à têtes

de véäux et des daîmes à corps de poulet étique.

Une délicieuse apparition de M"° Bartet en robe rose transforma tout à coup cette ménagerie. Elle lut, au jour fléchissant, une pièce de vers dont je ne me rappelle ni le thème, ni l’auteur — n'était-ce pas encore Robert de Montesquiou? Mais j'évoque l’adorable profil, si fin, si intelhgent, de la comédienne fée, son teint mat, son œil aux mille reflets, la ligne de son corps souple accoudé à une colonnade, et le chant de sa voix, où tremble une perle d’eau. Hermant perdait son air de poupée féroce: Georges-Henri Manuel immobilisait sa pomme d'Adam au milieu de l'éprouvette de son col; Yturri, devenu muet, n'usait plus que d’une mimique éperdûment admirative. Et je crois bien que c’est Primoli qui arriva sur la pointe des pieds, vers la fin de la pièce, comme un gros matou aux yeux langoureux, et qui prit, entre ses deux mains, la petite main tiède de M*° Bartet pour lui exprimer, au nom du Sénat et du peuple romain, l'admiration générale.

Pendant que je parle de M"° Bartet, il est utile de faire savoir à ceux qui liront plus tard ces souvenirs sans complaisance qu'elle fut la première comédienne de notre temps. D’autres

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eurent une renommée plus vaste et plus bruyante. Elle seule eut, avec une simplicité souriante, la connaissance profonde et le respect de la musique du vers. Elle seule sut interpréter la Bérénice de Racine et contenir dans l’eurythmiele pathétique le plus déchirant. Elle me représente à merveille l'art français et cet insaisissable de la perfection qui fait dire aux vieïllards hochant la tête : « Ah ! si vous l'aviez entendue ! » À l'apogée de sa carrière, elle était un rossignol, par une nuit claire, sur une tige flexible et, rien qu à l'écouter, on pleurait.

Je veux clore cette rapide revue de quelques artistes contemporains par un fils de la fantaisie et de la lumière, le peintre et dramaturge catalan Santiago Rusifiol, mon très cher ami.

Dès notre première rencontre je l'ai aimé, parce qu'il ressemble à Alphonse Daudet.

Même ban de soleil épandu sur le front, le regard et le sourire, avec cette différence que l'éternel cigare de Santiago remplace, au coin des lèvres, l’éternelle petite pipe de mon père. Mêmes cheveux abondants, que partage une raie bien droite. Chez Santiago, ces cheveux sont moins longs et ils commencent à blanchir ferme, mais chez Santiago, comme chez

Alphonse Daudet, quelque chose ne vieillit pas : le charme conjugué de la bonté et de la sensibihité, une bonté qui rit, pleure et panse les plaies, une sensibilité frémissante ainsi qu'un bouleau sous un ciel d'orage. La vision morale de Santiago Rusiñol est perpétuellement oscillante entre l'ironie tempérée et les larmes, perpétuellement aimante et déçue. Dans ses Fulls de la vida, qui sont de courtes notes sur les pointes quotidiennes de la vie, les plus aiguës, les plus pénétrantes, il note un croisement de trains, dans une petite gare, entre soldats partant pour la guerre de Cuba et paysans rentrant au logis. Les soldats chantent un chant guerrier, les paysans un chant d'amour. Pendant l'arrêt, ils échangent leurs états d'âme et voilà les soldats qui chantent l'amour et les paysans qui chantent la guerre, tandis que les convois se séparent.

Autre récit : pendant un accès de fièvre, un voyageur, couché dans une chambre d'hôtel humide, interprète les cercles de moisissure du plafond ainsi qu'un merveilleux paysage.

Le lendemain, il part. L'année suivante, revenant au même endroit, il demande la même chambre, désireux de retrouver son mirage :

SANTIA&@O RUSINOL. II

« Oh! monsieur, lui dit fièrement la servante, vous. allez être content. Nous avons fait nettoyer le plafond. Il est propre maintenant comme un sou neuf. »

C'est ce que j'ai baptisé l'observation santiaguesque, où il entre beaucoup de. la vive manière de Cervantès. Voilà pourquoi le dernier volume de Rusiñol — qui en a écrit une vingtaine et presque autant de pièces de théâtre — Le Catalan de la Manche, estun chef-d'œuvre. Mais. il faut entendre ce fils génial du terroir et de la fantaisie raconter, . comme 1l sait le faire, en accentuant les finales : « Figoure-toi, Léon, qu’en Espagne, on avait, un moment, la marotte de copier dans l'armée les procédés allemands... Les Allemands coupent les queues des chevaux. Bon, se dirent les officiers de cavalerie espagnols, nous allons couper les queues des nôtres. Oui, mais,. mon cher, ils avaient oublié les mouches. De sorte que dans la campagne, après cette belle opération, on ne voyait que des chevaux dressés et crispés comme des hippocampes, parce que, tu comprends, les mouches les mordaient, sans souci des théories allemandes. »

Au sujet d'Ibsen, que Santiago appelle

Fr

« Ibsain » : « J'ai assisté en Andalousie, à une représentation des Revenants d'Ibsain.

C'était en matinée, en juillet. On crevait tellement de chaud que la sueur coulait du col des gens dans leurs pieds. Le soleil était tellement perpendiculaire qu'on croyait que jamais il ne descendrait de là. Au dernier acte, quand le héros d'Ibsain crie avec émerveillement : « Le soleil, mère, le soleil! » tout le monde a applaudi à outrance, mais chacun pensait à part soi : « Ce n’est pas une chose si rare et on l’a assez vu aujourd'hui, le soleil. »

C'est, sous une forme plaisante, toute la critique de la transplantation des œuvres et du snobisme concomitant,

Revenant d’un voyage en Amérique du Sud, Santiago racontait une chasse aux crocodiles à laquelle on l’avait invité avec insistance, en lui assurant que les crocodiles avaient les pattes trop courtes pour rattraper les humains. On arrive au bord du fleuve. Santiago se met en embuscade et commence à peindre, car il est aussi grand peintre que grand dramaturge et ses Jardins d'Espagne sont célèbres. Le crocodilè, écartant les roseaux, montre sa tête triangulaire : « Diable! crie Santiago à son guide,

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* vous êtes bien sûr que celui-là aussi a les patles

courtes ?... » Il définit les Américains : « une race qui a passé. sans transition du perroquet au phonographe ».

Comblé par la nature de tous les dons et, par-dessus le marché, d’une belle fortune, Santiago Rusiñol est indifférent aux avantages que procure l'argent. Il vit en dehors des conventions et des contraintes, sans aucune révolte, mais avec l’amour invincible de sa liberté.

L'idée qu'on voudrait la lui enlever le fait rire. Quand quelqu'un ou quelque chose l'ennuie, il s’en va sans se fâcher. À quoi bon se fâcherP Je ne l'ai jamais vu en colère. Le rhumatisme même excite sa verve : « S1 ce cochon-là me nouait les doigts, je peindrais avec mon poignet, s'il me nouait le poignet, avec mon bras. Je ne peindrais plus que des horizons, voilà tout. »

Comme il peint souvent en plein air, à Grenade, à Aranjuez et ailleurs, il est très vite entouré d'enfants, qui sont les moustiques du paysagiste : « Au lieu de les chasser, je leur donne, pour jouer, deux gros tubes de couleur rouge et bleue. Au bout de cinq minutes, ils sont bariolés de rouge et de bleu. Alors leurs

mères, avec de grands cris les rappellent, les fessent et m'en débarrassent. »

. Avec des amis, peintres comme Ji, il & & voyagé à petites journées en Espagne, dans deux roulottes, pleines d'objets de ménage. Le jeu consistait à choisir un village bien pauvre, bien dénué, comme il y en a, par exemple, en Estramadure ou dans la Manche, et à ameuter les gens sur la place, en jouant du tambour et de la trompette. Les commères s ‘approchaïent, marchandaient :

— Combien, ce pot : à eau?

— Trente pesetas! | .— Trente pesetas, mais vous s êtes fous! Ça ne vaut pas plus de trois pesetas. .—— Ah! vous croyez! En ce cas, je vous le donne pour rien, Emporter-le, et cette cuvette

. par-dessus le marché.

Les paysans songeaient : voilà de singuliers tiago, la police nous demandait nos papiers.

Quand on donne sa DEMIORERNE on est suspect à la police. » .

… Une autre fois, Santiago, son ami ii Utrillo.ei un autre avaient loué. La petite maison du douanier, à l'entrée d’un gros bourg. Santiago

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se colffait de la casquette officielle sur 868 che-

nait une mine: sévère : € C est de l'huile que vous avez là-dedans?

+. Oui certainement, monsieur, de l'huile, Et ; Je. vais acquitter les droits. :

oo — Gardez-vous-en bien. Comme ; jen ne SUIS pas sûr que ce soit de l'huile, je préfère vous laisser. passer sans payer... .

.— Mais vous n'avez qu. ‘à vous-assurer par vous-même que c’est bien de l'huile. | — Oh! non, Je, suis trop paresseux. Et puis JL est. si facile d’imiter l'huile. Passez sans payer..Je.vais même faire mieux. Voici pour vous .cinq pesetas de la part du gouvernement...» :

. Le charretier. songeait. : € Voilà un à drôle de douanier. »

village de. l'Ile-de-France. Car Santiago est aussi Français, Parisien et même vieux Montmartrois de. cœur. que Catalan, cequin ‘est pas Le temps. étant beau, Lobre,. aidé de l'aubergiste,. descend le lit, avec Santiago dedans, l'installe au beau milieu de la rue du village.

Rassemblement autour de ce monsieur aux longs cheveux, à l'air étranger, qui fume, étendu, un immense cigare. Tout à coup, le monsieur s’assied, cale son oreiller, demande une guitare et se met à jouer une malaguena, puis un fandango, puis une polka : « Ils ont fini par danser autour de moi jusqu'au soir, et je ne m'arrêtais que pour faire ouë! aïe! aïe! à cause de ce satané rhumatisme. Tu te rappelles, Lovre, — Santiago prononce les b comme des v, — quel agréavle après-midi ! »

Les souvenirs épiques de ses séjours à Montmartre, — il habitait à côté du fameux Moulin, — sont consignés dans un ouvrage qui rappelle les Scènes de la vie de Bohéme.

On peignait toute la journée. Le soir, on allait diner chez le père Poncier, un caboulot de la place du Tertre, où l'entrecôte Bercy était réconfortante, le vin parfait. C’est un axiome de Rusiñol que « tout ce qui s'appelle Bercy est bon ». Excellent cuisinier, 1l réussit comme personne l'escoudelia, plat national catalan, analogue à notre pot-au-feu, et le riz à la majorcaine, c’est-à-dire au poisson et au poulet. Ne vous effrayez pas de ce mélange, qui exige seulement le tour de main.

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Mais les quelques traits que je viens de rapporter, simples herbes folles dans le champ immense et varié de l'humour du prince des Catalans, ne donnent qu’une idée sommaire et superficielle de ce magnifique esprit. Pour le connaître, il ne faut pas seulement le voir vivre, rire, fumer et l’entendre chanter. Il faut Lire ses livres et ses pièces. Il faut regarder ses tableaux.

Santiago Rusiñol, dramaturge et romancier, sait choisir et traiter des sujets conformes à sa nature. Îl apporte à ce choix une haute sagesse, une pondération qui est comme l'axe fixe et solide de ses éblouissantes inventions. La Nuit de l'Amour, scène tragique et lyrique de la nuit de la Saint-Jean, La Joie qui passe, le Héros, le Patio bleu, la Laide, les Mystiques et tant d'autres œuvres dramatiques, se distinguent de toute la production espagnole contemporaine par une grâce naturelle, une simplicité, une chaleur passionnée et une gaîté mélancolique sans pareilles. D’autres font métier d'écrire. Santiago projette sa personnalité, incorpore le spectacle du monde et s'amuse de ce va-et-vient. Sa vue est saine et directe. Son dialogue, d'une réalité immédiate, fait s’es-

ga

claffer un public de paysans comme un public d'artistes raffinés. J'ai pe à son sujet comme Molière, Hi ouvre, comme ces deux génies, dans l’amère observation des. travers humains, de larges baies d’une irrésistible bouffonnerie. Les vaniteux, les sots,. les avares, les hallucinés nous sont restitués fidèlement, exactement et, néanmoins, il flotte au-dessus d'eux une compréhension apitoyée, qui les baigne à la façon d’un clair de lune somptueux et doux. Ils nous apparaissent à la barre du morahste, environnés, enrichis de toutes les circonstances atténuantes possibles : : « Le plus. mauvais n'est pas pour, bien longtemps sur la terre, Léon, tu sais. ». Un mot exprime cela : générosité. La puissance de ce grand créateur, de ce typificateur perpétuel, réside en ceci qu'il est un. prodigue, qu'il dépense sans compter la bonne humeur, les belles formules, les chants harmonieux et les appréciations miséricordieuses, Le véritable artiste ne çalcule pas. Son existence est un don continu de lui-même.

Le théâtre de Santiago Rusiñol nous mautre de préférence « ce monde où l’action n'est. pas

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la'sœur du rêve ÿ, comme “ht Baudelaire.

Müs par de nobles sentirnénts, ses personnages,

en voulant reconstruire la société où réformer les mœurs, ou tout soumettre à une règle stricté, développent du même coup des principes d'erreur én conséquences douloureuses où réjouissantes. Les zigzags de la volonté humaine à travers les réalités dessinent des figures amusantes, que l’auteur ñe laisse présque jamais dégénérer en caricatures. Mais il connaît les pentes humaines, l'accélération des chosés, les déformations qu ‘apportent le terhps, lés passions, lés circonstances. Ainsi s'édifie uné œuvre dramatique qui s'impose déjà à l'aftention des critiques, qui demain apparaîtra Commé la’ plus importante, la plus nerveuse, la plus nüanéée de l'Espagne actuelle. | Rusiñol à cet avantage et ce défaut d'écrire directement en catalan, car il est mistralien dans l'âme. ‘Avantage quént à la fraîcheur et à la puissance du style, que ses compatriotes comparenit au castillan dé Cérvantès. Défaut au regard du succès, qui doit aïnsi vaincre deux 6bstacles pOur | la träduction en cästillan,

dante et typique est d'essence latine. Elle ne s’embringue d'aucune des considérations métaphysiques qui obscurcissent, à la façon d'apports étrangers, l'œuvre de José Echegaray par exemple. Ainsi qu'aux arènes, un jour de course, il y a le côté ombre, le côté soleil, les vertus et les vices sont à fleur de peau; l’on entend les cris aigus des marchands de pâtisserie et la palpitation des éventails accompagne celle des cœurs féminins. Le mélange de l'ironique et du voluptueux est incessant. Imaginez une fille de là-bas, cambrée et solide, aux pieds nus dans la poussière, peau mate, yeux noirs, lèvres rouges, qui rit au soleil sur un pont de Tolède : telle est la muse de Santiago. Élevé librement à la campagne, aux environs .de Barcelone, dans la nature chantante et dorée, il a appliqué cette vision pastorale, cette Joie du plein air, aux observations complexes et âpres de la société moderne. De là le pincement d’une double corde, donnant à ce qu'il écrit une saveur unique, d'angoisse mêlée à la jouissance.

Ce qu'il peint est beau et profond comme la nuit étoilée de la Vega andalouse. Ses tableaux sont superposables au lyrique de ses drames,

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de ses contes, de ses romans, mais l'ironie a disparu ; car la nature toute nue n’est jamais ridicule. Un album en couleur de la série des Jardins d’Espagne, publié à Barcelone chez Lopez, avec une rare perfection lithographique, donne une idée de cette féerie de l'œil et de l'imagination.

— Qu'est-ce qui t'amuse le plus, Santiago, écrire ou peindre

— Oh! peindre, Léon, sans comparaison!

Tu comprends que quand tombe le soir et que je suis au Généralife, ma toile devant moi, ma boîte à couleurs à côté de moi, je ne sens point passer les heures. En Andalousie, il y a toujours quelqu'un qui chante sur la route un peu plus loin et, si tard que ce soit, on entend ce chant, repris par un autre, à mesure qu'il se perd dans les ténèbres. Tu penses si je suis content! Il n’y a que de regarder mes verreries anciennes à Sijers qui me soit aussi agréable. Et puis aussi me promener dans les rues en été à Paris. »

Santiago met trois ou quatre r à rues et à Paris. Il parle le français très bien, très naturellement, comme l’un de nous, mais 1l dit une «estatue », un « esquelette ». « C’est ce que tu

veux » au lieu de : « Qu'est-cé que tu veux. » Quand on soutiént devant lui uüné idée päradoxale ou un jugement qu'il croit faux, il n'insiste pas, il a un geste de la main, très: insouciant, très éspagnol; ét qui signifie :

« Après tout, si vous y tenezabsolument...», et il ajoute : « C’est ce qu 'il dit est bête, et même très bête, mais j'ai pas voulu le contrarier. » Pour signifier la méfiance, il appuié l'index de sa main droite sur la paupière inférieure de l'œil droit et il tire celle-ci en bas Tégèrement. Ça veut dire : « Atténtion! on ne.me la fait pas. » Il supporte allégrement qu" on lui conte des blagues, qu'on lui rogne sa part, qu'on le tape d’un billet de cinquante ou de cent francs. Mais il sait parfaitemént à quoi s'en tenir sur lé farceur, le mauvais cämaradé ou ae tapeur : « Je m'en fiche, ce n’est pas üü : C'est un type que j'ai seulement réncontré chez Weverre », c'est-à-dire au café Weber, rue Royale. C'est là, en effét, ‘que’ Santiago a ses habitudes quand 1l vient à Paris. Le reste du temps, il circule lé cigare au bec, les mains dans ses poches, lé’ chapeau aplati d’un coup de main sur l’éréille, frédon: nant un air d’Albenice, de Debussy ôü de

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Bizet; 1l circule entre Barcelone, — prononcez Barcelon, — Madrid, Palma de Majorque, Aranjuez et Florence. Et il peint tant qu'il peut : des jardins abandonnés; des maisons anciennes aux volets fermés depuis des années, pareilles à de vieux secrets que personne ne dérangera plus; des étangs d'argent et de soie fanée, où somnolent des reflets d'arbres ; des 1ifs taillés, défilant sous le soleil ou sous la lune, d'un vert profond, abondant, nostalgique, comme l'âme d'une Mauresque exilée et captive à Séville; des champs de fleurs posées par groupes étincelants, dessinant un écrin éparpillé et rangé sur un tapis somptueux. Il peint les rangées d'arbres en architecte, suivant avec délices les lignes et proportions de la pierre qu'ils ombragent et accom- . pagnent. Il délimite et 1l donne, en délimitant, le sentiment de l'infini. Il va du précis au rêve, de la chaleur à la fraîcheur, du visible d’une allée au mystère de son prolongement.

Il a le choix des couleurs glissantes, fuyantes, ardentes à l’œil, assoupies au souvenir.

Aucun artiste moderne n'a rendu comme lui l’incantation du paysage, ce qu'ajoute à la vie lente et dormante du végélal le passage

éphémère et agité de l’homme et de la femme, quand l’homme et la femme s’en sont retirés.

Chose étrange, il ne met dans ses tableaux aucun personnage et cependant ils ont l'air peuplés, hantés par la multitude de ceux et de celles qui jouissent de leurs aspects, sans pouvoir les étreindre ni les ravir.

Avant peu d'années, la vogue se mettra sur ces toiles merveilleuses, déjà très appréciées des connaisseurs, dont quelques-unes sont exposées chaque année à la Nationale. On les vendra au poids de l'or, ou mieux de la lumière dont elles sont chargées, et, l’agiotage aidant, elles acquerront des prix fantastiques. Mais cela n'émouvra nullement Santiago.

L'amour-propre d'auteur lui est inconnu, aussi bien que n'importe quel amour-propre, sauf l'orgueil d'être Catalan. Quand un imbécile lui fait remarquer que l'Espagne est sale, il répond avec flegme : « Sale peut-être, mais c'est bien iohi. » Puis il rit à petites gorgées, en guignant la fumée de son cigare.

Sa connaissance de la peinture espagnole, dans ses plus subtils replis, est complète et infaillible. Il n'a pas besoin d’un expert pour vérifier l’authenticité d’un Greco, d’un Velas-

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quez, d’un Zurbaran ou d'un Goya. Quand il a déclaré : « C’en est un », on peut être tranquille, ce n'est pas une copie. Sa critique est juste, bienveillante, insiste sur la qualité, excuse le défaut. Sa fraîcheur d'admiration s'applique couramment à ses confrères. Il faut l'entendre vanter une belle chose de Lobre, de Zuloaga, de Forain, de Maxime Dethomas.

Pour les faiseurs, les faux artistes, ceux qui s'en croient et qui croient à l'efficacité de la réclame, il se contente d'une moue triste et vague, qui s'achève en rire derrière sa moustache : « C’est un garçon qui croit qu'il est fort. Mais les autres ne croient pas comme lui. Alors, il va se faire de la vile. » Entendez : de la bile.

Aussitôt que Santiago débarque à Paris du Barcelone express, il y a un rite. Je l'accompagne à Old England, où il se commande un complet, qu'il revêt immédiatement.

— Et que dois-je faire de votre autre vêtement, monsieur ?

— Ce que vous voudrez. Donnez-le à un pauvre homme. |

Le vendeur explique, par sa mimique écœurée, qu'il n'a pas cela dans sa clientèle. Le

nouveau vêtement va, ou 1l ne va pas. Quelquefois, les manches sont trop courtes ou le pantalon est trop étroit. Étant pressé de ma nature, je dis à Santiago ; « Bah! garde-le comme ça. Tu t'en fiches. » À quoi il réplique : « Tu es bon, c'est que j'en aurai pour un an ensuite à avoir l'air d’un saucisson. » Il commande quelques sommaires retouches, que l'on exécute séance tenante. A l'un de ses départs, en montant dans le train et nous faisant des signes d'adieu, il perdit son chapeau, qui vola sur la voie. Ce fut toute une histoire. Les contrôleurs, le rencontrant tête nue, cheveux au vent, avec son cigare, étaient pris de méfiance et lui demandaient, dix fois pour une, son billet : « Tu n'as pas idée comme les gens à casquettes sont troublés par la vue d'un voyageur sans chapeau. Je m'en serais pas douté avant ça. »

Or, de ce promeneur sublime, de ce magistral spectateur de la comédie et de la tragédie ambiantes, de cet indifférent sensible qui transforme son émotion en œuvre d'art, est sorti récemment, au début de la grande guerre européenne, un farouche ami de la France.

Nous voyant attaqués et menacés par ceux

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qu'il a toujours définis « des varvares », Santiago Rusiñol a mis tous ses dons au service de notre pays. Au scandale des germanophiles de Barcelone, il s’est fait propagandiste, apôtre, pamphlétaire. Il a donné à un journal illustré populaire, la Esquella de la Torratxa, des articles et des dessins antiboches qui comptent parmi les plus efficaces, qui ont fait le tour de la presse des pays alliés. Il s'est, pour la première fois de sa vie, mis en colère, et il a brandi sa colère contre certains de ses compatriotes, assez fous ou aveugles pour préférer l'Allemagne aux alliés. Il a lâché ses travaux en train, ses nouvelles exemplaires, ses drames, sa chère palette, pour combattre avec ses armes étincelantes, plume et crayon, dans notre camp. Cela ne m'a pas étonné. Je ne pouvais pas l'aimer davantage. Mais je crois, en me tâtant bien, que je l’admire encore un peu plus. Si ses camarades de chez « Weverre » ne sont pas des ingrats, ils lui feront, à son prochain voyage. une ovation bien méritée.

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