‹ L'entre-deux-guerresChapitre 47 sur 76 · LA (€ REVUE BLANCHE · texte numérisé non relu

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avec un chapeau mou à l'artiste et un tout petit nez droit dans une physionomie trop régulière — cette sous-variété est horrible — appelé Léon Blum; l'absurde logicien Remy de Gourmont et quelques autres symbologhettos. Tout ce monde-là pontifiait, dogmatisait, tolstoïsait, s'apitoyait, Yasnaïa- Polianait en cadence, déclarait que l’on ne verrait plus jamais, jamais la guerre, qu'il était absolument inutile de s'y préparer, que l'on se foutait de l'Alsace-Lorraine, qu'elle ne valait pas le petit doigt de pied, que les militaires étaient les plus bêtes des hommes, que la patrie était un mythe et un mythe odieux, etc., etc. Il y aurait un choix effarant à faire de ces insanités, qui s’abritaient sous la grande renommée du bonhomme Tolstoï. Le pauvre vieux fou, par ses disciples, aura certainement contribué à notre manque de préparation à la guerre. Méfions-nous du milhonnaire et aristocrate en sabôts, qui retape sa blouse et son pantalon lui-même. Méfionsnous des loups ravisseurs qui viennent vêtus de peaux de brebis, dit le véritable Évangile.

Périodiquement, afin de réchauffer le zèle des prosélytes, un enfant de chœur du tols-

toïsme faisait le voyage d’Yasnaïa et rapportait, au retour, ses impressions et celles du maître. Léon Nicolaïevitch semblait avoir gardé toute sa géniale ironie pour ses œuvres, tant ses appréciations sur la littérature française étaient absurdes et enfantines. Je ne me rappelle pas le détail. Mais, sollicité par son interlocuteur, il ne manquait pas d'attribuer une grande importance, dans le mouvement des esprits contemporains, à Remy de Gourmont, à Léon Blum et aux frères Natanson.

Ensuite il recommandait de boire de l’eau, de ne pas fumer, de s'abstenir de viande rouge, de faire comme les Doukhobors et de refuser le service militaire. Henry Bernstein, dramaturge selon l'éthique de la revue des Natansons, à suivi ce conseil, mais ça ne lui a pas trop bien réussi.

Léon Tolstoï, personnage amer et tragique, que de fois j'ai songé à toi, à ce mélange de sublimité et de sottise qui fit ta profonde originalité, et à ta funeste influence! O fils métaphysique de Rousseau, bien plus noble certes que ton père, comment alliais-tu la perspicacité la plus aiguë quant aux hommes, et le plus noir aveuglement quant aux idées ? Com-

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ment te retrouvais-tu toi-même, lorsque tu te cherchais âprement, à solitaire? C’est surtout ta fin qui me hante, ta fin errante et désespérée, où tu fus poursuivi, j'en suis sûr, par tous tes fantômes contradictoires, ta propre pitié muéé en colère et ton humilité muée en orgueil. |

Avec Ibsen et l’Ibsénomanie, nous entrons dans une autre zone de déformations, celles de la logique et de la clarté françaises. Rosenthal- Saint-Cère avait révélé — comme on disait — Ibsen à Antoine, lequel le révéla à Lugné Poe et à la critique dramatique, notamment au huron Bauer.

Lugné Poe est un brave homme, nullement cabotin à la ville, intelligent et sympathique, qui a besoin de découvrir et d'admirer, puis d'interpréter, avec une âme de néophyte, ce qu'il admire. Îl-a donné dans toutes les inventions des mages du Nord, dans Bjoernsterne Bjoernson et dans Strindberg. Mais son préféré fut toujours Ibsen. Il le jouait à la manière extatique, en lévite noire ou grise, le torse cambré en arrière et en le psalmodiant. Je me suis laissé dire que le maître lui-même, ce vieux chat-tigre de brasserie allemande,

mâtiné de Schopenhauer, lui avait donné cette tradition. Or l'auteur de Perr Gyni et du Constructeur Solness est terriblement obscur et embrouillé. Sa pensée, parfois belle et lyrique, souvent originale et toujours douloureuse, se meut dans le brouillard et l'humidité, sur les confins huileux et rhumatisants d’une sensualité contenue. Son rire est un ricanement, sa mélancolie une crampe prolongée, son dialogue une série de reproches alternatifs. Ses héros, hommes et femmes, projections de la fumée de sa pipe tragique, ombres portées sur le mur de sa rancœur, de son {œdium vitæ, apparaissent tous et toutes ainsi que suicidaires. Leur désir s'accompagne de consternation. Un mystérieux poison se glisse jusque dans leurs aspirations vers la santé et un épanouissement impossible. Ils habitent les caves de l’amertume et de la vaine concupiscence. On devine qu'ils n'ont jamais bu une goutte de vin, jamais contemplé un paysage clair. Aussitôt qu'ils ont une femme, une fiancée ou une bonne amie, ils ne songent qu'à l'interroger, qu’à la scruter, qu'à l'effrayer, qu'à la tourmenter, qu’à lui infliger un secret pour le surprendre ensuite. Les dames agissent de même vis-à-vis des

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messieurs. Si c'est ça les amours du Nord, alors vivent Roméoet Juliette, vivent Don Quichotte et Dulcinée du Toboso!

Aujourd hui, les .psycho-tortillons d’Hilde Wangel, de Brand, de Peer Gynt, de Rosmer, du vieux Solness, architecte des tours-maisons et des tourneboulés, de Jean-Gabriel Borkmann entendant des pas dans son plafond, nous font hausser les épaules et ne nous en imposent plus. Nous nous rendons compte que ces enseignes recouvrent fréquemment un poncif studieux, que ces emballages compliqués ne renferment, les trois quarts du temps, qu’un thème assez vulgaire. Îbsen organise un vide pneumatique, apporte une cloche immense pour l’agonie d’une petite souris ou d'un vieux lapin. Mais, il y a vingt ans, le tout Paris des répétitions générales tombait en extase devant les moindres propos de ces fils et filles de la manie sohtaire et du septentrion. À la première révélation de Rosmersholm, la maison où « l’on tue le bonheur » et qui jouit d'un pont révélateur de l’état d'âme de ses habitants, une sociétaire connue de la Comédie-Française s’évanouit d'admiration. Enfoncés Shakespeare et Racine! Seul Henrik Ibsen — exigez

le k — était descendu, sa lampe d'huile de phoque à la main, dans les cryptes de l’âme humaine et en avait rapporté de définitives stalactites. En vain, Lemaître essayait-il, avec son lumineux bon sens des bords de la Loire, de ramener les convulsionnaires ibséniens à la logique et à la raison. Ceux-ci ne voulaient rien entendre et le traitaient de superficiel, voire d'ignorant. Que voulait ce natif de Tavers au palpitant génie des fjords?

Chose terrible chez un auteur dramatique :

Ibsen n’a pas de ligne; il n’a pas de perspective. Ses personnages sont des énervés que le tintement de la sonnette, la baisse de la lampe mettent hors d'eux-mêmes, aussi bien qu'une parole maladroite, ou qu'un soupçon injustifié. On s’est demandé si ses femmes étaient des caractères du Nord, ou des figures géométrico-sentimentales formées dans son imagination, « dans les cellules secrètes de l'esprit ». J'incline vers la seconde hypothèse. Elles sont des anémiques forcenées, des convalescentes frénétiques, chez qui tout retentit à l'excès. Leurs amours et leurs haines pour personnes pâles manquent de sang et de muscles, aussi de cette harmonie de croissance

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et de décroissance, de ce rythme intérieur qui existe chez les créatures quasi polaires, aussi bien que chez celles de l'extrême Midi. Depuis que Taine a disparu, nous croyons beaucoup moins aux conditions climatériques, comme dominantes de la nature humaine.

Ibsen n’a même pas été le peintre des animaux à sang froid. Pour dire toute ma pensée, il n'a jamais peint que lui-même, que la projection de ses douloureuses chimères. D'où sa monotonie fastidieuse.

Sous vingt formes assez peu différentes, cet analyste, chez qui la saccade est la règle, nous a montré les tiraillements de consciences rugueuses et hantées, entre le devoir et le désir, un devoir vague, un désir chiche, les balancés des sens et de la timidité, des attractions intellectuelles et des répulsions physiques, le tout dans un décor monotone de tables à thé et de bibliothèques, où les chaises prennent des airs de chaires à prêcher. Ses hommes supérieurs apparaissent comme des dévergondés de l’esprit, comme des” bohémiens de la culture, sans attaches n1 points de repos, sans havre ni espérance. J'entends bien qu'ils scrutent le « problème vital ». Mais c'est précisément

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cette perpétuelle remise à l'étude des éléments premiers qui finit par les figer dans des mouvements automatiques, pour leur ôter tout intérêt. Les types créés par Ibsen ne demeurent pas dans la mémoire. Lui-même nous apparaît assez semblable à ce diable « fondeur de boutons », dont il parle quelque part, et qui rejette au moule, sans trêve, des physionomies de même forme, de même grimace, des tempéraments de même structure. La tension hagarde, l’obsession, la courbature, tels sont les grands ressorts du théâtre ibsénien. Aussi, tous ces accablés du destin, tous ces déchirés de l'incertitude, hommes et femmes, ont-ils tout le temps l'envie de s’en aller, de se sauver, par la porte, par la fenêtre, de tomber du toit, de se jeter dans le ravin, en un mot de se fuir eux-mêmes. Pendant le premier acte, on s intéresse presque à eux. Ils surprennent. Au deuxième acte, on les prend tous en grippe.

Au troisième, ils apparaissent ainsi que d’épouvantables raseurs, pour qui toute catastrophe sera pain, bénit. Leur néant leur remonte à mesure. Îls étaient nés avec la pire tare, qui tenait de leur créateur littéraire : le manque de joie. Ternes ét gris dans la douleur, ils

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restent ternes et gris dans leurs rêves. Ils refusent tout le temps le sourire féminin, l'héroïsme, le goût du pain, le parfum des fleurs et le chant des oiseaux. Ils disent non à tout le positif de l'existence.

J'en demande pardon aux mânes de cette fripouille de Rosenthal-Saint-Cère. J'en demande pardon à Huron Bauer. Je donnerais tout ce théâtre de deuil et de torture vaine pour une réplique d'Othello. L'œuvre entière du « géant du Nord » m'’apparaît comme un cadavre dans une chambre d’hôtel meublé, au bas crépuscule de l'hiver.

Nous devons à Ibsen deux formules du jargon sentimental intellectuel de, l’Entre-deuxguerres : « vivre sa vie » et « en beauté ». La première menait les femmes faibles au trottoir ou chez la proxénète. La seconde légitimait toutes les loufoqueries. L'une et l’autre comportaient le sermon laïque. J'ai vu trop d’applications, douloureuses ou comiques, de ces insanités, pour n'en pas garder rancune à leur auteur responsable. J'ai marqué quelques traits de ces modes baroques dans mon roman Les Kamtchatka, œuvre de réaction contre le snobisme ambiant aux alentours de 1895, et

qui me valut de solides, de précieuses inimitiés.

Le polémiste, en effet, prend son point d'appui dans le mécontentement de ses adversaires. Plus ce mécontentement est fort et même injurieux, plus le polémiste a de fer, comme on dit en escrime, et mieux il est placé pour une bonne riposte. Ne me parlez pas des victimes résignées, des pâles protestataires, ni des éreintés indulgents. Lorsque j'applique, pour ce que j'estime être le bien de mon pays, sur ce torse ou sur ce rein mes vésicatoires, un cri de colère, une grimace, une menace ne me déplaisent pas. C’est signe que le malade peut guérir.

— Mais il a bien dû vous arriver, dans le combat de plume, — m'objecte-t-on, — de vous sentir quelquefois touché?

Fort rarement. Cela tient à ce que je connais mes travers et à ce que je n attaque pas sans de bonnes raisons. Ainsi, mon ennemi ne m'apprend rien, si sa critique est juste. Si elle est injuste, je ne la perçois même pas.

Quant aux accès de rage, ils me font rire, à la façon de caricatures réussies.

Les écœurantes fadeurs du tolstoïsme dégé-

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