RENÉ DOUMIC
Doumic a fait figure d'homme de lettres et de critique, comment il a obtenu une collaboration de vingt ans à la Revue des Deux Mondes et un fauteuil à l’Académie, je répliquerai : par la platitude. Quelques-uns lui ont donné parce qu'il avait l'attitude du quémandeur.
D’autres lui ont donné pour ne pas donner à son concurrent. C'est l’histoire de son élection à l’Institut. D’autres lui ont donné parce que, étant nul, il n'offusquait pas. Il a bénéficié consécutivement de la charité, de la rancune et de la méfiance. Il a tiré profit des oublis, tel ce personnage de Hernani qu'une erreur de tutoiement fait grand d'Espagne. Il a
ramassé des fonctions et des titres en aidant à
mettre des paletots, en encensant d’influents vaniteux, en fermant des portes au nez des pauvres, en répondant : « Le maître n’est pas là. » À quoi l'on pouvait répliquer : « Oui, mais le domestique y est.» Son fauteuil est fait d’ancien paillasson et, comme il le sait, il enrage.
Coppée, le bon et merveilleux Coppée, avait coutume de dire : « On le croit doux, mais il a son mic. » Et il expliquait que ce « mic » était une pointe dure et colère, cachée dans l’estompé du visage. Que de parties de
224 L'ENTRE-DEUX-CUERRES.
rire nous avons faites avec Coppée, au souvenir de ces réunions acadé-mic, à travers lesquelles on voyait circuler la silhouette d'émouchet du seigneur d'Haussonville, la physionomie mélancolique de Melchior de Vogüé, ou bien, trottinant et affable, le marquis de Ségur!
Le seigneur d'Haussonville est vain et se croit malicieux. Parlez-moi d'un véritable libéral. Il a pour les maîtres du jour, quels qu'ils soient, un respect considérable, et quand 11 va leur faire visite, 1l laisse son ironie dans l'escalier. La démocratie lui semble un flot irrésistible et il s’y baigne en souriant, avec un caleçon d’ancien régime. Il me représente le conservateur type, qui croit que le révolutionnaire a raison, qui porte en épingle de cravate une fidélité de bon ton, et meurt du désir d’un portefeuille dans un cabinet radical. Il parle avec respect des assemblées, des droits de l'opinion, du suffrage souverain, et il daube sur les convictions fermes, 1l les juge trop réactionnaires. Ce genre est affreux. On l'excuse en disant qu'il a hérité des opinions « avancées » de Mr° de Staël. Alors, qu'il coiffe le turban et n'en parlons plus.
MELCHIOR DE VOCGÜÉ. 229
Melchior de Vogüé, qui avait des parties de véritable écrivain, une mine de juge las et de la noblesse d’intentions, ne connaissait pas le premier mot de l'art du roman, qui est développement, perspective et don de vie. Il s'obstinait à écrire des romans ennuyeux grandiloquents, mi-philosophiques, mi-géographiques, qui naturellement tombaient à plat. Il en souffrait et jusqu'au bout 1l ignora ou parut ignorer les raisons de son insuccès. Ses débuts avaient été brillants et remarqués. Quelques personnes du monde, trop pressées, annonçaient un nouveau Chateaubriand. Il demeura en deçà de Senancour. Mais ce mot de « distingué », dont on a abusé, convenait à sa personne et à son maintien. Une seule fois, il se départit d'une réserve courtoise qui était son meilleur agrément : le jour de la réception de Barrès à l’Académie. C'était lui qui accueillait Barrès. Il le fit sans aucune grâce, avec une acrimonie si visible que les amis de Barrès en furent scandalisés. Ce procédé, renouvelé des immortels quinteux de la Restauration et du second Empire, déplut généralement. C'est que Barrès avait réussi là où Melchior de Vogüé avait échoué; :l
( captiva dès ses débuts l'attention de la jeu-
nésse ; il fit le rassemblement de ces cigognes qui, suivant l'image de Melchior de Vogüé, revenaient au spiritualisme; et la magie de son style éclipsait les meilleures pages des « regards contemporains ». Tout de même, il eût mieux valu pour la mémoire de l’auteur de Jean d'Agrève qu'il oubliât ce jour-là ses rancunes et accueillit gentiment un confrère à la taille duquel il n allait pas.
Le marquis de Ségur est inexistant comme écrivain, insignifiant comme historien, craintif de tout; mais c’est un lapin blanc des plus aimables, des plus corrects. À force de trotter à travers la Société et la Revue des Deux Mondes, il est arrivé à rencontrer un fauteuil académique. Personne ne lui en veut de s'y être installé et d'y brouter, en jetant de-ci delà des yeux inquiets, maints feuillets de sa salade anecdotique.
Quand vous rencontrerez un solide et jovial luron, à la mine fleurie, à la voix éraillée, au gilet étincelant, tantôt couleur chaudron et tantôt couleur prune de Monsieur, chamarré d'or, qui rit bruyamment et qui pulvérise, qui cite le prix du gigot au xu* siècle et celui du