‹ L'entre-deux-guerresChapitre 57 sur 76 · ÉDOUARD ROD · texte numérisé non relu

ÉDOUARD ROD

Sa grande idée, c'est que la question du ventre, le taux de l’argent, le prix des denrées mènent le monde; que la pohtique est subordonnée à l’économique, et que la crise du pain, du coton ou celle du charbon ont plus d'importance qu'une grande guerre. Antique bateau, mille fois ressassé, mille fois démenti par les événements, que d'Avenel, en dix volumes, a prolongé sans le rajeunir. Il tient à passer pour important, mails aussi, mais surtout pour bel esprit. Il croit qu'on s'amuse de ce qu’il dit. Il ne s'aperçoit pas qu’on s'amuse de lui. Brunetière, qui avait le goût des fantoches, lui ouvrit toute grande la Revue des Deux Mondes, et certains de ses numéros ont l'air de simples gilets saumon, destinés seulement à faire valoir le torse et la cambrure du « pauvre vicomte ».

J'ai conté naguère le passage muet, grave et doux d’Édouard Rod, tel un fantôme suisse, parmi les laques et estampes du Grenier Goncourt. Ainsi traversait-il, virginal, les salons de la Revue des Deux Mondes. Il marchait sur la pointe des pieds, susurrant de fines remarques, comme dans une chambre de vestale. Ce bon élève de Georges Elliot approu-

vait silencieusement Brunetière. Il jetait sur Faguet et Doumic un regard attendni. Il croyait que tout est sérieux et un peu triste, que tout le monde est très consciencieux et que, — pour renverser le mot de son compatriote Amiel, — les états d'âme sont des paysages. Îl travaillait à ses multiples Michel Teissier, à ses Silence, à ses l'Ombre s'étend sur la Montagne, les publiait bien régulièrement, bien sagement, et recevait avec bonté les compliments que lui en faisaient des gens qui ne les avaient pas lus, mais auxquels on avait conseillé de les lire. Cet excellent homme était, sur toute la ligne, un premier accessit. Ses amis — car il était aimé — m'ont assuré qu'il avait énormément de vie intérieure. C’est donc qu’à force d’être inténeure cette vie ressemblait à un étouflement : Rod ou la Desdémone du canton de Vaud. Je fus stupéfait d'entendre une des personnes présentes me dire un jour, en me montrant Rod : « Présentez-moi donc à Arvède Barine. » Cette erreur, à la réflexion, renfermait une parcelle de vérité. On remarque, chez ces deux auteurs, une même absence totale de soleil. La peau de leur style est grise et froide.

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