‹ L'entre-deux-guerresChapitre 58 sur 76 · LA € NOUVELLE REVUE · texte numérisé non relu

LA € NOUVELLE REVUE

Par la fondation de sa Nowelle Revue, Me Edmond Adam, tout le temps qu'elle la dirigea, fit à la Revue des Deux Mondes une sérieuse concurrence. Il s'en fallut de peu qu'elle ne la supplantôt. Dans la pensée de Mr Adam, incarnation du patriotisme et de l'héroïsme français pendant toute la période de- l'Entre-deux-guerres, la Nouvelle Revue devait être le foyer de l'idée de Revanche et le lieu de réunion de la France régénérée.

J'admire et je vénère M“ Edmond Adam.

Il y a un quart de siècle que je l’appelle « ma chère patronne ». Elle a publié mes premiers essais. Elle m'a guidé maternellement à travers les pièges de la httérature et du journalisme, qui guettent les débutants. Enfin, elle m'a mis au cœur une haine lucide de ja Bête allemande, qui ne s’éteindra qu'avec moi.

Celui qui l'a baptisée « la grande Française » a bien dit. Son œuvre du maintien de la confiance, de l'espérance et de la conservation des énergies pendant quarante-quatre ans a eu une portée incalculable. Elle est celle qui n’a jamais renoncé, celle qui ne s’est jamais reposée dans le combat sourd, tenace, quotidien contre le Germain, qui fut la trame de

son existence. J'en parle savamment. Je l'ai vue travailler. J'ai eu ses confidences. J'ai connu ses sacrifices de toute sorte et sa folie d’abnégation, qui était une grande sagesse.

Elle avait été l’âme de Gambetta. Du jour, où, déçue et désillusionnée, elle se retira de ce verbe éloquent, mais devenu vain et menteur, Gambetta s’écroula. Plusieurs en ont voulu à Mr° Adam de ses révélations sur le rôle louche du tribun après la guerre de 1870- 71. Or elle a été miséricordieuse, elle n’a pas tout dit dans ses Mémoires, elle a ménagé le Génois double, fait d'impétuosité et de ruse, qu'elle avait cru pouvoir hisser et maintenir au rôle de symbole de la Revanche.

Le fond de l’histoire est très simple : Gambetta et ses amis, moins l'intègre, le loyal Edmond Adam, admiraient secrètement Bismarck et entrevoyaient une politique de rapprochement franco-allemand, sur le plan de l’antipapisme et de l’anticatholicisme. Un seul obstacle à ces visées : Me Adam. Mais ils se disaient : « Bah! une femme!» Ils passèrent outre. Elle l’apprit et sa colère fut terrible. Du jour au lendemain elle rompit avec ceux qui

perdaient, selon elle, leur raison d'être et elle continua seule, ou presque seule, le combat. Ce « presque » fait allusion à Paul Déroulède, patriote ardent et magnifique, mais de faible clairvoyance, qui demeura fasciné par Gambetta et ne sut pas se dégager de formules devenues désuètes et contradictoires.

M= Adam travaille ainsi : elle prend une feuille de papier et elle fait son plan. Ce plan établi, elle s’y tient. Admirablement renseignée sur la pohtique allemande, ayant en tête l'outil flambant neuf de la Nouvelle Revue, qui devait engloutir une grande partie de sa fortune, elle se proposa, dès 1878, ce triple but :

1° Soutenir, envers et contre tous, la confiance de l’Alsace-Lorraine et la foi des Patriotes Alsaciens-Lorrains.

2°. Abattre Bismarck.

3° Faire l’alhance russe.

. 4° Préparer, diplomatiquement et miltairement, la Revanche.

Elle a réussi on peut le dire, dans sa quadruple tâche. Elle a attendu son heure quarante ans. Mais elle l’a eue.

Sa maison devint ainsi le centre de la résistance aux menées allemandes de toutes sortes

qui allaient fondre sur la France. Mr Adam est une solide et vaste intelligence, inutile de le dire; mais elle est aussi une intuitive extraordinaire, qui reçoit, par des voies hyperconscientes, de mystérieux avertissements. En voici un exemple : elle a toujours su, de science plus certaine que celle des généraux ses amis, que l'invasion allemande de la prochaine guerre se ferait par le nord, par la Belgique, et elle n’a cessé d'envisager et de faire envisager autour d'elle cette éventualité. La collection dela Nouvelle Revue et les articles du capitaine Gilbert en font foi. |

Cette pénétration lui permet de juger en un clin d'œil le fort et le faible d'un individu et de ne placer sa grande confiance qu'à bon escient. Par contre, elle dissémine sa petite confiance avec un imperturbable optimisme et il lui est parfaitement égal d’être dupée sur le secondaire, sur ce qui n’est pas l'intérêt français. Amie incomparable, fraternelle ou maternelle, selon les différences d'âge, elle n’abandonne jamais, jamais ceux qu'elle a une fois adoptés. Elle étend sur eux sa main protectrice. do

Elle à eu cette fortune singuhière, étant pré-

destinée à de grandes et fortes choses, à une dure action, d’être adorablement belle. Elle a surmonté cette beauté, ce charme, qu’elle ne mettait d'ailleurs nullement sous le boisseau, par le prestige de l'esprit et de la volonté. Bien que dominatrice et inspiratrice, elle est demeurée femme et ménagère, aussi habile aux confitures et aux menus qu'aux préparations diplomatiques et militaires, menant sa maison avec une « économie », au sens latin, incomparable et un faste royal. Elle est née grande dame. Elle sait écarter gentiment les gêneurs, aplatir les mufles d'une réponse souriante mais irrésistible, récompenser d'un mot les belles actions, faire jaillir les larmes de reconnaissance. Elle sait accueillir et chasser. Rien de droit, de clair, de hardi ne la fâche jamais. Le mensonge et l'hypocrisie la rebutent. Elle panse la douleur, la timidité etla pauvreté. Sa générosité est sans limites. Je n'ai connu qu'Alphonse Daudet et une autre personne tout près de moi pour s'intéresser aux pauvres diables avec une aussi réelle et efficace bonté. Mais, chose étrange, on n'abuse pas de cette johe main toujours ouverte. La grandeur qui émane d'elle est transmissible et bien des

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êtres méchants et vils, comblés par elle, ne lui en ont pas voulu du tout, ne l'ont pas déchirée par la suite.

Comment l’Allemagne, qui pense à presque tout, ayant une ennemie de cette taille et de cette efficacité, ne l’a-t-elle pas fait disparaître au cours de l'Entre-deux-guerres? Voilà ce que je ne puis comprendre. En dépit d'un budget d'espionnage annuel de quatre-vingts millions de marks, nos ennemis sont psycho logiquement assez mal renseignés. Pendant des années et des années, il n’y a plus de raison de le taire, M"° Adam a tenu le gouvernement russe au courant des pièges que Bismarck ne cessait de tramer contre lui. À deux reprises, elle a fait le voyage de Russie, pour faire savoir directement aux principaux intéressés ce qu'elle ne pouvait leur écrire ni confier à des intermédiaires. Elle a poursuivi le comte Witte, qui cherchait le rapprochement russo-allemand, d’une haine solide et documentée. La mort tragique de son ami-le général Skobeleff avait été pour elle un coup terrible. Mais tout de suite elle avisait au moyen de remplacer cette grande influence francophile et antiallemande disparue,

Car la principale force de M Adam a été de ne jamais désespérer : « Il y a toujours dans un coin une petite chance que l’on n’a pas entrevue..., et puis, quand tout paraît perdu, il reste la prière. » Même au temps de Païenne et avant l'ascension mystique de Chrétienne, M“ Adam avait un culte pour Jeanne d’Arc « qui, dans la pire situation de la France, n'avait jamais désespéré ». Fille de la solide Picardie, issue d’un sang intact et d'une longue lignée de gens du terroir qui savaient rire, boire et tenir bon, cette femme extraordinaire a une âme de croisé. Elle a fait à l’intérieur une croisade de près d'un demisiècle. Mais si vous voulez mon avis, qui est celui d’un homme renseigné, 1l y a eu quelque chose d'elle dans notre victoire de la Marne, dans ce Poitiers de 1914, par qui furent refoulés à jamais, non seulement le Germain, mais le germanisme. Sa pensée et la pensée de ceux qu'elle avait animés, civils et militaires, de son invincible certitude pendant le long et morne espace de temps, flottaient audessus de ces sept journées épiques. Nos tout jeunes héros peuvent lui dire : «Grand'mèrel »

Cette victoire, où elle a eu sa part, ne l'aura

pas étonnée. Elle vit dans l'attente continuelle du miracle et elle fait tout son possible, de toute son énergie, comme s'il ne devait pas y avoir de miracle. Telle est la source de sa gaîté quotidienne, qui surmonte les deuils et les souffrances,’ inséparables de la longue vie d’une compatissante. M”° Adam rit comme un coin du ciel bleu de France. Elle frissonne comme un de nos arbres peuplés d'oiseaux.

Elle aime les tout petits enfants comme les sources claires de son parc de Gif, la spontanéité et l’allégresse autour d'elle. Elle redoute le contact des gens moroses et je l’ai vue, de mes yeux vue, inciter à la joie le papa Freycinet, qui a l'air d’un mormon en ivoire.

Cela se passait il y a vingt-deux ans, dans l'hôtel du 190, boulevard Malesherbes, qui est une demeure historique. Autour de la table couverte de fleurs, Monseigneur le duc d’Aumale, ledit Freycinet, Alphonse Daudet, Magnard, Calmette, le général de Gallffet et vingt autres. Jamais je n'ai bu d'aussi bon bordeaux, — un Château-Laffitte, — ni aussi savamment chambré ! Quand ce vin, noble et fin entre tous, atteint ce point de perfection, il a l’air d’une rose dans la nuit et son indé-

terminé se précise. N'allez pas en conjecturer que le bourgogne lui était inférieur, — c'était un chambertin de feu, étoilé de violettes, — mi que le champagne..., mais je m'arrête, afin de ne pas vous faire trop envie. La chère était à l'avenant et, comme on était dans la saison des truffes, celles-ci parfumaient des poulardes onctueuses, comme bardées de leur propre graisse d'or : « Diable! c’est une bonne maison ici », répétait Magnard, mon voisin de table. Mon père incitait le duc d'Aumale à raconter ses souvenirs du procès Bazaine, qui étaieñt du plus vif intérêt et d’une sobriété toute militaire. Freycinet aussi fut très intéressant, en dépit de sa petite voix pâle de convalescent pressé. En revanche, le général de Galliffet, avec ses joues creuses, son teint de brique et son débit volontairement brutal, fit mauvaise impression. « Il est tellement dur à cuire qu'il en est coriace, — murmurait Magnard, — on n'est pas briscard à ce pointlà. Il en remet. » C’était tout à fait mon avis. Avec son tact ordinaire, Mwe Adam menait, guidait cette conversation de vingt-cinq convives et en atténuait les pointes trop acerbes.

Le grand romancier Henry James a coutume de dire : « Vos dîners, à vous autres Français, ressemblent toujours un peu à des séances de la Convention. » C’est exact. Nous gesticulons, nous nous coupons la parole, nous multiphions les ripostes. Cela tient aussi à ce que nous buvons du vin et mangeons une véritable cuisine, au lieu que la coction anglaise, oscillant entre le surépicé et le fade, stimule le palais, mais non l'esprit. Le pickles est une hérésie. Donc, à un moment donné, la causerie générale vint sur la Commune, sujet dangereux, et que M"° Adam, malgré toute son adresse, n'avait pu éviter. Galliffet s’exprima si cruellement sur le compte de malheureux bougres, évidemment fautifs et quelques-uns même criminels, vu les circonstances, mais après tout rudement châtiés, que mon père le redressa, puis se fâcha. Cela faillit mal tourner. D'un souvenir algérien, le duc d’'Aumale apaisa les flots irrités. Alors Magnard, dans son coin : « Il y a vingt ans que ces choses ont eu lieu. Elles sont aussi irritantes qu'hier. Il n'y a que la mort pour calmer les fureurs humaines..., et encorel »

— Absolument, » répondait Calmette,

MADAME EDMOND ADAM. ab

homme doux et conciliant, que la mort devait prématurément calmer.

Vers cette époque, M” Adam voulut se décharger du poids de la rédaction de la Nouvelle Revue, — sauf la partie de politique extérieure et les chroniques militaires, — sur quelques jeunes écrivains. Elle avait comme secrétaire de la rédaction Claude Rajon, aujourd'hui député. Elle essaya, comme secrétaire général, l'avocat Charles Philippe, comme corédacteurs en chef Georges Hugo et moi.

Le projet de transformation de la Revue comportait la collaboration assidue de Léon Bourgeois, de MM. de Marcère et Cavaignac, plus une chronique des provinces pour laquelle Maurras promit des articles. Mon père devait nous conseiller de loin. De nouveaux capitaux étant nécessaires et les ressources de M=° Adam — qui subventionnait par ailleurs pas mal de gens et d'œuvres — n'étant pas inépuisables, on résolut de charger Paul Ménard-Dorian de réunir quelques bailleurs de fonds républicains. Îl fallut donc « consulter Paul ». L’excellent homme se gratta la tête, faisant ainsi s'envoler sa mouche coutumière, prit un air profond, pesa le pour et le contre, envisagea

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toutes les éventualités, fit sa balance, examina les chiffres, opéra quelques additions, soustractions, multiplications, consulta lui-même plusieurs amis et industriels, ajourna sa réponse, eut une entrevue avec Alphonse Daudet, puis une autre plus longue avec M" Adam, tâta ses coassociés, et, en fin de compte, déclara que momentanément il se réservait, mais que plus tard... Entre temps, Charles Philippe et Claude Rajon, charmants garçons l'un et l'autre, mais de tempéraments opposés, le premier aussi vif et impétueux que le second est calme et réservé, se prenaient à üc, puis en grippe, et 1l fallait les réconcilier deux fois par semaine. Georges Hugo a horreur des bisbilles, moi-même Je ne les aime pas. Nous convîinmes, d'un commun accord, que nous ferions, en nous obstinant, du mauvais travail et que nous devions renoncer à cette transformation de la Nouvelle Revue. Je revois encore le navrement de ce brave Philhippe : « Mais tu es idiot... Mais vous êtes deux tourtes... Mais avant six mois, nous aurions eu cent mille abonnés. » Et il le démontrait, chiffres en mains.

Philippe avait aussi à l’époque une admira-

tion passionnée pour deux hommes politiques : Léon Bourgeois et Descubes. Il leur prêtait presque du génie. L'un et l’autre étaient dans le privé deux personnes tout à fait agréables et simples, d’ailleurs. C'est une physionomie originale que celle de Léon Bourgeois, associé à tant de mesures de persécution anticléricale odieuses, imbéciles et funestes, et qui se présente à l'observateur impartial comme un monsieur lettré, fin, nuancé, tranquille, dédaigneux des honneurs. Il écrit mal, il pense court et petit et son contact est agréable, donne l'impression d'une nature compréhensive et loyale. L'homme est un animal divers.

Je n'ai jamais vu de monsieur plus petit que M. Rodocanachi, du conseil d'administration de la Nouvelle Revue, mais je n'en ai Jamais vu non plus de plus riquet, de mieux tenu, ni de plus affable. C’est un vrai bibelot d'étagère. M. de Marcère est la bonté et l’honneur même. Descubes est un lettré et 1l a de l'esprit naturel. Les dîners mensuels de la Nouvelle Revue transformée, qui malheureusement ne furent pas nombreux, attiraient ainsi une foule de personnaktés politiques de premier et de

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second plan, auxquelles M”° Adam réservait son plus affectueux accueil.

Mais c’est à la campagne, dans sa propriété de Gif, recevant et distrayant son monde par une belle journée, qu'il faut voir notre chère patronne. Elle habite là une ancienne abbaye, dont elle a respecté la ruine, flanquée d’une . confortable maison moderne, avec un vaste atelier et une terrasse donnant sur la vallée. Quand vient la belle saison, le train dépose à la station plusieurs douzaines de Parisiennes et de Parisiens, quelquefois sympathiques, quelquefois indifférents ou antipathiques les uns aux autres, que des voitures emmènent à l’abbaye, qu'agglomère instantanément la cordialité del’hôtesse incomparable. Si M=° Adam me l'ordonnait, je jouerais aux quilles avec Jean Aicard, qui est le plus horripilant, le plus bête et le plus cabotin des poètes sans poésie, et je lirais, d’un bout à l’autre, un article en charabia du grand Judet. Sur la terrasse de Gif, j'ai fait une partie de boules avec ce pauvre Jules Claretie, que j'avais égratigné plusieurs fois depuis l’Affaire, et nous nous séparâmes réconciliés. Malheureusement, quelques années plus tard, à l’occasion des représentations du

Juit Bernstein à la Comédie-Française, représentations que l'Action Française empêcha, ce fut de nouveau la bisbille et je dus faire poum poum avec des. pistolets, puis m'aligner à l'épée avec son fils Georges Claretie. Il s’en fallut de peu qu'il ne fût tué. L'existence a de ces détours... Que les littérateurs qui n'ont pas figuré dans les charades de Gif lèvent la main ! Impossible de faire le dénombrement des morts et des vivants qui ont défilé sur cette terrasse enchantée, qui y ont dépensé le meilleur de leur esprit, dans la liberté charmante du plein air.

Chose rarissime, pendant cette période de l'Entre-deux-guerres, les ennemis de la France n'eurent jamais accès dans cette maison française. J'ai connu des salons républicains infestés de juifs allemands et autrichiens et d’espions déguisés en gens du monde. Rien de tel chez M Adam. Les « Schlum », comme on dit en Pologne, s'y seraient trouvés mal à l'aise, en admettant que la maîtresse de maison ne les eût pas immédiatement fait jeter dehors.

L'usage est là, en toutes circonstances, de donner le pas aux militaires sur les civils.

M=° Adam estime, comme fou Brachet, son

admirateur, que ceux qui défendent le pays par métier, et donc préservent le langage et les formes intellectuelles en même temps que le sol, l'emportent sur les philosophes, les savants, les écrivains et les artistes. Combien elle a raison! Il n'est pas de contact plus agréable, n1 plus chaud et roboratif que celui d'un officier de carrière, et je donnerais la conversation de dix académiciens pour celle d’un général Mercier, d'un Marchand ou d’un Baratier.

Pierre Loti est un des préférés de M"° Adam, un de ses fils métaphysiques. C’est elle qui l'a mis au monde de la notoriété, en publiant, dans la Nouvelle Revue, le Mariage de Loli. Aussi il faut reconnaître que chez M"° Adam, « madame chérie » comme :1l l'appelle, Loti est tout à fait lui-même, dépouillé d'affectation, naturel et délicieux. Halluciné par la mort et déchiré par la mélancolie dans ses livres, il se montre à Gif gai et même blagueur comme un enfant espiègle, 1l court, il saute, il joue avec l'eau. Les personnes qui le voient pour la première fois en sont ébaubies. Elles ne veulent pas croire que ce fantaisiste lâché a écrit Fantôme d'Orient et Mon frère Yves. Gêné

dans le courant ordinaire de la vie par deux antennes trop délicates, dont l’une s'appelle timidité orgueilleuse et l’autre susceptibilité, ce papillon magique de Loti volète à son aise autour de M Adam; il arbore ses couleurs diaprées, étincelantes, son vêtement d’aurore, alors que, dans ses beaux et sombres poèmes en prose, apparaît seulement son corselet noir et or de crépuscule. Il y a en lui un mystificateur à froid, un tireur de plans de premier ordre et parallèlement un gobeur, un naïf incomparable. Ayant tant de fois capté la lune avec sa plume, il croit qu'il pourra la prendre avec ses dents. C’est un esprit de l'air et de l'eau, un lutin de haute mer, qui n'accepte pas la perspective de ranger ses ailes entre quatre planches, puis de se dissoudre un jour comme les camarades. Cela fait qu'il agace et qu'on l'ame. Mais allez donc essayer de le contenter |

Tout autre apparaît Paul Bourget, le maître de la construction romanesque. C'est à Gif que, me prenant affectueusement par le bras, selon son habitude, 1l m'a donné, sur notre art, d’inoubliables leçons. Car 1l est un des très rares qui sachent communiquer leur expé-

pd

rience. Son visage sérieux et attentif, son œil profond et parfois soucieux sous le monocle s'illuminent quand il tient une racine morale, une raison, une chaîne de causes, quand il sent frémir la vérité au bout de sa perpétuelle recherche. Grande, universelle intelligence, que ne dépare point la précipitation. Il est patient et obstiné comme le temps, ce qui fait qu'il a échappé à sa morsure et que son esprit, sa silhouette sont demeurés étonnamment eunes.

Psychologue né et perfectionné par les contacts, il excelle à classer et à définir. La science et les fréquentations médicales ont eu sur lui une influence qu'il ne cherche pas à dissimuler, encore qu'il s’exagère le mérite de beaucoup de cliniciens et d'hommes de laboratoire. Sa conversation est captivante, car elle est juste, sinueuse et appropriée aux circonstances comme à son interlocuteur. Sortant assez peu, méditant beaucoup, cultivé comme pas un, il a, sur toutes choses, des vues personnelles et cohésives. Il est, à mon avis, le roi des spectateurs et des analystes. Je ne le quitte jamais qu à regret.

La bêtise des imbéciles l’attriste, parce

qu'elle est irréparable. Mais les bêtises des hommes intelligents, et notamment de ses confrères l'amusent infiniment, et, quand il consent à les exposer aux connaisseurs, à les faire miroiter, tel un bijoutier émerveillé, c’est un délice. Sur l'époque d’Aurevilly-Flaubert- Maupassant jeune, il a des documents incomparables. J'espère que nous les connaîtrons un jour, à moins qu étant discret et même secret il ne garde pour lui le meilleur de ses hautes observations.

Paul Bourget, au contraire de Melchior de Vogüé, possède ce don majeur du grand romancier, qui est le sens du développement.

La conduite de ses personnages, une fois posée, n'a rien d'arbitraire. Je suis persuadé qu'il se laisse mener par eux, beaucoup plus qu'il ne les dirige dans le sens de ses convictions religieuses ou politiques. Sa bonne foi est constante et absolue. Il aime bien trop la réalité pour la déformer ou l'amoindrir. Alors que, sous l'influence ignoble de Zola, une partie de la littérature romanesque française s’abandonnait à une peinture sommaire de l'instinct an1mal, — qui n’est même pas l'instinct de l’animal humain, — Bourget réagissait dans le sens

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des commandes et directions cérébrales de l'organisme. Il délaissait les bonnes, les pochards et le ruisseau pour des sujets plus relevés et plus importants. Le naturalisme lui en voulut beaucoup, et la plupart des critiques dirigées par les primaires contre ses prétendues préférences mondaines, critiques d’une rare sottise, datent de là. Ayañt infiniment d'esprit, 1l est le premier à en rire.

Deux lois, selon lui, gouvernent le roman :

celle de la crédibihté et celle de la durée, ou perspective. Ce que l'auteur raconte doit être cru par le lecteur. « On dirait que c’est arrivé. » Compliment véritable, récompense de l'écrivain, alors qu'ayant retiré ses étais, 1l donne l'illusion d'une formation spontanée.

Dickens, Alphonse Daudet ont possédé au plus haut point la crédibilité. Chez Balzac, elle est interrompue par ces continuelles effusions et suffusions du génie, qui rappellent, aux admirateurs de l'œuvre, l'existence de l'ouvrier. Balzac, c'est le mécanicien qui passe la tête dehors par la soupape et converse avec les passagers. C'est le castelier qui intervient dans le guignol pour expliquer comment le commissaire a mérité d'être rossé. Balzac ne suggère

pas. Il dit tout, il explique tout, il est ivre de relier les pièces de l'univers et les morceaux des âmes. En quoi il diffère profondément de Shakespeare, qui laisse la parole à ses personnages et n interprète pas leur destinée, en commentant la sienne propre. Je pense que cette seconde méthode a les préférences de Bourget.

La question de durée ou de perspective n’est pas moins importante. Il faut que le roman soit baigné dans le temps, faute de quoi il est illisible, tantôt lancé comme un train rapide, tantôt lent comme une tortue malade. Le pauvre Rod n'a jamais eu la notion de la durée. Cherbuliez, cet autre Rod, ne l'avait pas non plus, et c'est pourquoi son œuvre est caduque. Balzac, très habile à ce point de vue, enferme l'éternité de l'amour dans quelques chaudes minutes parfumées du parc de Clochegourde ou -dans la courte nuit de Montauran et de Marie de Verneuil, puis 1l fait tenir toute une époque dans le Cabinet des Antiques ou dans le siège du vieux Rouget par Philippe Brideau. C'est un art magique que de savoir retourner à point nommé le sablier, que de remplacer le sablier usé ou bouché, et dont le

conduit laisse passer trop vite ou trop lentement la substance impondérable du temps.

Aucun traité de littérature ne contient d'ailleurs ces principes, qui sont la moelle substanüfique de Bourget. C’est que seul un romancier peut parler des romanciers. Que voulezvous qu'un homme en bois et en chevilles, comme Brunetière, comprenne à ces délicieux mystères de la reproduction de la vie par la plume, l'encre fraîche, le papier et l'esprit !

Paul Bourget représente à mes yeux le summum de la curiosité intellectuelle. Il est tout yeux et tout oreilles. Il se méfie, d'ailleurs, du cuviénisme, qui consiste à reconstituer un squelette avec un os. Il sait que, neuf fois sur dix, le squelette ainsi rétabli est faux. Il se méfie aussi du claudebernardisme, qui consiste à pêcher au hasard, quand on est bon pêcheur, et à s'émerveiller du premier poisson pris. Îl sat que certains poissons n'ont pas d'intérêt, que certains chemins ne mènent nulle part. Il procède avec un choix minutieux et l'amour de la hiérarchie. Mais promenezvous en sa compagnie, il interrompra tout à coup une remarque profonde ou vive pour s'amuser d’une silhouette de passant, du jeu

d'un enfant, de la flänerie d'un chauffeur. Ses deux courants intellectuels du dedans au dehors, du dehors au dedans, se complètent et ne s'interfèrent point. Quel bon cerveau!

Il supporte bien les raseurs. Jene connais même aujourd hui que Maurras pour les subir avec une pareille bonne grâce et une aussi imperturbable affabilité. Mettez n'importequelle personne, de n'importe quelle condition, en présence de d'Avenel ou de du Bled, pour nous en tenir à la Revue des Deux Mondes, je vous affirme qu'au bout de dix minutes cette personne fuira épouvantée, Paul Bourget supporte d'Avenel et du Bled. Bien mieux, 1l les écoutera et, chose effarante, il se donnera la peine, s’il est de bonne humeur, de les contredire et de les rectifier. Son appétit de l’humanité est égal à son humanisme.

Enfin, 1l est fort et riche en nuances; ceci” revient à dire que romancier, critique et dramaturge, 1l est de ceux qui se renouvellent, auxquels le frottement double de la vie et de la connaissance ajoute sans cesse de l'énergie

‘ mentale.

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