LOCKROY
La pente de la corruption est savonneuse.
Pendant ce temps, Lockroy se frottait les mains. Îl considérait Rouvier comme un ennemi personnel et il affirmait que l'incendie se hmiterait aux bancs de l'opportunisme.
Quand le doigt vengeur de Paul Déroulède eut désigné publiquement Clemenceau ainsi que l’homme lige de Cornelius Herz, Lockroy fut pris entre sa haine de Clemenceau — dont 1l enviait la carrière brillante — et sa solidarité radicale. Celle-ci l'emporta. Comme Jje riais des mines observées par moi au cours de cette séance tragique, Lockroy, offensé dans sa dignité d’élu du onzième, sortit de table. Paul Ménard et Georges Périn, amis personnels de Clemenceau et ses témoins contre Déroulède, essayèrent ensuite de quelques remontrances, qui ne firent qu'’augmenter mon hilarité. Le fait est que l'élément comique dépassa bien vite l'élément tragique et l’on n'imagine guère comédie plus bouffe que la terreur des compromissions, à laquelle étaient en proie ces messieurs, devant les attaques de Delahaye et d’Andrieux et les révélations de la Libre Parole.
Alfred Naquet, l'épouvantable bossu des
Mille et une Nuits, n’avait pas trempé dans le Panama, mais 1l était l’intime du financier marron Arton, son compatriote, qui entretint Burdeau. D'autre part, Lockroy avait alors à sa solde un agent louche du nom de Titard, qui courait les milieux policiers, financiers et politiques, et lui apportait les nouvelles.
Chaque jour, sur le coup de une heure après-midi, Titard essoufflé arrivait chez Lockroy, qui l’entraînait dans son atelier et recevait ses horribles détails. Un quart d'heure après débarquait Naquet, bouclé quant à la tignasse comme un dromadaire de grande maison, en sueur, accablé : « Eh, que dit Titard? » demandait-il avec angoisse. Lockroy secouait la tête, moitié tic, moitié navrement : @ Hum, hum, hum, cher ami, ça va mal, mal, c’est grave.
— Hier cependant Arton vint et m'affirma qu'il sortirait indemne de l'impasse. »
Car Naquet, quand il craint, usurpe l'accent méridional, je ne sais en vertu de quel réflexe des ghettos de Carpentras.
— ÂArton va être arrêté d’une minute à l'autre, déclarait Lockroy en mâchonnant ses londrecitos.