EMMANUEL ARÈNE
il y a longtemps que nous le considérions comme une fripouille.
Celui-là était un honnête homme et d’une
grande loyauté. Il ne se gênait pas pour expri-"
mer son avis et ses coups de boutoir étaient célèbres. |
— Pourquoi— lui disait Gonstans — quand je vous tends la main, gardez-vous la vôtre dans votre poche?
— À cause de mon porte-monnaie, » répliquait Targé en riant, s ébrouant et caressant son énorme barbe de fleuve.
On racontait qu’Antonin Proust, habitué de
l'Opéra, avait subi les condoléances de Pedro Gaillard, colosse velu et indulgent aux faiblesses humaines : ( Qu'est-ce que c'est que ça, mon pauvrrrämi! Îl y a des honnêtes gens qui ont fait cent fois pirre... »
Emmanuel Arène, opprobre de la belle et honnête Corse, essaya de se rebiffer. C'était un cynique de la pire espèce, un portant beau, un affronteur. Fier de son torse mince et cambré, il tournait et virait en tous sens une petite tête fate et cruelle aux yeux trop aigus, en forme de robinet de bain. On lui prêtait de l'esprit, alors qu'il n'avait que du bagout. Il
aurait, comme dit le peuple, vendu son père.
Son chèque panamiste était certainement la plus légitime et la plus innocente de ses opérations politiques et financières. Il fut stupéfait de voir l'importance que prenait la révélation de cette petite blague de rien du tout. Quelques années plus tard, la camaraderie de Calmette le faisait entrer au Figaro, et tenir, bien médiocrement, l'emploi de critique dramatique. Mais, à je ne sais plus quelle première, comme 1l causait du scandale à l'orchestre, la salle lui cria en cadence : « À la porte, . Arène.…. À la porte... Panama : » Il en devint pâle de stupeur et de rage. Il croyait tout cela oublié. |
J'ai vu Rouvier dans les couloirs de la Chambre le jour de l'accusation Delahaye et Je l'ai vu, treize ans plus tard, au même endroit, lors de l'alerte de Tanger. Je dois reconnaître qu'il était plus ému la seconde fois. Homme d'argent, il ne comprenait certainement pas qu'une faute d'argent pût entraîner le déshonneur, au lieu que la perpective de la guerre l'épouvantait. Je crois d’ailleurs que c'est le scandale du Panama qu l'a mis dans la main des financiers allemands.