L'entrée de Dumourier a Bruxelles, ou, Les vivandiers
R.IEN n’e?t plus aise que d’egarer l’opinion publique. Il est des calomnies d’un genre si b zarre , que lorsque la vériré -vient porter Feclat de son flambeau si redoutable aux mécbans, les esprits tout-à-ccup frappés par sa lumière, se trouv.ê^T^ dans fimpossîbilitéNde s^&^ndre compte, comment , ils ont pu voir et o^ir^ce qui n’existoit pas. J’ai donc été la victime d\in complot, appuyé par les apparences ks plus perlides. Tel a été Tart des comédiens à mon sujet; nids pour en obtenir justice, je n’attirerai pas sur^ux ranimosicé des citoyens, ni les crimes révedî^onnaires.
J’ai failli erre assa.ssinée , pour prix de mon civisme , par une bande de leurs satellites ; et si je vis encore, c est peiii-êrre par un de ces miracles que i innocence ne trouve pas toujourl^sur son cbemin. J’ai été forcée d’attendre pour ma justification que ma pièce fût imprimée. Il ne s’agit pas sans doute de ma {. art de vouloir que ma pièce soit bonne , si elle est mauvaise; mais ce qui m’importe véritablement, c’est de prouver au public que ce n’est point ma pièce qu’on a représentée sur le théâtre de la République , mais une pantomime de la façon des comédiens. J’ai été accablée, traînée dans les- journaux; quelle récompense pour une femme qui a si bien servi sa patrie !
II est connu que le théâtre de la République a fait la démarche la plus authentique , pour arracher à un autre théâtre l’Entrée de Dumouriez à Bruxelles, ou les Vivandiers; il est connu que ce fut le citoyen Cuhière qui se chargea d’une lettre pour moi de la part de ce théâtre , afin de nt\gocrer cette affaire ; il est connu que cette piece fut annoncée le 24. novembre dernier; il est connu qu’un Dumouric’^ a été joué U 2^ janvier présent mois\ mais ce qui n’est pas connu , c’est que les comédiens se sont permis de prendre seulement quelques lambeaux de ma pièce , de les délayer dans une'espèce d’ambigu, moitié farce, moitié pantomime, de ne pas dire un seul mot dans le vrai sens du dialogue , de manquer entièrement les répliques , de briser l’action impitoyablement par l’abaissem^u de la toile, par des entr’acres éternels, des jeux de théâtre indécens, substitués aux situations intéresbnte’s qui existent dans ma pièce , de défigurer entièrement les personnages et l’unité; enfin , s’il est vrai qii’Aîhaiie soit tombée un jour faute d’ensemble dans les acteurs, comment une pièce où deux armées sont sans cesse aux prises , et dans laquelle il n’y a que des automates pour guider l’action ; comment, dis-je, cette action a-t-elle pu intéresser le public jusqu’à la fin, lorsque ces automates n’avoient d’autre atrention que celle d’attendre la réplique des sifflets qu’ils ayoient gagés pour ne pas finir ma piéc'^ ? Ce- , pendant cette pièce monstrueuse .(comme l’ont imprimé leur libelliste folliculaire) a eu quelque succès aux tribunal redoutable du public, oii le persécuté trouve enfin la justice qui lui est due ; voici ma pièce toute imprimée; jiiges-là avec tasévère impartialité, et les loix feront le reste.
Pour re donner une connoissance exacte de l’intrigue affreuse des comédiens, lis les deux extraits' qui suivent.
Il falloit que îes comédiens continuassent les représentations de cette nouveauté; mais alors il eût / fallu qu’ils soiuinsent l’œil pénétrant du spectateur indigne de leurs odieuses manœuvres. Î1 leur a paru plus simple de la faire disparoîrre de dessus l’aiHche « contre toutes les lois; car personne n’iG:nore que la
piece n est pas tomoee , quoiquils l eussent rendue Informe. Pour ensevelir ma pièce tout-à-fait ils ont cru qu’il sufîiroitde charger les journalistes de la decrèditer dans le public
Première et fameuse apologie par M. de Guenegaud , fameux aristocrate , auîeur du Journal françois , feuille du i5 janvier.
Théâtre de la République,
Le gène'ral Dumouriez a eu l’honneur d’éfrè » représenté tout vif sur ce théâtre , mercredi der- » nier; c’est la citoyenne Olympe de Gouges qui » fait les frais de ce précoce apothéose. Nous n’exa^ » minerons pas, combien il est ridicule d’ex poser >> Sur nos tréteaux les personnagesyqui jouissent de » quelque réputation; c’est ce qu’a faitOiympe de » Gouges, dans une rapsodie de sa façon, intitulée: » Id entrée de JDumourier à Bruxelles 11 nous seroit » impossible de donnêr une analyse exacte de ce » monstre dramatique; ce sont des marches, Con- » tre-marches', des trains d’artdlerie qui ne blesseiit » personne, et des batailles pour rire.
» Au surplus, un recueil complet de lieux com- ^ muns démagogiques. Parmi les personnages de cette » farce héroïque, nous avons distingué le fils du duc » Clairfait, parlant principes comme M de Robes- » pierre , et filant le parfsit amour auprès d'une » vivandière ; Dumouriez parodiant NI. Thuriot » dans son bavardage , voilà sur quoi rouie tout » l’intérêt de la pièce , etc. »,
Je suis loin de me plaindre de cette critique, elle ne peur m’offenser j elle tombe entièrement 'sur les
comédiens. C’en est assez pour apprendre en ge-* néral au public , combien je suis victime de la trame la plus perlide et la plus grossie'rement ourdie. 11 est très-important que le public soit instruit que j’ai été la victime de la rivalité des théâtres et de la jalousie d’une femme. Les tyrans de la scène, semblables aux despotes, ne pardonnent jamais à ceux qui ne savent pas se plier à leurs caprices|et se soumettre à leurjjoug tyrannique.
Quant à ces infâmes journalistes , je me contenterai de les livrer tout vifs clans ma Femme persécutée et si je n’ai pas le talent de rendre leur style brillant, je leut laisserai le soin de le mettre en françois. 11 est bien original que les aristocrates me traitent de démagogue, et les démagogues d’aristocrate! Cominentréussir quand on est en bute à toutes les passions et à tous les partis? Ajoutez y l’ambition de mademoiselle Candeille , qui a tout fait pour me faire perdre le fruit de la circonstance , et pour faire échouer ma pièce deux mois après; c’est ce que le public reconnoîtra dans la su’te de cette bizarre discussion. Je vais passer rapidement au rèdacteut des petites affiches ; on voit cependant dans quelques lignes que sa conscience lui rèpiignoit, et que son extrait ècoit plutôt commandé c|u’inspirè.
Extrait des petites affiches du 26 janvier,
« L’ouvrage d’une femme a toujours des dredts y> à litiduigence. On na pourtant pas besoin de cette y indulp^ence pour /a belle Fermière de la citoyenne >> Candeille^ eiinsi que nous l'avons déjà dit ^ >> et que nous le répéterons étetnellement , de crainte qu'on ne l'oublie , imm,or.taHs croit le littérateur Le plus distingué ». Quelle femme que madeiaioiselle Candeille ! Stupete gentes !■ On voit bien que sa modestie n’a pas eu part à eet extrait.
Citoyens , gardep-veus d'en douter ; mais pour y Olympe de Gouges , il a fallu au public plus
5> que de 1 indulgence , il lui a fallu une véritable ^ patience pour ecouter jusqu’à la fin la pièce d une » femme qui se montre telle qu elle est avec ses » taches , qui ne possède pas l’art d’avoir recours » aux faiseurs ni aux teinturiers.
» Nous n’entreprendrons pointd’esquisser cet oii- » vrage bizarre, clans lequel ou ne trouve ni plan ,
» ni conduite, ni goût, ni rien de ce c[ui constitue » la véritable comédie ; en un mot , cet ouvrage » prête trop à la critique pour en exiger une bien » sévère, il est au-dessous d’un examen bien appro- ^ fondi ». ( Celte remarque , mademoiselle Candeille , est juste et fait parfaitement l’éloge de votre ame et de vos conhoissance dramatiques) 3 mais continuons l’extrait et les remarques savantes , surtout dépouillées de mensonges 3 j’en apppelle encore au public pour celui-ci.
^ Mais nouî pensons que le but moral de l’ou- » vrage ' seul le >ûire recevoir des acteurs du » théâtre qc la Républiqre, qui ont singulièrement » soigné leurs rôles ^ suftout Les citoyennes Can- » deiLle^ Josset , et les citoyens Dugazon , Michaux^, » Desroziers, etc. etc». >
Quelle audace ? faire du public un bridoison qui n’a pu s’empêcher de dire avec l'auteur-, je n’y comprends rien , mais j’encens, c’est un pâte , oui, républicains, c’est un pâté la façon des comédiens qui avoient juré la perte de ma pièce pour plaire à la citoyenne Candeille , la plus modeste , la plus généreuse, la plus méritante des femmes et des hommes. Le but d’un tel panégyrique n!a pas besoin de commentaire ; il frappe les yeux les moins pénétrans. On sait que la citoyenne Candeille évite les, éloges, et qu’elle n’a jamais su s’en prodiguer.
Après cette affiliation de mensonges grossiers, recommencent les sottises contre mon ouvrage; ensuite viennent les éloges sur mes talens , « quand je » veux les soigner; etc. »
Le plus piquant de cet extrait est I epigramme sanglante qui résulte de l’éloge que ce rédacteur fait henignement , sans le vouloir , de« acteurs qui ont si mal jo.ué dans cette pièce. Il s’est bien gardé de faire mention des citoyens Després , Garnier et .Valois , qui se sont distingués. J’en appelle aux spectateurs qui se sont trouvés à la première représentation , je ne parie pas de la seconde ^ car il est aisé de reconnoître que ces acteurs aroient été influences par les sollicitations de leurs camarades; puisque on m a assure qu on ne les avoit pas reconnus. Il me semble voir la surprise du public et son indignation. Quoi! s’éeriera-t-il , des comédiens ont pu se permettre, contre toutes les autorités reçues, de bâeber une pièce, de la désorganiser, d’ainalgamer des pantomimes ridicules avec des phrases insignifiantes et indécentes dans un sujet héroïque, et de charger l’auteur aux yeux du public de toutes ces incroyables violations, et de le couvrir d’un infâme ridicule , sans pudeur, sans crainndre ce retour terrible de l’opinion publique qui vient toujours au secours de l’opprimé. Et vous , mademoiselle Can^ deille, si j etois femme, si je pouvois m’abaisser à vous imiter , combien vous paroîcriez différente de ce que vous voulez être aux yeux du public. Les éloges que vous savez mieux briguer que jnoi, et qu’on vous prodigue avec tant de profusion , seroiént pour vous autant de ridicules; craignez le réveil de la vérité; on peut, avec de l’esprit et des talens, en imposer aux petits-maîtres et aux sots; mais le génie, les vertus héroïques, la probité sans tache, sont des dons que la nature ne joint pas toujours aux charmes que l’on porte dans la société. Je ne p'^ssèdepas ces avantages aux dépens des premières qualités sociales , je pourrois ajouter sans orgueil, mais avec la fierté qui me convient, qun esprit juste couronne peut-être chez moi une. probité sauvage et une ame bienfaisante. II m en coûte assez de repousser la
noirceur , vous savez si vous m’avez arracîié ces dures vérités. Je ne suis pas jalouse de vos succès, vous en êtes persuadée ; ou connoît l’excès de votre ors^ueil et mon désintéressement , j’aime trop la gloire des femmes pour leur nuire d aucune manière j mais vous avez poussé la perfidie à mon égard à un degré si haut , que vous m avez réduite à me justifier aux yeux du public.
Citoyens littérateurs , hommes sensés , jugez ma pièce d’après vos connoissances et votre conscience.
Je ne demande point que le théâtre de la République centinue la représentation de ma pièce ; je demande que cet ouvrage me soit payé; le sacrifice de ma fortune et de mes veilles en faveur de la chose publique , me réduisent à la noble nécessité de vivre actuellement de mes talens; si ma pièce eut été jouée et jugée , personne n’ignore que j’aurois su me faire justice, et c]ue par de nouveaux efforts , j’aurois su obtenir le suffrage du public, que quinze ans d’exercice dans le théâtre m’ont acquis peut-être à juste titre.
J’avoue qu’en auteur sensible, je n’ai pas vu in- ' différemment massacrer ma pièce. J’ai parlé au public en grand homme, en excusant les acteurs quand j’avois lieu de les mépriser. Toucher à leur injustice^ cest toucher a l'arche-, je me suis donc vu tout-àcoup assaillie par une bande de juges gladiateurs, qui m’ont vomi , comme s’en glorifie le sieur Ducray dans son libelle intitulé les Petites-Affîches , le? ordures qui convenaient sans doute aux actrices qui les avoient commandées. Ce journaliste a eu l’impudeur d’avancer que le public s’est fait justice. Qui pourroit croire , si cela n’étoit pas imprimé, une semblable calomnie contre le public qui a lieu de m’estimer , et peut-êrre de m’admirer I Infâme libeliiste , qui es-tu? Tu n’es donc ni bon citoyen, ni meme un homme. Quelle que soit ton aristocratie , tu appelles cela un acte de justice du
• . . ( ^ ) public, qui est sorti content de Tauteur, et bien
' convaincu que le vice de la piëce ëioit l’ouvrage des^ ücteurs. Xii places ce public düns un ranias confus de douze di ôles galopins d actrices qui m’ont injuriée. ! le public est bien loin d^avoir par* tagé une semblable horreur 3 mais c’est trop m’occuper d’un vil écrivain tel que toi, il me suffira de rappeler au public que la plume venaie, quelques jours avant la représentation de ma piëce , avoit fait mon éloge. Vas, il ne t’appartient pas * bi à tes pareils, d'apprécier un être tel que moi. Je sais faire des pièces de théâtre, que tu n’es pas en état de juger; celle que tu as défigurée de moitié avec les acteurs, vient assez à l’appui de ton insuffisance pour n’avoir pas besoin de te dire que Je public en la lisant va te rendre justice, et celle que j’ai lieu d’attendre de ses lumières et de son impartialité; il verra que j’ai su faire un plan, un dialogue, une intrigue, concevoir une action dramatique, la soutenir avec un comique original; et comme le dit Mercier et autres que cette pièce quoique faite à la Sbakespear, genre que les frLçois n’ont pas encore adopté, quoiqu’il soit plus près de la nature , auroit pris rrois mois à un auteur consommé, quand je n’y ai mis que quatre jours.
Sans doute le public ne prendra pas pour orgueil, ce qui n’est de ma part qu’une juste indit^, nation. Jamais auteur n’éprouva un si dur traitenient, jamais piecé républicaine ne reçut plus d’outrages, et ne fût payée d’une plus noire ingVatiiude. Jamais ouvrage, depuis la révolution , ne brûla d’un plus pur patriotisme et chacun sait quelle a été ma récompense..,.'.
Olympe de Gouges.
De l'Imprimerie de F. M.Loii.eau, Libraire et Papetier -labricani, rue Chrbtine ,
V, fauxbourg saint-Germain.