GÉNÉRAL DES ARMÉES DE LA RÉPULIQUE FRANÇAISE
7’ignore s’il est venu jusqu’à toi qu’une femme avoit osé te faire agir et parler au milieu de tes travaux guerriers.
Je ne te connois point ; je ne chercherai pas meme à te connoîrre. J’ai entendu le récit de tes exploits; c’en fut assez pour que mon imagination s’élevât jusqu’à la hauteur du sujet que je voulois traiter. ' Sans doute il falloir une autre plume que la mienne pour les raconter , pour peindre à la fois le vaillant soldat et le vrai philosophe ; il falloir le génie du grand Corneille pour rendre cette ardeur belliqueuse d’un peuple régnéré , né pour la liberté. Pour fixer l’opinion publique sur le gouvernement répu-
bîicain, il falloit exciter, enflammer le cou- rage de mes concitoyens qui resroient dans Paris. 11 falloit enfin donner le dernier coup de massue à l’aristocratie , qui , semblable au caméléon , prend toutes les formes , guette le moment d’une anarchie contrerévolutionnaire pour nous remettre aux fers.
11 n’est plus de Corneilhÿ nos auteurs modernes dédaigne de traiter dramatiquemenc des sujets de circonstance ; ils ont raison : plus hardie qu’eux , ou plus foible , je me suis laissé entraîner. En quatre jours j’ai fait une pièce en cinq acres : cet aveu va te faire trembler, ainsi que le public. Sans doute donnée à propos , je l’aurois intéressé ; actuellement j’ai besoin de toute son indulgence. Mais , que dis-je ? Tes ennemis ni les mi. ns ne pourroient profiter du retard cruel que le théâtre de la République a mis à la représentation de cet ouvrage. Ce n’est point toi seul que j’ai célébré ; comme soldat , tu partages mon hommage : mais ce sont mes concitoyens , c’est l’armée que tu commandois que j’ai célébrés ; c’est la haine des tyrans, c’est l’amour de la liberté dont j’ai- voulu pénétrer les peuples ; c’est surtout la gloire de mon pays que j’ai voulu cimenter. Mais le talent , me diras — tu, Dumôurier ? Que fait-on sans talent? Une
pièce en cinq actes , avec du patriotisme seulement. Mais le spectateur, ajouteras-tu , renferme les malveillans , comme les bons patriotes ; et le moment de cette pièce et le titre qu’elle porte est déjà en butte à la haine et aux passions. Dumouricr , je ne te ferai pas l’injure d’ôter ton nom. Auroistu des torts , si l’on pouvoit le croire , on ne pourra jamais ternir l’éclat de tes belles actions ; elles t’ont placé si haut ^ que la calomnie ne sauroit t’atteindre. Oui , tu dois la mépriser ; oui, l’ingratitude ne peut te rebuter, tel que tu l’a dis, tel que tu le pense, tu sauras mourir ou triompher : telle doit être ta devise.
Ce n’est pas à toi que je recommande cette pièce, c’est à tes illustres compagnons d’armes. Nobles défenseurs des droits de l’homme, guerriers de la Bataille de Jemmape , braves volontaires de tous les départeniens , en semestre actuellement à Paris , venez soutenir, par votre patriotisme, la représentation de cette pièce ; venez la défendre des atteintes de l’aristocratie , et vous reconnoîtrez que si les pièces de nos grands philosophes ont produit la révolution française , la pièce d’une femme peut produire véritablement celle de la Belgique , et celle de tous les peuples encore à régénérer.
Et vous 5 CiiüYENS, écoutez; ü s’agit de vos plaisirs.
Le théâtre de la République ayant appris que j’avois traité , d’une manière heureuse , le sujet de L^cntréc. de Dumouncr à Bruxelles y s’empressa de me demander cette pièce. Je cédai à ces instances, quoique j’eusse disposé cette pièce pour un autre théâtre. Ils la reçurent le 23 novembre , en cing actes ; mais ils s’obstinent toujours à ne vouloir la représenter qu’en quatre ; me refusent impitoyablement de jouer l’acte des moines de Bruxelles , qui peint au naturelle les trahisons , les conspirations de cette secte maudite dont, en ce moment même, se plaint Duhiourier dans sa lettre à la convention nationale.
Si j’en appelle, pour cet acte, au public, c’est que je fais imprimer ma pièce en cinq actes ,, et que je voudrois éviter à cette société le blâme de l’opinion publique, en la portant à le jouer , puisque les rôles , sont sus à moitié, et qu’ils peuvent achever d’apprendre du soir au matin. Cette étude ne peut , d’aucune manière , interrompre la marche de cette comédie; L’engagement fut donc pris de la jouer surle-champ ,* elle fut annoncée le lendemain , et l’on exigea de moi les rôles sous vingt-
quatre heures. Je m’environne de trois secrétaires ; je passe la nuit , et je me fais un devoir de répondre à ce zèle vraiment patriotique. Plus enchaînée à la circonstance 5 à îa morale de la révolution , au dramatique qui m’a suscité peut — être bien des envieux , qu’au charlatanisme d’un style prétentieux , j’avois lieu d’espérer que le public , surpris par une pièce lépu* blicaine , et peut - être drainatiq uernent conçue , en si peu de temps , qui pouvoit être représentée dix jours après la nouvelle de la reddition de Bruxelles , le public content auroit ressenti un sensible plaisir ; mais à peine eurent - ils leurs rôles , que leur enthousiasme se ralentir. Ne pouvant concevoir la cause de ce refroidissement , et voulant éviter toute espèce de désagrément avec cette société , je lui proposai de lui retirer ma pièce. Elle me rassura , et me protesta que, sans la pièce de la ■ Belle hermière^ mon Dumourier auroit passe tout de suite; mais qit^il alloit marcher de front. Je savois que cette pièce étoit d’une femme ; je cédai à cette seule considération ; car j’aurois pu exiger d’un auteur - homme , un sacrifice qui ne, pouvoit nullement nuire à ses intérêts 5 le sujet de cette comédie n’étant ' . •• • A 4
point un sujet de circonstance , et surtout d’une circonstance aussi impérative que celle de mon Dumouricr. Ma pièce étoit avant la Belle fermière sur l’affiche.
L’on m’a fait un passe-droit, cette picce a eu le plus grand sucés. Pourquoi - donc différer plus' long - temps la représentation de la mienne ?
Je n’accuse pas’ cet auteur charmant , quoiqu’on eut voulu me persuader qu’il reîardoit la représentation de nia pièce dans la crainte que , si j’obtenois le plus léger succès , la sienne ne fut négligée du public. Tant de . grâces , de talents et de perfection réunies ne peuvent ^ s’allier qu’avec la plus belle ame ; cependant si j’avois à rassurer cet auteur , ne pourrai'je pas lui dire que sa pièce est de tout les temps, et que la mienne ffa qu’un foible moment dont il m’a déjà ravie la moitié , sans doute sans le vouloir; il est trop équitable pour ne pas se mettre à ma place*
Je sais que j’ai contribué pour beaucoup, au retard de cette pièce ; j’ai montré la foiblesse d’un enfanD et non pas l’énergie d’un auteur ; mais je n’ai pas moins le droit de me plaindre , et la plainte est juste et natureüe à celui qui souffre.
' Femme et isolée , n’ayant pas à ma dispo* sition des auteurs , des preneurs dans les journaux, et si parfois on m’a rendu justice, je peux dire Tavoir mérité ; je n’ai point voulu fixer l’attention du public-, sur le retard meurtrier de ma pièce ; je ne l’ai point fait demander non plus parle parterre, comme cela se pratique. O société encouragée par les récompenses nationales ! combien vous devez de soins à un ouvrage républicain ! Je vous abandonne le soin qu^exige cet ouvrage; mais à ce titre , permettez- moi d’insister sur l’acte des moines , qui fait Texposition de ma pièce , et qui rend le patriotisme du citoyen Balza bien plus chaud , que lorsqu’il vient après trois actes brûlans de combats. D’ailleurs, je vous le répète, c’est l’exposition de ma pièce.'
En vain je vous ai sollicité les uns après les autres, et n’ayant pu rien obtenir , j’ai pris le parti de vous flaire afficher ma demande; vous ne pouvez le trouver mauvais.
Je devois justifier le retard de la représentation. Le spectateur est juste; il a toujours de l’indulgence pour une production du moment. Mais au bout de six semaines ?....
Le' public est là pour juger ma pièce, et je dois rapporter, toute son attention à répoc|ue de son enthousiasme.
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Je vous dis , citoyens , ma façon de penser avec toute la véracité de mon caractère. Souffrez donc la vérité ; sûrement elle vous servira mieux que des fadeurs. Celle qui a su la dire aux despotes ^ aux malveillans, dans les temps les plus orageux, ne peut la contraindre à l’aspect de ses intérêts. Votre retard meurtrier m’a contrainte d’en appeler à l’opinion publique ; je n’ai qu’elle pour n)oi ; c’esc port le plus ^ sûr de ceux qui ont été persécutés. Et quel homme vertueux peut dire favoir été plus que moi ?
J’ose espérer que le public , considérant que cette pièce a été conçue et exécutée en quatre jours, aura quelqu’indulgences pour les négligences qui peuvent s’y trouver , et que les acteurs répareront, envers le public et envers moi , le retard qu’ils ont apporté à sa représentation^, en secondant l’action par l’ensemble qu’elle exige ; s^inon le décousu produira la confusion ; le tronquemcnt des phrasés et du sens , la tactique des huées et des sifflets, qui s’accordent parfaitement au jeu des acteurs , ect. , tout ce qui peut ' produire même la chûte d un chef-d’œuvre , sera peut-être employé, pour la première fois , dans une pièce toute patriotique. Je suis loin de croire que la
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socrété du théâtre de la République, quelque soit les motifs de fon retard , puisse voir indifféremment la perte d’un ouvrage qu’il a reçu avec enthousiasme. Mais quelle que soit sa destinée^ je m’attends à tout; ■ et ma pièce , déjà imprimée telle qu’eUe a été reçue par les comédiens , apprendra mieux que moi, au public, si elle a mérité le traitement qu’elle aura reçu à la représentation. Quand aux' prudes, je ne les engage pas à venir voir cette pièce ; elles verroient avec peine mettre au jour l’impudicité d’un moine amoureux. Ah !
combien Molière auroit tiré parti de cette révolution l Pour les aristocrates ; je ne leur conseille pas non plus de venir la voir, a moins qu'ils ne veulent apprendre à devenir sages , et à reconnoître leurs crimes. * ,