CHANSON DE GESTE INÉDITE
RENFERMÉE DAJiS U!S MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHEQUE DE S. MARC A VENISE.
On a écrit Vhistoire de la littérature française à l'étranger depuis le commencement dit dix-septiéme siècle ', et l'Académie française a montré quelle estime elle faisait d'un travail aussi original en décernant un prix à son auteur. C'est sans doute une grande et noble tâche que de faire connaître ou d'éclairer plus complètement les curieuses figures de ces étrangers qui ont subi l'influence de nos idées et les ont exprimées dans notre langue. Mais le travail de M. Savons ne s'applique qu'aux deux derniers siècles. Qui donc écrira l'histoire de notre littérature à l'étranger depuis les origines même de cette littérature? Voilà un digue sujet que nous devrions bien ne pas abandonner à l'Allemagne, comme nous lui avons déjà abandonné le soin de publier les monuments de notre poésie nationale ! Ce qu'il faut étudier, ce qu'il faut faire enfin comprendre de tous, c'est l'influence littéraire de la France s'exerçant victorieusement, il y a huit siècles et plus, dans toute l'Europe chrétienne! Ce qu'il faut montrer, ce sont toutes les nations néo-latines penchées vers la France et occupées à imiter tout ce qu'elle veut bien inventer en architecture, en littérature, en poésie surtout! Que de fois n'a-t-on pas répété déjà le texte trop fameux de Brunetto Latini? Sans doute ce texte est glorieux pour la France, et je comprends que des Français s'y complaisent; mais ils ont bien d'autres sujets de fierté. Est-ce que les gestes de France, traitées d'abord dans nos légendes latines, puis versifiées par nos trou-
1. Histoire de la liiiérature française à l'étranger depuis le commencement du XV tr siècle, par A. Savons, ouvrage couronné par l'Académ'e française. (Librairie protestante de J. Clierbuliez, Paris et Genève.)
vèrt's et iKis trouLadom-s n'ont pas été un sujet do prédilection pour les poètes anplnis, allemands et italiens? Est-ee que nous n'avons pas rajeuni, en les touchant, les légendes de la Table- Ronde, et un [lareil rajeunissement peut-il s'appeler une imitation".' Est-ce qu'enliii les romans de lirclagne ne sont pas tout aussi nôtres (jue ceux de France et de Romiiie la grant ! Est-ce qu'on n'a pas imité partout, dans cette Allemagne, si nationale pourtant, et dans cette Italie, si orgueilleuse de son originalité littéraire, est-ce qu'on n'a pas imite presque servilement jusqu'à la forme même des cliansous de nos poètes lyriques du nord et du midi? Aujourd'hui encore le voyageur ne voit-il pas vendre aux portes des éi;liscs italiennes, comme aux portes des églises de la Bohème, d'infornies petits poèmes, mais qui portent les titres populaires de nos romans, les noms glorieux de nos héros carlovingiens? Si loin que vous alliez, l'influence française Y a passé plusieurs siècles avant vous, et c'est là la grande gloire littéraire de la France.
Mais on n'a |)as seulement imité et traduit les romans français dans toutes les langues romanes et germaniques. Des étrangers ont écrit en français des romans dont le sujet était français : ils ont senti qu'ils ne seraient pas complètement populaires en Europe si, après nous avoir enq)runté ces sujets, ils ne nous prenaient aussi notre langue. Us l'ont défigurée, c'est vrai ; mais enliu ils s'en sont servis, et les preuves nous en restent. Chose étonnante! elles abondent surtout eu Italie, dans le pays qui conteste avec le plus de dédain rinfluence de notre littérature. I,es Italiens se sont chargés du soin de nous justifier, et conservent précieusement dans leurs bibliothèques des ouvrages qui condamnent leurs prétentions, des poèmes écrits en français par <les Italiens, et cela, du vivant de leur Dante, aux treizième et quatorzième siècles! Si national donc, si légitime que soit leur désir de prouver que nous sonnnes leurs débiteurs dans la |)oésie comme dans l'art, il faudra qu'ils le modèrent en lisant ces poèmes, et qu'ils confessent que, si plus tard, nous avons ressenti leur glorieuse influence, ils ont humblement commencé par accepter la nôtre.
Parmi ces com|)ositions poétiques dont M. Gucssard, a fait connaître dernièrement une des plus curieuses ', conservée à
1. Uibliolhèqur Ue r École (let Charles, num<^ro dr juillct-aoât J8i>7.
Venise, à la bibliothèque de Saint-Marc, je dois signaler en première ligne celle dont je vais donner l'analyse et qui est renfermée dans un manuscrit de la même bibliothèque.
Le manuscrit dont il s'agit porte parmi les manuscrits français le n° XXI. C'est un in-folio de trois cent quatre feuillets, qui se trouve dans un bon état de conservation. L'écriture est du quatorzième siècle; les miniatures sont très-nombreuses et placées le plus souvent au bas des pages. Le style assez large de ces miniatures et les caractères de l'écriture démontrent également que le manuscrit a été exécuté en Italie, mais il semble qu'il n'est pas l'œuvre d'un seul scribe , et je signalerai en particulier au fol. 229 r°, vers 11, un notable changement de main. On avait commencé à corriger la langue du poème, comme il est facile de s'en convaincre aux folios 1 v°, 2 r° et v", mais on n'a pas achevé ce travail. Enfin au fol. l r°, une main moderne a écrit : Rnmanzo de Carlomagno.
Les vers sont au nombre d'environ 20,000. Dans ses couplets monorimes, l'auteur a tantôt employé l'alexandrin, tantôt le vers de dix syllabes. Il va plus loin et ne se gêne pas pour mêler, dans un même couplet, ces deux espèces de vers. C'est une négligence que peu de nos trouvères se sont permise.
Que ce roman ait été non-seulement écrit, mais encore composé au quatorzième siècle, tout concourt à le prouver : la langue d'abord, où à travers mille italianismes on reconnaît les caractères du français de cette époque; puis la longueur du poème et la prolixité du poète, qui ne se contente plus de l'affabulation primitive des romans de France, mais qui invente de nouveaux épisodes, qui lâche d'intercaler partout où il y a place ses propres imaginations, et qui délaye celles de l'ancien poète ; enfin les digressions morales et les allusions fréquentes aux poèmes de la Table Ronde et notamment au Saint-Graal, allusions qui n'existent pas dans les romans originaux. Tous ces caractères se retrouvent dans le Charlemagne que Girart d'Amiens compila en France au commencement du quatorzième siècle. Notre poème italien est sùreinent de la même époque, mais sa composition a-t-elle ou non précédé la première publication des RealiP Nous sommes pour l'affirmative.
Quel est l'auteur de ce vaste poème? On sait que pour bon nombre de chansons de geste il serait plus qu'indiscret de poser cette question. Mais ici l'auteur a été amené à nous dire sa
patrie el son lu.m, par «■lie vanité lill^raliv qui c-ommençait alors à pousser dans les cerveaux des gens de lettres. ÎNotre poëtc était donc de l'adoue, dans la marche de Trcvise : il nous rapprend au fol. 214 de notre manuscrit :
Mon nom vos non dirai , mai sui Patavian , I>e la citez qe fisl Anteiior le Troian ', En la joiosc- marche dcl corlois Trevixan, Près la mer, à .X. lieues, o il est plus prosan.
Malgré la modestie qui Icmpéchc, à cet endroit du poème, de nous décliner son nom, lauteur se ravise, et, dans les derniers vers, il nous révèle qu'il sappelait iNicolas, ce qui assurément ne valait pas la peine d'être caché :
Et comme Mcolais à rimer l'a complue. (Fol. 304 r».)
Mais à quelles sources a puisé notre Pa(avianP C'est encore une question facile à résoudre, grAce à son bavardage. 11 a fait comme ce C.irart d'Amiens dimt nous parlicms tout a l'heure: il a puisé à jjlusieurs sources.— Une nuit comme il dormait, l'archevOque Turpin lui apparut et lui dit : - Si tu veux gagner le . ciel, tu n'as qu'à rimer nia clironique. •■ l.e ciel se gagnait alors i)icn laborieusement : vingt mille vers ! Nicolas de Padoue ne fut pas effrayé do le conquérir à ce pri^, et poin- l'amour de saint Jacques ilse mit à rimer la clironi(iue de Turpin avec im courage digne d'un meilleur sort :
1,'arcpvesques Trepins, que tant feri d'espée, Enscrit de sa man IVstorie croniquée Westoil bien enteduc fors que da fjient letrée. Une uoit, en dormand me vint en avisée L'arcevesqne niéime cun la carte aprestée , Comanda moi e dist, avant sa desevrée, Que por l'nmor saint .laques fust l'estorie riniée, Car ma arme en seroit sempres secorue et aidée; Et par ce vos ai je l'estorie coinencée, \ ce qee elc soit entendue et çantée. (Kol. 1 v.)
ISotrc poêle se fit donc un devoir religieu.x de suivre d'abord
1. Paiimio prclcnj en effet avoir &\c. fondéf par Aniénor, et croit conserver le tomlx^au cl les cendres de l'illiislro Troycii.
la chronique de Turpin; mais il ne la trouvait pas assez longue, assez détaillée, et dès le fol. 54 de notre manuscrit, il nous déclare que depuis l'entrée des Français en Espagne jusqu'à la trahison de Ganelon il suivra de concert avec Turpin deux célèbres clercs, Jean de Navarre et Gautier d'Aragon, qui, dit-il, ont raconté les mêmes faits que le bon archevêque, mais qui les ont développés bien davantage, surtout Gautier : •< Du reste, ajoute-t il, nous " reprendrons le récit de ïurpin à la trahison de Ganelon, car « c'est certainement dans son livre qu'elle est le mieux racontée. » Il ne nous reste rien de ce Jean de Navarre et de ce Gautier d'Aragon, qui avaient saus doute, à une époque assez rapprochée, brodé sur le canevas de Turpin de nouvelles fables bien faites pour affriander notre poëte. Quoi qu'il en soit, voici le passage de iNicolas de Padoue; c'est un des plus intéressants qu'on puisse rencontrer dans aucune chanson de geste :
Se dam Trepin fist bref sa lecion Et je di long, bleismer ne me doit bon : Ce que il trova bien le vos eantcron.
Bien dirai plus à cb' in poise e cbi non; Car dous bons cierges, Çan-gras et Gauteron, Çan de Navaire et Gauter d'Aragon , Ces dos prodomes ceschuns saist pont à pon SI corne Caries o la fiore françon Entra en Espaigne eonquerre le roion.
Là comensa je, trosque la linisun Do jusque ou point de l'euvre Ganelon ; D'iluec avant ne firent meiicion, Car bien contra Trepin la traison Que Guenes fist, li encresnié félon , Corn il vendi o roi Marsilion En Ronceval Rollant et se baron. Ces troi otor che nomé vos avon Se sunt trovez de voir dir conpaguon ; Mais cil Gauter dist plus de nus autr' on. Cbi donque voult intandre par raison / Vient avant, car j^ loi dirai corn Li ber RoUaut, le filz al duc Milon Feragu oucist que tant estoit prodon , Et les batailes cbe parcroniée son , En ver françois, n'a mot de Bergoignon, \'os dirai totes par bone intencion.
Suit une niiuiuture [irécieuse où le peintre a représente trois clercs dont un archevùque, rédigeant leurs chroniques :
Aï avez cornant le troi outor Sont en accord d'un dit et d'un labor ; L'uns ne contrarie Vautre de nul collor. Une novolle que vienne de longor Coni honi nporte o tri o quatre ancor, S'adonc s'acordent les dos al prim ditor, El quart contraire tenuz vient fableor ; Car bien savomes que devant un rector Plus d'un sol homes vient créu ploisor. Se dam Tripin e le dui trovéor Sont en acord d'un ovre et d'un ténor, K par quoi donque les foibles joglcor Gantent d'Espaigne et vont contre celor Chc troverent l'estorie?. .. etc. (Fol. 54 r" et vo.)
Ainsi la chronique dcTurpin, les ouvrages incontius de Jean de Navarre et de (îaulicr d'Aragon, telles sont les sources de notre auteur. Il y puise largement, trop largement, pour toute la première ])arliede son poénie ([ui s'arriHc à la prise de INobles et au retour de Holand dans le camp de Charlcniagne. C'est lu que commence une seconde partie, plus fabuleuse encore et dont on ne trouverait pas dans un autre poëme français les développements plus que singuliers. Notre Palavian était las de traduire des auteurs trop concis, selon lui , même Gautier, qui jjourtant avait écrit ■■ plus long qu'aucun autre homme. " Ces récils d'ailleurs lui paraissaient fades et trop connus de ses lecteurs. Il fallait exciter de nouveau l'appétit littéraire de ses contemporains que des aventures vulgaires ne pouvaient plus réveiller. C'est alors que Nicolas se mit à trouvkk lui-inérae. " Le siège de Pampelunc, ■• pensa-t-il, « dure plusieurs années, ■> et on a pas songé à nous dire ce que Roland lit pendant tout ce » tenijjs. Quel heureux oubli ! .le vais moi, combler cette lacune : " je vais faire voyager Uoland en Perse et en Palestine, je vais ■ lui donner un soudaii pour allié, un autre soudan pour en- » nemi, etc., etc. " Et ainsi fut composée la dernière partie d(^ notre poëme : elle répondait parfaitement au besoin des hommes lettrés de cette époque qui étaient lassés des anciens exploits de Holand et des douze pairs, et qui soupiraient après des nouveau-
tés. Le Patavian avait compris ce besoin, et c'est ce qui prouve déjà en faveur de son esprit. Hlais est-il bien vrai qu'il ait tout inventé dans cette dernière partie de son poëme, ou ne fait-il que suivre l'exemple d'un autre poète? Nous pencherions, à vrai dire, pour la première opinion, mais nous laissons nos lecteurs tout à fait libres de choisir la seconde, et nous voulons ici leur offrir seulement, comme pièce du procès, le passage de notre poète où il annonce que désormais il ne suivra plus que sa propre imagination :
Se vos vorois entendre, je vos dirai encor Cuni Rollant pasa mère en tere alienor , E com du roi de Perse fu loial servior. Quant il tist la bataile en la loi paienor Por la fille à soudans , Diones al trois collor, Vers le Turc qe de force estoit superior, etc., etc.
Tôt ce vos saurai dir, c/iV« sui estez houloi\
Por voloir castoier li coarz et li van E fer en cortoisie retorner li villan E les retors de tere encroire en cosoil san, Me sui mis à trover dou meilor cristiau, Conques cist carter jogléors en roman Ni qui mais donast robes ni cheval juteran. Ce vos conte l'istorie, il fu le primeran, Qe Ust mener en destre destrier noir ne bauçaa E qe treist d'un vasel e .X. e .XII. man Qe soloient mangier, com font li ludian, etc. (Fol. 213 v°.)
Pour nous résumer en quelques mots, nous dirons donc que notre poème se divise en deux parties, naturellement séparées par la prise de îVobles : dans la première, l'auteur a suivi, en les combinant, les trois chroniques de Turpin, de Jean de Navarre et de Gautier d'Aragon; dans la seconde il a trouvé lui-même.
11 ne nous reste plus qu'à fixer quel est le véritable titre de ce roman. Dès les premiers vers du poëme, il est facile de le deviner :
Par ces vers qui ci sunt poroiz oïr conter Cumant le bons rois Caries, il e li doize per Entrèrent en Espagne por Rollant coroner E le chemins Saint Jaques reeorer (Fol. 1 V.)
Et plus loiu au fol. 54 :
Si corne Caries o la fiore françon Entre en Espagne couquerre le roion.
Mais le poëte est plus clair encore dans les derniers vers r
Et comme ÎSicolais a rimer l'a conplue
De L'ENTnÉE E?i Spagne qui tant ert escondue. (Fol. 304 r».)
L'Ektrée en Espagke, tel est doue le titre que nous cherchions, telle est cette chanson de geste qui, dans le recueil des poëmes consacrés à Roland, trouve sa place naturelle avant le poëme de la Prise de Pampelinie, avant celui de Roucevaux; tel est ce roman dont nous allons ici donner l'analyse détaillée et de nombreux extraits. Puisse ce travail consciencieux remplacer la lecture complète du roman qu'il ne nous a pas été loisible de copier en entier! Puisse l'analyse offrir, comme nous l'espérons, un riche ensemble de faits nouveaux aux historiens de la légende chevaleresque ! Puissent enfin les extraits fournir au philologue de précieux exemples pour l'histoire de notre langue chez les peuples étrangers ?
l.'Enlrêe en Espagne débute ainsi qu'il suit. On retrouvera dans ces premiers couplets les caractères qui distinguent tous les débuts des poèmes chevaleresques : on s'y fera aussi une idée de l'étrange barbarie de la langue :
En houor et en bien et en gran ramenbrani^c Et offerant par ce honor e celebrançe • Vte celui ciie |iar nos fu ferir de la lance I*ar irer nos e nos armes de la enfernal poissançe [ Kt par son] saint apostre qi tant oit penetan(;e Por feir qe cexuns fu en veraie créance Qe l'er e Fil/., Espirt sunt In une sustanre. C'est li barons saint .laqes de qi façon la mentanze ; Vos voil oanter et dir por reme et por sentence Tôt ensi rome Caries el bernagc de France Entrèrent en Espagni» et por ponte de lance
suivi pendant trois jours. Saint Jacques lui est apparu et lui a rappelé qu'il avait jadis, à Vienne, fait le vœu d'aller osloier sutla <jent de Tutelle et de rendre lilne le eheniin des pélcrius. Le temps est venu d'accomplir ce vœu. (Fol. 1, v° et 2 r".) Les barons uaccueiilenl pas ces paroles avec enthousiasme :
En desdiiit liereut mis de rivere et de bois
Et a speiidre et douer,
A donoier puleelles et dames en secrois
Bref, ces délices de Capoue les retiennent et Gales de Vermandois fait un discours assez insolent contre la proposition do Charles :
" Qui tôt veuit, trc'Stot perd, ire savez mantes fois... ■■ ;Fol. 2 >".)
— Mais Roland se lève et se déclare pour la guerre :
o Se Diex m'ait, fet Reliant, que ben parle Gales,
n 11 et cescuns qi sunt d'altretel voluntés!
<■ Car qi dit son voloir non doit estre blasmos :
» Dan Gales, ge voi bien qe une riens saciés,
• Que nos vos conoisomes, (ne vos an corocés,) a Vos et vostre lijinaje et comant nos .iniés.
• L'onor iNostre Seignors ne amastes jauiés :
« Mal ait qi vos Gst duc de son consoil privés ! « (Fol. 3 r".)
liichard de Piormandie partage l'avis de Holand, Ganelon lui répond :
Corne Rolaut le vit, son parler redota,
Li cor li dist at-ertes qe il demonstrera... (Fol. -l r:)
En effet Canes conseille d'envojer tout simplement une ambassade à Marsillc : '
« Qi achever puet sans père, sachiez qe bien sera.... >■
On voit que Canes est toujours pour hi diplomatie. Roland ne pense pas de même, quand il tance les barons avec cette admirable vigueur :
" Or oit bien, ce cnii, sis ou einr ans pase/. " Q'en porilo/, repois et plains de vanités
It
« Et nos et tôt c'estor sunt estez et régnés {sic p. remés) « Et à deseriter les pobres orfanés.
•1 Les criminaus pecez sunt sor voz amassés ; « Les armes et les cors de voz sunt engagés, <i Au diables d'infers. Quant les raehaterés « S'a cist pont orendroit ne vos entrepensés ? <> Et je di et consoil qe le primer soies » A entrer en Espagne ; ne plus mot non pariés, « Ne vos amerai mays par voStre malvaistés. " lUielz valt sovant taisir qu'estre trop averbés : « Segnor barons, dist-il, q'estes ci asenblés, " Remenbre vos la grant desloiautés
« Que nos a fait Marsille dès le tenz trespassés
« Barons, se vos eusse de mon dit agrevés,
<i Pri voz que dou meillors intres vos avisiés.... "
Salomon soutient l'avis de Roland et demande que l'ost soit au plus tôt réuni. (F" 4 v°.)
Le duc Naimes parle dans le même sens : Il faut, dit-il, faire couronner Roland :
a Trois conquises facomes, la prime en venjason « De Deus, le rois cellestre, et de sa passion; « La secunde por Caries, que l'on doit por reison « Mantenir ses honors en qel part qe il son ; « La terce por cestui che moi senble à bricon « Quant il veult contrefere li filz roi Phiiipon. « Il a bien le voloer, mais trop li fait li don »
Enfin, ajoute Naimes, que ceux qui ne sont point de mon a^'is se lèvent. Tout le monde reste assis. (F° 5.)
Alors Gales de Vermandois va demander pardon à Roland d'une manière fort touchante :
Gales de Vermandois mist au col son baudrier,
Devant li cont RoUant se veit amenuillier,
En plorant de ses eulz li veit merci crier ;
Et li cons lui pardonne, tant l'an prie Olivier. (Fol. 6 r".)
L'expédition est décidée ; les chevaliers vont s'armer dans leurs châteaux, et Roland profite dé ce délai pour aller à cheval jusqu'à Rome en compagnie d'Olivier. Il se fait confier par le pape une armée de Romains qu'il commandera en qualité de sênateta de Rome. (6 v".) Cette circonstance, qui se retrouve
dans les livali, dcnote l'origine relativement moderne du roman (|ui nous occupe.
Cependant Mnrsille apprend par ses espions les pri'paratifs des Français; il tient eonseil, lui aussi, pour savoir s'il faut faire la pai\ ou la guerre. U ùcus Jouas de Cordes parle le premier pour la paix. (F° 7 r".)
3Iar>ilc, cpii fit bon 7iigromuns, écrit sur les bords d'un vase plein dcau les rnjiics de la terre, puis il place un petit batdet sur celte eau. « C'est du côté vers lequel se dirigera ce bateau (|ue Charleniai.'ne a l'intention daller. ■■ l.e batelet s'arrête du côté de l'Kspagne ; Marsile pâlit d'effroi. (F° 7 v".")— U se décide enfin a envoyer un bref à Charles. Les messagers païens arrivent à la cour de France le jour mémo où Itoland arrive de Rome, et lisent le bref :
" Nos, Marsile, par la De.x grâce etc. (Fol. 8.)
« Marsile, » est-il dit dans cette charte, •■ a appris les préparatifs de Charles. On prétend aller ainsi l'empereur? Si c'est en Espagne, Marsile peut armer cent mille hommes et l'en prévient. Lnlin il demande au roi de France' de s'expliiiuer catégoriquement... » (F" y.)
l.a réponse de Charles est pleine de fierté :
<■ A feir lot mes vciiganccs venut est l;i vieille : « Qi m'oul nieffet non dornieut, ([e K;irlous se revllle!...»
(F° lOr".)
Les messagers, de retour auprès de Marsile, lui font leur rapport :
Marsille les entent, ne oit ne Jen ne ris,
l"n sospir a f;itis de parfont i-or pcnsis (10 v».)
l.e roi païen, qui Noil la guerre inévitable, confie dix mille hommes à son neveu Ferragus : <• Surtout, lui dit-il, pas de bataille rangée, llnfermez-vous dans la forteress(î,etcontente/.vous de bien vous \ défendre. - Les Sarrasins parlent, et s'avancent mas.sacranl tout sur leur passage. Les fuyards vont avertir les l'raneais dans lilaives. (F" 11.)
Charles l'ail alors lever l'oriflamme qu'il a confiée à lîaxuis de l^Migres ; puis il laisse en l'ranec connue bailli Anséis de
Poulliieu. (F" 12 i".)- Après quoi il ivamelses brefs h ses grands vassaux, et fait ses adieux à rimpératrice, qui lui deQiande en vain de partir avec lui.
L'armée française rejoint à Blaives Ogier qui donne des nouvelles des Sarrasins. Ogier dit surtout merveilles de Ferragus :
« Au segle n'a païens [ni] si fort ni si grant;
A moût grant paine li porte un auferant;
Dou legnaz fu, bien pert à son senblant,
De cil Gollie qe fu mort par l'enfant. »
Roliant respont : « Encor est si puissant
Diex en cist jors com estoit là devant ' « (Fol. t(.)
L'armée arrive aux ports ou défilés d'Espagne (14 v°). Les païens s'arment, et Ferragus sort de la ville. Il veut voir
Con se contient Roliant
Et Oliver le dux de cui l'om parle tant. (Fol. 15-17.)
Le neveu de Marsile envoie un message au roi, et propose un combat singulier avec Roland et Olivier : « S'il est vaincu, il cédera l'Espagne aux Français; s'il est vainqueur, il la gardera sans conteste. » — Au discours insolent du messager Norbredas Charlemague répond avec modération que les Français ont des droits réels sur l'Espagne, et qu'après tout la victoire leur pourrait bien rester. Norbredas renouvelle son défi, et sort du camp. (F" 17 v"— 20 r».)
Cbarlemagne alors tient conseil. Ogier est davis de ne pas risquer un combat singulier, vu la force extraordinaire du géant. Mieux vaudrait, selon lui, une bataille rangée. Hestous raille la couardise d'Ogier, qui s'irrite de ces railleries et n'est apaisé que par Eoland ; mais, pendant que Roland reste à délibérer avec Hestous et le duc Naimes, Ogier, qui tient à prouver que son avis n'a pas été dicté par la peur, sort du camp et va provoquer Ferragus. Le combat s'engage, Ogier est battu et fait prisonnier. (F° 20-22 v°.)