‹ L'entremetteuseChapitre 1 sur 10 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Ce dimanche-là du début de juin, il faisait terriblement chaud. Le garde-barrière Martial Sauveterre, du Pont du Diable, près d'Artenay, sur la ligne et n on loin d'Orléans, demeurait seul à la maison avec sa fille Mariette, âgée de quinze ans. La mère et l'autre fillette Jeanne, aînée de Mariette, avec deux ans de différence, étaient à la fête votive du bourg, dont on entendait, de loin, les flonflons. Martial avait dit qu'il était fatigué et préférait se reposer; simple prétexte. Breton et rêveur, amoureux de sa voisine, Blanche Portrieu, la belle épicière, il préférait songer à elle tranquillement, dans la lumière grisante de Tété. Mariette s'étant légèrement foulé le pied la veille, avait demandé à rester près de son père. C'était une délicate enfant

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blonde, aux traits purs et fins, aux yeux gris d'une sagacité déconcertante, déjà formée comme une femme, souple, blanche et silencieuse, qui apparaissait et disparaissait, telle une chalte, sans qu'on s'en aperçût. Les autres enfants, dans les jeux, lui obéissaient ; tous les garçons étaient amoureux d'elle et se battaient en son honneur. Elle travaillait bien, remportait à l'école paroissiale tous les prix, y compris celui de catéchisme, et ne s'intéressait point aux choses des champs, aux poules, au petit àne, au chien familier. En revanche, elle était ménagère, aidait sa maman à tenir l'humble logis et laissait le reste à sa sœur Jeanne, fermière née. Les vieux bourgeois des châteaux voisins se retournaient quand elle passait et lui adressaient quelque compliment; elle répondait par un petit rire, qui découvrait ses dents blanches et aiguës, sous ses lèvres d'un rose ardent. Elle avait des mains longues, d'une forme merveilleuse, brunies par le soleil, qu'elle souffrait de ne pouvoir soigner comme M™* de Fenice, du castel Bleu, bienfaitrice d'Artenay et des environs.

— Comment va ton pied? demanda Martial à sa fille. Il ne la brutalisait jamais et l'admirait ouvertement.

— Un peu mieux, papa. Je puis marcher jusqu'à l'épicerie... Maman m'a dit de demander des pois et de la salade à M"»" Portrieu, pour le dîner, puisque c'est dimanche.

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La maisonnette du garJe-barrière se composait de quatre pièces, deux au rez-de-chaussée, deux à Tétage, et d'un petit grenier. En bas, étroite cuisine et salle à manger. Au-dessus, chambre des parents et chambre des deux filles. Le tout plus que modeste, mais parfaitement tenu, sans un grain de poussière, chaque meuble luisant et comme verni à force d'être frotté. A cinq lieues à la ronde, on vantait la propreté « bien convenable » du logis Sauveterre ; et les maris le donnaient comme modèle à leurs épouses négligentes.

La jeune fille mit sur sa tête un chapeau de paille fané, qui faisait d'elle une bergère de Fragonard. Elle traversa les deux cents mètres de route incandescente, qui la séparaient de l'épicerie. Elle entra et vit la brune et svelte Portrieu, en train de lire un feuilleton, assise auprès de la fenêtre, dans une odeur de cannelle et de poisson fumé.

— Bonjour, madame.

— Bonjour, Mariette.

— Tiens, M. Portrieu n'est pas là?

— Non; il est à la fête d'Artenay. J'avais un peu r.ial à la tête, je ne l'ai pas accompagné.

— C'est comme papa. Il est resté chez nous, i)endant que maman et Jeanne sont à la fête.

Blanche Portrieu eut un imperceptible mouvement de ses yeux noirs, qui n'échappa point à Mariette. Après avoir parlé des pois et de la salade, que la voisine lui remit dans deux papiers jaunes

séparés, la petite ajouta ingénuemeat : « Je crois bien que papa serait content de vous voir et qu'il a quelque chose à vous demander. Il est seul justement, et il ne peut quitter la maison. » Une intonation musicale, persuasive, était sur le « justement».

L'épicière se leva, suivit la jeune tentatrice, avec cette précision de gestes et cette impassibilité de son visage de Junon rustique, que Ton remarque chez les somnambules. Les deux femmes entrèrent chez le garde-barrière. Il pâlit en les apercevant.

— Ah, c'est vous, Madame Portrieu.

— Il paraît que vous avez à me parler ?

— Montez en haut dans la chambre, — dit rapidement Mariette, avec un ton d'une décision extraordinaire. Ici, du dehors, on remarque et Ton entend tout. Moi, je resterai à faire le guet. Tu sais bien, papa, que tu avais quelque chose de très important à faire savoir à M"''' Blanche. Mais si, mais si, c'est cette fois l'occasion. Montez, madame Blanche; monte papa !

Intimidés, stupéfaits, attirés, confus, presque tremblants, l'homme et la femme, saisis par le désir, ne résistaient point à l'étrange pouvoir de cette fillette, qui avait pris la petite main douce de l'une, la grosse main poilue de l'autre et les joignait avec une mine sérieuse : « Puisque je vous répète que vous êtes seuls et que vous n'avez rien à craindre. Je chanterai assez fort, dès que j'aperce-

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vrai maman, Jeanne ou M. Portrieu. Mais il est trois heures et ils ne rentreront sûrement pas avant cinq heures. Vous avez au moins deux heures devant vous. »

— Ah ça... de quoi je me mêle...? — commença le garde-barrière gêné. Sa fille lui mit la main sur la bouche: « Tais-toi, papa; je t'en prie. Tu ferais de la peine à M™^ Blanche. Passez devant madame; toi, papa, suis-là. Expliquez-vous en toute liberté. On regrette toujours de ne pas s'être expliqué. »

La voix enfantine était devenue moelleuse et grave, mêlée de commandement. Ceux qui, sans être encore amants, haletaient de l'être, lui obéirent. Ils pénétrèrent dans la chambre tiède, où les contrevents fermés laissaient passer un sabre de feu, ei que le lit aux draps rudes occupait. La porte fut fermée au verrou. Mariette s'assit sur une marche de l'escalier et entendit un chuchotement de paroles confuses, puis un silence, puis un bruit de baisers. Elle avait mis son menton entre ses doigts et réfléchissait en écoutant, baignée d'une béatitude extraordinaire, comme après la réussite de quelque chose de difficile et d'heureux. Cependant elle avait beaucoup d'affection pour sa mère, qui était belle aussi, bonne, pieuse et fidèle. Elle savait que celle-ci aurait du chagrin, si elle savait son mari et la voisine enfermés là et se dévorant de caresses. Mais l'intense volupté qu'elle goûtait à la volupté d'autrui, l'emportait sur ces considérations familiales. Puis elle

songeait agréablement qu'elle était la cause de cette rencontre, que la timidité du couple irrégulier eût sans doute indéfiniment retardée ; et un frisson moral se mêlait à son frisson sensuel.

Maintenant, des soupirs lui parvenaient, accompagnés d'une sorte de plainte et de halètement. C'était la musique de l'amour, assortie au baiser de l'été et au feu qui courait précocement dans les veines de Mariette : « Bientôt je connaîtrai sans « doute ces transports, que chantent les poètes, et « dont mon père, sans mon intervention, eût été « aujourd'hui privé. Mais réussirai-je, pour ma joie, « ce que je réussis pour celle des autres ? Saurai-je « attirer et attacher à moi mon chéri? » Elle n'avait que le choix entre tous les jeunes gens d'Artenay, parmi les fils des bourgeois et les bourgeois euxmêmes, qui la regardaient avec attendrissement aller et venir, ou recevoir ses prix des mains de M. le Curé. Elle ne s'était pas encore décidée pour l'un d'eux, ayant vu, au cinéma d'Orléans, l'histoire merveilleuse d'une petite bergère, dont s'était épris le fils d'un roi. Il lui fallait le fils d'un roi, ou, à son défaut, quelqu'un de puissant et de riche, qui ferait toutes ses fantaisies et qu'elle ferait tourner en bourrique, quelqu'un qui la serrerait bien fort, en la liant de paroles ardentes, comme en ce moment son père liait M"^ Portrieu.

— On n'entend plus rien, que se passe-t-il?

Elle quitta son poste d'observation et se glissa, de

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