CHAPITRE X
Jean Oranoff, en approchant du musée du Luxembourg, éprouvait une violente émotion. Il sentait qu'un événement décisif allait se produire dajis sa vie, sans conjecturer si cet événement serait, en fin de compte, heureux ou malheureux. Il avait aussi l'impression que le voile mystérieux, dont sa destinée était entourée, allait être déchiré d'un coup. Il n'est presque aucun de nous qui, aux tournants graves, n'ait reçu de tels avertissements, vestiges de cet état prophétique, qui dut être fréquent chez nos lointains ancêtres, où la mémoire-avant parle avec autant de force que la mémoire-arrière, où l'enchaînement des effets apparaît sur le plan rabattu du temps, parallèle à celui des causes.
Il avait plu. La terre était humide et grasse. Des écharpes de nuages flottaient dans le ciel triste. Une mollesse de fin d'été pesait sur les choses et les gens, à l'entrée de la porte automnale. Le jeune homme franchit le seuil du musée, et au fond de la seconde salie, où commence la peinture, aperçut
Emilienne assise seule sur une banquette de velours. L'altération de ses traits le frappa, avant même qu'elle l'eût remarqué. Ce n'était plus la rieuse enfant aux cheveux d'or, semblant un personnage de conte de fée, dont la silhouette souple et les yeux si doux peuplaient ses jours et ses nuits. C'était une jeune femme douloureuse, bien que toujours belle, réfléchie, que consumait un feu intérieur. En l'apercevant, elle sourit et sa voix si chère murmura, comme brisée. « Je vous remercie d'être venu. J'ai à vous confier des choses terribles. Apprêtez-vous à avoir beaucoup de chagrin.
— Vous ne m'aimez plus... je le savais.
— Si, je vous aime, Jean (elle parlait bas, ils étaient seuls, sans même la présence d'un gardien) et plus que je ne vous ai jamais aimé. Bien que je n'en aie peut-être plus le droit. Mais sortons, voulezvous, nous parlerons plus librement dtns le jardin.
Il obéit, se demandant avec crainte de quoi il s'agissait. Ils prirent une allée droite et feuillue qui longe, à l'intérieur, la rue de Vaugirard, puis la rue Guynemer. Ils marchaient côte à côte, dans ce rapprochement confidentiel des corps et des âmes, qui est déjà l'union préfigurée.
Après un moment de silence, Emilienne commença son récit : « J'ai besoin, pour aller jusqu'au bout, de toutes mes forces. Je vous demande, mon ami, de ne pas m'interrompre. C'est promis? »
Il fît « oui » de la tête. Elle continua :
« Voilà. Il faut que vous connaissiez la vérité. Quand nous pensions tous que la Banque des Intérêts Mondiaux allait s'écrouler, emportant les res-
sources des actionnaires, je me demandais comment sauver mes parents de la ruine et du désespoir. Je songeai alors à vendre les dentelles de l'oncle Viorne, que l'on disait rarissimes et d'un grand prix, et je pensai à une ancienne amie de pension, perdue de vue, qui avait été ma « petite mère d, Denise Gantois, nièce du richissime banquier. Ce fut ma perte. »
A ce nom, Jean était devenu pâle, appréhendant quelque tragique comcidence. La veille encore, il avait dîné et ri avec Denise et son fiancé Tancrède d'AUaume.
— Je me rendis chez cette jeune fille, rue Jouffroy. Elle est charmante, bonne et naïve ; elle m'accueillit à bras ouverts. On renoua connaissance. Elle se déclarait incapable de trouver acquéreur pour les dentelles que je voulais vendre. Mais une de ses amies s'en chargerait. Elle me présenta à cette amie, femme encore jeune, belle, douée d'un étrange regard, qui me plaignit, m'embrassa, me consola s'imposa à moi de toutes façons, et dont je ne compris que plus tard qu'elle était la maîtresse du banquierGantois... J'étais comme folle, vous comprenez. Je me représentais la misère de maman, la honte de papa, la vente de notre mobilier, cette fin affreuse et banale de toute une existence d'honneur et de travail... Cette femme me mit en relations avec Gantois... l'horrible homme..., que j'avais vu une fois, une seule chez Denise. Il ne s'agissait plus de dentelles mais du sauvetage immédiat de la banque par un apport de gros capitaux : cinq millions... En effet la banque fut sauvée, Gantois nommé administrateur, ... et...
— Et... fit Jean qui haletait, saisi d'un soupçon pareil à un coup de couteau, là, dans la région du cœur.
— Et... que dit-elle^ que fit- elle, que se passa- t-il en moi? J'étais folle, j'étais hallucinée, je ne compris qu'ensuite... Ah! aurai-je le courage de continuer?
— Vous l'aurez, Emilienne, il le faut.
Elle baissait la tête, revivant par la pensée la minute innommable où dans cette pièce aux par-^ fuinssi lourds, grisée, fascinée, épouvantée, elle avait subi l'abomination. Les mots, qui venaient maintenant à ses lèvres, étaient durs et pesants comme des pierres, amers comme un poison. Elle ne remar» quait plus le désarroi de son ami, ni l'effrayante décomposition de son visage, devenu terreux, d'où s'évadait, par intervalles, un souffle rauque : « J'al- « lais donc là, chez cette femme, sur sa demande, « ou plutôt sur son injonction, un après-midi, où « me cachant des miens, il s'agissait simplement « de remercier le banquier. Je ne me rappelle plus « ce qu'elle me dit et qui me bouleversa, brouillant « mes forces de résistance morale et physique. Elle « plongea dans mes yeux ses yeux dominateurs. <' Elle me fit aussi boire un verre de Champagne, où « elle avait versé une drogue. Cela se passait dans « sa chambre. Tout à coup, il entra, lui, Gantois, « tel qu'un assassin, hors de soi, le regard fou, et, « sans une parole, me jeta de force sur le lit. Je me « débattis... »
Emilienne défaillait, au terme de cette confession. Jean, chez qui s'ouvrait, béant et hideux, un autre et pire abîme, eut cependant la force de la faire
LE OHATIMEITT DE MABIETTE 259
asseoir sur une chaise, qui se trouvait là. Elle avait mis sa tête dans ses mains, comprimant un sanglot d'horreur; ils demeurèrent ainsi quelques minutes d'une incalculable durée, lui debout et frémissant comme un qui agonise, auprès de son désespoir prostré et muet. Mais, chose étrange, leur amour, sous la double souillure, celle expriaiée, celle devinée, et sous la terreur filiale et éperdue de Jean, demeurait intact ; ils eussent pu croire que leurs sangs, issus de deux plaies jumelles, se mêlaient comme pour un rite sauvage et leur versaient, avec la pitié mêlée à la passion, la faculté de tout comprendre. V fallait en finir.
— Le nom, Emilienne, le nom de cette femme ? — demanda l'étudiant, avec une sorte de compassion égarée.
— Je vous l'ai dit : Denise Gantois.
— Mais non, de l'autre, de celle qui vous a livrée.
— Ah I le nom, ce nom, tu veux donc le savoir... Ce tutoiement inattendu, dans cette bouche crispée sous le nez fin, à cette minute, avait quelque chose de déchirant. Jean aurait voulu se jeter à ses pieds, dans le sable, lui demander pardon du mal qu'elle venait de lui faire.
— Oui, je veux le savoir.
— Mariette Sauveterre... C'est du moins celui qu'elle et Denise m'ont donné et que je répète ici pour la première fois... Mais la connaissez- vous ?
— Si je la connais !... Je suis son fils...
« 11 devient fou », se dit Emilienne. Mais rien, dans l'attitude de Jean n'indiquait le moindre trou-
ble mental. C'était Técrasemeiit, l'effondremeiit de sa plus profonde et intime tendresse (car il ne pouvait avoir aucun doute sur la sincérité de la jeune fille) de celle que balbutient, la première, les lèvres du petit enfant. Quelque chose d'intime mourait en lui, relié à toutes les fibres de son âme. Sa lucidité demeurait intacte.
— Gomment est-ce possible, puisque vous vous appelez Oranoffl
— C'était le nom de mon père. Après sa mort, ma mère reprit son nom de jeune fille. Elle habite bien rue Raynouard, n'est-ce pas, et c'est dans son petit hôtel que cela s'est passé?
— Mon pauvre Jean... Mon pauvre Jean... pardon 1... Vous voilà aussi malheureux que moi. Cependant je ne puis revenir sur ce que je vous ai avoué. C'est vrai, profondément vrai, je le jure devant Dieu.
L'étudiant suait à grosses gouttes. Les pronos de larbins, entendus à Tancrède, certaines allusions de sa tante Hévin, d'anciennes impressions, qu'il avait refoulées, se présentaient irrésistiblement à sa mémoire. Il se rappelait le trouble de sa mère, lors de leur dernière entrevue, les raisons vagues données de sa rupture avec Gantois, les paroles de d'AUaume au billard, d'autres indices. Son amie le regardait avec une pitié amoureuse telle qu'elle en oubliait son propre malheur. Elle se rendait compte du ravage pathétique qui s'accomplissait dans ce cœur de fils. Elle n'avait rien à ajouter. Il lui restait seulement à s'excuser d'avoir parlé : <.< J'ai pensé à « me tuer. La religion l'interdit. J'ai été pendant
a quelques heures entre une vie qui me paraissait, « qui me paraît encore irrémédiablement perdue, et « une mort défendue, qui m'attirait... Il ne manque « pas de poisons dans la pharmacie de papa. Je me « suis alors représentéla scène. . . leur effroi. . . Oh non, « non!... Là-bas en Bretagne, j'ai réfléchi... Jean, « vousétiez la seule personne àqui je pouvais mecon- « fier, car il m'était impossible, je le sentais bien, de « garder désormais ce secret pour moi seule. Après « bien des hésitations et une lutte profonde, car je « me rendais compte que je vous perdais, j'ai résolu « de vous tout avouer et je vous ai écrit ce billet. « Maintenant vous savez, et il ne nous reste plus « qu'à nous séparer. »
— A nous séparer... » répéta en écho le jeune homme ; mais labsurdité de ce verbe et de ce qu*il exprimait lui apparaissait, en le prononçant. Il jeta un regard autour de lui. Le jardin était complètement désert. On n'entendait que Tégouttement de feuilles chargées d'eau puis, au loin, le confus murmure de Paris. Il se mit à genoux sur le sable humide. « Emilienne, je n'ai plus que vous au monde. Je vous aime, je vous aimerai toujours. Consentez à être ma femme ? »
Elle s'aperçut aux délices de son cœur, à l'inclinaison de son corps en réponse, qu'elle n'avait jamais cessé d'espérer, que c'était, en somme, cette parole de persistant amour qu'elle était venue chercher dans ce beau jardin... Il se releva calme et résolu. La violence de Gantois était une tentative criminelle, qui ne blessait que la nature, puisqu'elle n'avait pas été consentie. Mais élait-il possible
262 L'ENTKEMETTEUSE
qu'ayant appartenu de force à cette brute, elle se donnât maintenant à ce brave garçon? N'y aurait-il pas toujours entre eux un obscène fantôme, sans compter celui de Mariette Sauveterre? Bien qu'elle ne Teût pas exprimée, Jean, qui entendait son silence, répondit à cette objection : « Ce qui purifie, c'est le châtiment. Ma mère vient de mourir en moi. Comment songer d'ailleurs?... Sa punition, c'est la connaissance que j'ai maintenant de son indignité. Denise Gantois, d'après votre récit, est bien innocente de ce crime...
— Complètement.
— Reste Gantois. Celui-là m'appartient.
— Ohl Jean, mon Dieu, Jean...
— Rassurez -vous. Cela se passera très correctement. Après nos serments échangés, je ne vous traiterai pas en petite fille, à qui l'on cache la vérité. Je vais le provoquer elle tuer.
— Mais s'il vous tue?...
Il sourit douloureusement :
— La créance que j'ai sur lui le condamne et guidera ma main. Sauf celle qui fut ma mère, vous et moi, nul ne saura jamais la vraie raison de ce duel nécessaire.
Émilienne n'avait qu'à s'incliner devant cette résolution, qui sauvait tout. Fille de France et racinienne, élevée dans des sentiments héroïques et extrêmes, elle retrouvait la grandeur courageuse de celui qu'elle avait cru perdre. Appuyés l'un à l'autre, meurtris cruellement, mais naissant à une nouvelle espérance, ils reprirent comme en rêve, par les allées humides, tièdes, embrumées, oh chantaient
les oiseaux, le chemin de la maison d'Émilienne.
Le même soir, sans prendre conseil de quiconque,
Jean écrivait à Gantois et faisait porter chez lui, rue
Murillo, la lettre suivante :
80, rue Soufflot.
Ce Jeudi.
Monsieur,
C'est le fils de M™« Sauveterre et le fiancé de M'^* Viorne qui vous écrit. C'est assez vous dire que l'un de nous deux est de trop ici-bas. Mes témoins se présenteront chez vous demain à une heure après midi, et vous demanderont de vouloir bien les mettre en rapport ivec les vôtres, dans le plus bref délai possible. Je ne saurais assez vous engager, dans votre propre intérêt, à faire droit à leur requête sans hésiter.
Jean Oranoff,
Externe des hôpitaux de Paris.
Gantois achevait de régler à Paris quelques affaires 5t s'apprêtait à repartir en automobile pour le Val- Grris, quand on lui remit ce cartel. Il comprit imméiiatement que c'était sérieux et que la provocation lu jeune homme n'était pas de celles qu'on peut Qégliger. Il était trop jouisseur et cupide pour être :ontinueliement brave, mais il se savait de première 'orce ài'épée et au pistolet. La menace assez claire iu fils de Mariette, qu'il connaissait de vue et de [■éputation, lui coupait d'ailleurs toute retraite. Ce 5ui le stupéfiait, c'était la coïncidence de cette jeune îlle, qu'il avait tranchée comme un fruit rare, et iont il avait encore le goût délicieux et amer dans [a bouche, et de ces fiançailles inconnues de lui et si proches de lui. C'était effroyable et c'était comique.
La Sauveterre, dans son ignorance, avait fait, elle aussi, du beau travaill Évidemment la petite avait parlé et Jean Oranoff était encore bien gentil de remettre au sort des armes ce qui, normalement, appartenait au juge d'instruction. Mais le plus beau de l'affaire, c'étaient les soixante mille francs de Mariette, comme elle disait « le prix du stupre ». Il y avait là une combinaison de drame moderne qui dégottait celles de Tancrède d'Allaume.
Gantois avait hâle de connaître les conditions, évidemment rigoureuses, de la rencontre, et se mit aussitôt en quête de témoins, gibier assez rare au mois de septembre. Après tout, on ne meurt qu'une fois 1
L'étudiant en fit autant de son côté. Sa tâche était plus facile, car il avait des amis dévoués, alors que Gantois n'avait que des clients. Un prosecteur, du nom de Mourgue, et un interne en chirurgie appelé Laidem art, acceptèrent volontiers de le représenter, sans connaître la nature de l'offense, présumée exceptionnelle. Il est de règle que, depuis la guerre, aucune publicité ne soit faite aux duels, sérieux ou frivoles. Cela simplifiait les choses. Ces jeunes gens rencontrèrent à l'heure dite, le lendemain, les témoins de Gantois, rue Murillo. L'un était un financier grec, répondant au patronyme prédestiné de Sanguinopoulo, l'autre un mondain, le vicomte de Rigon. Ils demeurèrent interloqués et pantois quand ils connurent les conditions imposées par l'adversaire, à qui leur opulent client ne contestait point la qualité d'offensé, sans leur avoir dit, et pour cause, de quoi il s'agissait.
1° Duel au pistolet, à quinze pas, six balles échangées ; chacun des combattants ayant le droit d'employer son arme habituelle, ou une arme essayée par lui ; 2° en cas de résultat nul, rencontre à Tépée suivant immédiatement; chacun ses armes ; gants à crispins ; le terrain gagné n'étant pas rendu, et les corps à corps demeurant autorisés.
— Ne pensez-vous pas, Messieurs, articula enfin Sanguinopoulo, que notre responsabilité soit redoutable en cette affaire ?
— Assurément, répondit Mourgue, laconique.
— Nous avons mission d'accepter, quelles qu'elles soient, les conditions... fit observer le vicomte de Rigon.
Le sort était jeté. Il n'y avait plus qu'à fixer l'heure et le lieu du combat : neuf heures du matin à l'hippodrome de Saint-Ouen.
Jamais Jean ne s'était senti aussi calme et maître de lui que dans la limousine qui les emportait, ses amis, le chirurgien assistant et lui, à toute allure, vers le lieu de la rencontre. La veille au soir, il avait annoncé à Émilienne que la chose aurait lieu dans l'après-midi, afin de lui épargner l'angoisse de l'incertitude et de l'attente. 11 avait dans sa poche une lettre de «a mère, annonçant son retour à Paris et, s'étonnantde son silence, car il ne lui avait pas écrit depuis plusieurs jours. S'il était blessé grièvement, il était convenu qu'un billet serait remis, rue Raynouard, par iMourgue, dépositaire des dernières volontés de son ami. Ce billet contenait ces simples mots: « Ma pauvre mère, j'espère que Dieu vous « pardonnera. Adieu! Votre fils Jean, fiancé depuis
« trois mois à Mademoiselle Emilienne Viorne. » Il était entendu qu'à aucun prix Mariette Sauveterre ne devrait être admise, en ce cas, auprès de lui. Une autre lettre appelait Emilienne. Enfin deux télégrammes, demandant leur présence immédiate, devaient être adressés, l'un à la tante Hévin, à Mimenée, l'autre au « cousin » d'Aliaume, à Tancrède.
Les deux groupes adverses se présentèrent, presque en même temps, à la grille de l'hippodrome. Le vent d'automne faisait tourbillonner, sous un ciel gris, les feuilles jaunes des grands et vieux arbres entourant la piste. Quelques minutes après, Jean et Gantois se trouvaient en présence, le pistolet à la main. Au commandement de « feu », ils tirèrent presque simultanément. Ni l'un ni l'auirt; n'étant touchés, on leur remit une seconde paire de pistolets. Le résultat fut également nul. Mais, à la troisième décharge, Gantois s'affaissa, atteint mortellement au ventre, tandis que le fils de Mariette, frappé au sommet du thorax, perdait connaissance.
Il se retrouva dans une petite chambre de l'hôpital de la Charité, entouré de camarades et d'amis, parmi lesquels il reconnut, avec attendrissement, son maître Viorne. On avait cru d'abord que la balle avait traversé le poumon, et Mourgue, agissant trop précipitamment, avait accompli ses diverses missions. Un examen plus complet montra ensuite que le projectile avait contourné la poitrine et s'était logé dans un espace intercostal, en arrière, d'où il fut extrait facilement. Le pronostic passait ainsi du grave au bénin. Emilienne, accourue aussitôt dès la réception
du billet déposé par Mourgue, en recueillait l'assurance de son père, à qui elle avait annoncé à la fois ses récentes fiançailles et la blessure de Jean ; sans fournir aucune explication sur les motifs de la rencontre avec Gantois. Celle-ci fut attribuée, par la suite, à une offense grave concernant Mariette Sauveterre.
— Puis-je le voir? — demanda Émilienne. La Faculté fut d'avis qu'aucun organe important n'étant touché, Témotion n'était pas à craindre. La jeune fille fui introduite. Elle était pâle, frémissante, fière de son ami. Leurs yeux passionnés se rencontrèrent. Elle l'embrassa doucement sur le front.
— Voilà qui est clair, songèrent les assistants. Puis tout le monde sortit, sauf Laidemart, car le blessé avait besoin d'air et n'avait pas besoin de microbes. Émilienne partit avec les autres, non sans un significatif « à bientôt ».
Or, le lendemain, plusieurs journaux publiaient, contrairement aux nouvelles conventions de presse, et vu la gravité de la rencontre, un écho où il était parlé en termes voilés « d'un duel à mort entre un financier, M. G...is, administrateur délégué d'une banque fort connue dans les parages de la rue d'Aumale, et un jeune étudiant russe, M. 0..., le premier avait reçu une balle dans le ventre, le second une balle dans la poitrine. Ce dernier avait été transporté dans un hôpital de la rive gauche, où il était interne.
La Sauveterre, montant dans le train à Deauville, ouvrit un journal du jour, lut la nouvelle, comprit immédiatement, en dépit des inexactitudes, de qui il s'agissait. Son épouvante, son angoisse, son incer-
titude furent atroces. Indifférente à la surprise des compagnons inconnus avec lesquels elle se trouvait, elle gémissait, comme délirante: « Mon enfant... Ah, malheureuse 1... Mon Jean!... Que s'est-ii passé?... Peut-être est-il mort maintenant... Ce Gantois, ce scélérat I » Elle se levait, marchait dans le couloir, rentrait dans son compartiment, se rasseyait, si bien que les autres voyageurs, la croyant folle, s'écartaient d'elle avec méfiance et inquiétude. Bientôt elle demeura seule et put se livrer impudiquement à son effrayant monologue. « Jean jurait-il su ?... Mais où?... Mais comment? Ou bien est-ce l'autre qui, pour se venger?... Je suis maudite. Je suis maudite... Damnation sur moi... I »
Et elle revoyait la Pèche du Diable, Teau étincelante, les corps nus mordant aux appâts, tirés violemment par en haut, la bouche déchirée et saignante, puis jetés au panier grouillant.
En arrivant rue Raynouard, elle trouva et lut le billet remis la veille par Mourgue, et comprit tout. Le malheur qui la frappait était mérité et portait le signe indubitable de la Providence, de la force souveraine qui voit et sait ce que la perversité ne sait pas et qui punit en conséquence. Cette jeune fille, sa victime, secrètement fiancée à son Jean, lui avait sans doute tout raconté. D'où le duel et la double blessure. Mariette n'avait plus qu'une chose à faire... et cette nécessité avait pour elle la forme dorée d'une bague qui ne pardonne point. Mais auparavant, une fois encore, elle voulait voir son fils, ou ce qui restait de lui.
Lorsqu'elle se présenta, bouleversée, mais raidie.
à la logette du concierge de l'hôpital, rue Jacob, Mourgue et Laidemart précisément s*y trouvaient, relevant sur un registre les noms des copains venus aux nouvelles. A son allure, à l'altération de sa voix, les deux étudiants devinèrent aussitôt, dans cette visiteuse, la mère, reniée par leur ami, pour une raison évidemment majeure. Devançant ses questions : « Il est sauvé, Madame », dit Mourgue.
— Sauvé, oh, merci, monsieur!... Elle tomba, sans pâmoison, sur une chaise. Puis immédiatement:
— Puis-je le voir ? Je suis sa mère.
— Madame, répondit Laidemart à son tour, nous avons reçu, de la bouche de votre fils, l'instruction formelle de ne pas laisser pénétrer auprès de lui. Excusez-nous. Toute transgression pourrait lui être funeste.
Il n'avait pas osé spécifier : « de ne pas vous laisser pénétrer », mais son air complétait la phrase et la portée précise de l'interdiction.
— Funeste !... Il n'est donc pas hors de danger.
— Je vous répète, Madame, qu'il est sauvé ; la balle n'a pas pénétré dans le poumon ; elle a à peine frôlé la plèvre et elle a été extraite.
— Merci, monsieur, fit humblement Mariette. Elle venait d'apercevoir, par la fenêtre, Émilienne
et son père, descendant les marches d'un petit escalier, situé au fond de la cour. Comment auraitelle supporté de rencontrer son innocente victime ? Comment celle-ci ne lui aurait-elle pas sauté à la gorge ? Pour la première fois de son existence, la Sauveterre eut peur et s'enfuit, avec le sentiment de firrémédiable.
Elle rentra chez elle précipitamment, bien décidée à en finir. La femme de chambre, qui avait succédé à Madeleine Ibat, échappée au sortilège et devenue Madeleine Flan, défaisait les malles dans le salon.
Mariette grimpa vivement Tescalier, pénétra dans sa chambre (la chambre du viol) ouvrit le tiroir de sa commode, atteignit le coffret qui contenait la bague fatale de son mari, tourna le chaton de celuici dans son verre d'eau. Puis elle s'étendit sur son lit, avala le breuvage rose, de saveur sucrée, et attendit la mort immédiate, en balbutiant un acte de contrition, dont elle avait à peu près oublié les termes. Des souvenirs de l'Antiquité, de Socrate et de sa ciguë, mêlés à des visions effrayantes, traversèrent son esprit à ce moment-là. Il lui sembla ressentir un souffle chaud, qui tenait d'un animal obscène, et aussi de l'haleine de Gantois. Elle rejeta de chaque côté ses beaux bras, qui avaient noué et desserré tant d'étreintes!...
Or, contrairement à son attente, la mort ne vint pas, ni la moindre nausée, soit que le poison fût éventé, soit qu'Oranoff eût menti, ou eût été trompé lui même sur l'efficacité de sa bague. Mariette était superstitieuse. Cette survie, inattendue et imméritée, lui apparut aussitôt comme le signe surnaturel d'un rachat possible. Elle tomba à genoux au pied de son lit et s'efforça, sans y parvenir, de prier Dieu. L'amas de ses souillures était tel qu'elle y renonça vite. Essayer d'un autre suicide? Elle n'avait déjà plus l'élan nécessaire pour l'organisation compliquée d'un empoisonnement. Le revolver lui répugnait, à cause de sa brutalité et aussi comme déformant et
dégradant une poitrine et une face dont elle demeurait, malgré tout, orgueilleuse. Restaient l'asphyxie, incertaine, et la noyade, moyen sûr et mystérieux, qui permet quelquefois, si l'on a de la chance, une disparition totale. Elle remit à la nuit close le saut dans la Seine, auprès des pauvres gens qu'elle obligeait, au bout d'une ruelle qu'elle connaissait bien. Elle en était là de ses réflexions, quand un coup de sonnette la fait tressaillir. La servante avaiî ordre de répondre à tout visiteur que Madame était absente. Mariette, par curiosité ultime, se glissa dans la lingerie donnant sur la rue et, sur le miroir disposé en « espion », aperçut la silhouette de Tancrède d'Allaume. Elle alla lui ouvrir comme en rêve, comme quelqu'un qui n'appartient déjà plus à la vie,
— Ah, te voilà! dit le gentilhomme avec froideur. Tant mieux. Je craignais, te connaissant, d'arriver trop tard.
Accouru à Paris, avec Denise, dès la réception de la dépêche, il avait lu les journaux, vu Jean, tout appris de sa bouche. Il s'attendait à un drame analogue depuis longtemps, mais ne l'imaginait pas aussi exemplaire.
— Je me suis ratée avec le poison, fit Mariette, comme elle eût déclaré : J'ai bu un verre de sirop d'orgeat. — Mais ce n'est que partie remise. Tu es au courant sans doute? Alors, tu me comprends. Je ne pourrai vivre sans mon fils... haïe de lui... et avec raison.
— Chut, assez de bêtises!... Écoute-moi, répliqua Tancrède. Tu sais que je t'aime bien, malgré tout, car tu as fait le bonheur de ma vie, en me procurant
cette charmante Denise, que je vais épouser... Mais regarde-moi... en face... Oh, c'est singulier 1
— Quoi donc, je suis devenue laide?
— Pas du tout, mais ton regard a changé, il a perdu ce je ne sais quoi...
— Qui a fait tant de mal, je voudrais être aveugle...
— On Test toujours, même quand on fascine, et tu en es la preuve tragique. Ce qui t'arrive, ma pauvre amie, aurait dû t'arriver depuis longtemps. Tu jouais avec l'amour physique, donc avec le feu. Mais crois-moi, Mariette, outre que la religion le défend, ce qui est quelque chose — car l'Enfer existe et tu es trop proche de lui pour te tuer — rien n'est bête et insignifiant comme le suicide.
— Tu ne me vois pas survivant à une pareille honte et à la perte de mon enfant!
— Ton enfant n'est pas perdu, ma petite. C'est ton Gantois qui est perdu, et qui ne Ta certes pas volé. Quant à Jean, il sera heureux avec cette jeune et fière Émilienne, j'en ai la conviction. Il te reste à racheter ton âme. Car tu as une âme, bien qu'étant la Sauveterre. Je l'ai aperçue parfois à travers tes folies, ta sensualité, ton aimant sinistre, et ta maternité surtout. Tu es demeurée mère. Expie donc. Il est plus beau d'expier que de fuir l'expiation. Ne sois pas lâche. Souffre et dure. Expose-loi, sacrifietoi. Deviens vieille, deviens laide, dévore-toi de remords, en un mot, sauve ton âme !
— Serait-ce encore possible? — demanda l'entremetteuse, remuée au fond par un tel langage et considérant avec émotion cet homme de grand
talent, à la tête loyale, éloquent, gras, musclé, qui lui témoignait encore, après tout cela, de l'amitié, qui s'intéressait à sa spiritualité à elle, fille perdue, fille damnée.
— Si c'est possible!... Voyons, tu as bien un crucifix chez toi. Agenouille-toi devant. Regarde-le comme tu sais regarder. Comprends-le. Notre Seigneur est descendu sur la terre pour sauver, parmi tant d'autres, des êtres comme toi. Tu es impure et pire qu'impure, c'est entendu. Mais tu discernes encore le bien du mal, tu fais l'aumône, je le sais. Tout n'est donc pas gangrené, ni absolument mort, en toi.
— A quoi m'employer désormais? Je n'ai plus de
tiis.
— Aux pauvres, aux malades, aux plus dégradés de tous. Ce n'est pas la besogne qui manque. De saintes femmes soignent les cancéreux. On me parlait, tout dernièrement, d'un sanatorium de pestiférés, aux Indes, où Ton accepte comme infirmières toutes sortes de repenties, sous la direction de sœurs de charité françaises. Cela, Mariette, ne te tenterait-il pas? Cela, ou toute autre besogne du même ordre...
— Peut-être, répondit la Sauveterre,... puis elle reprit avec violence, se tordant les mains, sans cabotinage, à se les briser et tellement fort que ses os délicats craquaient : « Je ne puis ne plus jamais voir mon enfant; vivre, et ne jamais plus entendre sa voix, ni sentir sa main sur la mienne, son baiser sur mon front I... C'est au-dessus de mes forces. Tancrède, non, je ne puis pas...
— Tu pourras, Mariette, avec le temps. Des femmes qui n'ont pas commis tes péchés...
— Dis plutôt mes crimes.
— Soit, tes crimes, à tout le moins tes fautes lourdes... des femmes innocentes et chastes, des vierges, subissent des tortures encore plus atroces, sans se plaindre. Écoute ton vieil ami. Reste une vivante du repentir, tout en mourant au monde et à ses passions.
Il sentait qu'il avait cause gagnée. Elle ne résistait plus que faiblement, par un reste de dénégation fragile. Il murmura : «Adieu Mariette», puis sortit sans qu'elle le retînt, emportant, dans son imagination de dramaturge, la vision de cette femme prostrée, qui laissait couler librement ses larmes.
Mariette pleura ainsi jusqu'à la nuit, comme elle n'avait jamais pleuré depuis son enfance, depuis les jours lointains d'Artenay.
Le soir venait; il lui semblait que la vraie prière était déjà moins loin de son cœur, qu'elle entrevoyait l'eau dans l'aride désert. L'exhortation de Trancrède d'Allaume y était certes pour quelque chose. Il y avait en outre, au fond d'elle, comme l'écroulement, l'effritement d'un maléfice que le choc moral avait fendu et qui s'en allait, le long de ses veines, emportant avec lui des images impudiques, des fragments de lectures philosophiques, les miasmes d'un passé fébrile et détesté. Du reste, elle ne s'y trompait pas. Elle savait que, pour l'exorcisme complet, d'immenses, de longues épreuves lui seraient indispensables : le sacrifice complet de sa beauté, de son orgueil, même de sa tendresse
maternelle, et le retour à la cendre et au limon. Soigner les pestiférés... pourquoi pas? Elle avait la chance de la contagion, qui lui ouvrirait les portes délicieuses de la délivrance, en la rédimant, par les bubons et leur horreur physique, de ses remords et de son ignominie.
Pendant ce temps, Gantois agonisait. Il avait fait supplier sa nièce Denise (qu'il savait par Alberte de retour à Paris et fiancée à Tancrède) de venir lui dire un dernier adieu. Elle était sa légataire universelle avec charge de laisser, à titre d'expiation, les cinq millions, qu'il y avait mis, à la Banque de la rue d'Aumale. La jeune fille, qui se doutait de ce repentir, bien que son oncle désormais lui fît horreur, accepta de venir rue Murillo. Introduite par son ancienne femme de chambre, dont le désespoir était réel (car elle perdait un maître généreux), elle trouva le banquier assis sur son lit, sa grosse tête césarienne pendant sur la poitrine, exsangue, k la suite de nombreuses hémorragies, et ne parlant plus que d'une voix basse, entrecoupée d'aspirations stertoreuses. Quand ils furent seuls : «Denise... approche... mon enfant... Denise.
— Mon oncle...
— Je t'ai appelée, excuse-moi... Tu vas te marier bientôt... il paraît.
— Oui, je vais épouser Tancrède d'Allaume.
— Sois heureuse, Denise. Mais écoute... plus près.
Il tendait et agitait vers elle une main rendue énorme et violette par l'œdème. Son souffle et sa parole s'embarrassaient :
-— Tu diras... à ton amie... tu sais... Il ne trouvait pas le nom. La jeune fille lui souffla : « à Emilienne...
— C'est cela, c'est cela... à cette petite Emilienne, que je me repens, qu'elle me pardonne... une brute, oui, une brute..., mais c'est la faute de Mariette.
— Eh quoi, mon oncle?
Il prit sa question pour une dernière révolte et lui jeta un regard terne et doux, presque soumis.
— Elle m'a perdu, la Sauveterre... avec son regard... Comprends-moi, petite.., elle m'a perdu. Ah!...»
Il se renversa sur son oreiller. La jeune fille crut que c'était la fin. Or, la vie ne s'en va pas facilement d'un corps aussi robuste que celui-là. Gantois se redressa encore, l'œil déjà voilé, vitreux, la langue pâteuse, les veines battant les parois bleuies de son cou proconsulaire : « C'est une scélérate, la Sauveterre... Ne la revois jamais, jamais... elle te tuerait... Elle tue, ou elle déshonore, on n'y peut rien. »
Jean était rétabli, bien qu'encore faible. Il venait de quitter l'hôpital pour son appartement de la rue Soufflot. Sa tante Hé vin, appelée à Paris, lui tenait compagnie, ainsi qu Emilienne et le consolait du départ de sa mère, qu'il n'avait pas revue, qu'il ne reverrait jamais
Mariette Sauveterre, docile au conseil de d'Aïlaume, était à Marseille, prête à s'embarquer pour les Indes, où elle irait soigner les pestiférés. Elle
avait chargé le gentilhomme de distribuer à ses pauvres tout son avoir, et les sommes que fournirait la vente de son mobilier, lui laissant une liste édifiante de leurs noms et de leurs adresses. Tancrède, qui jusqu'alors ignorait ce volet, soigneusement replié, du dyptique psychologique de l'entremetteuse, en était littéralement ébaubi : que la cupidité et la débauche voisinassent avec la charité, un tel « chien et chat », comme il disait, le dépassait. Par ailleurs, répugnant au contact de la misère et de ses haillons et redoutant les microbes, il avait confié la répartition à Théophile Chemaussan, qui commençait ainsi son purgatoire sur cette terre. Denise et son futur époux, rendus à la frivolité par l'excès même de ces événements tragiques, couraient les magasins et les bijouteries pour les préparatifs de leurs noces prochaines, déjeunaient et dînaient dans les meilleurs restaurants.
Jean somnolait, mais son oreille exercée percevait des bribes de conversations, entre sa tante et sa fiancée, qui cousaient ou lisaient dans la pièce à côté. Il comprenait de qui elles parlaient.
— C'est une anormale — disait la campagnarde — mais, élevée autrement et dans un autre milieu, elle aurait pu faire de grandes choses. Nous avions, au Pont-du-Diable, un oiseau apprivoisé quand nous étions petites filles, qui chantait tout le temps les louanges de Mariette. «Ohl comme elle est bonne!... comme elle me soignai Ce matin encore elle a renouvelé mon grain et mon eau. » Les enfants plus âgés qu'elle obéissaient à Mariette, et même lui demandaient conseil.
— Croyez-vous — chuchotait Émilienne, rendue positive par la transition brusque du malheur au bonheur, — qu'elle ira jusqu'au bout de son repentir, qu'elle restera là-bas ?
— C'est probable, car elle suit ses desseins ; c'est probable, et je le souhaite pour vous, mon enfant. Oui, bien que sa sœur, si elle devait encore faire le mal, je préférerais de beaucoup qu'elle mourût.
— Même damnée?
Il y eut un petit silence. Puis la voix plus âgée répondit fermement. « Même damnée ». Et Jean, à qui une telle épreuve ouvrait des horizons moraux autrement vastes que ceux de la science — où le doute perpétuel rapetisse la certitude — , en entendant cette dure parole, se signa.