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CHAPITRE IX

Jean Oranoff venait d'arriver àTancrède, la magnifique propriété que d'Allaume possédait aux portes de Blois, sur la rive gauche de la Loire. Sa malle était au pied de son lit. Midi sonnait. Par les deux fenêtres, ouvertes sur la campagne dorée, il apercevait un cirque de plaines, puis les vignes rougies de septembre, puis la ligne plus sombre de la forêt, où, de temps en temps, éclatait un coup de feu. Mais la chasse n'évoque point la guerre et la guerre était loin de lui. Le jeune homme avait le cœur brisé. Il ne comprenait rien à la subite froideur d'Emilienne à son endroit, il se torturait l'esprit pour en chercher les raisons. A cet âge, où la flamme trouble de la puberté tombe à peine, où le jugement vacille encore devant elle, l'imagination suit les courbes de l'impulsion sanguine, monte avec le systole et descend avec le diastole. Tantôt il se disait que tout était perdu, qu'il ne reverrait jamais la petite fée aux cheveux de lumière. Tantôt il supposait qu'une lettre arrivant, comme toutes les bonnes nouvelles,

en tapinois, le rappellerait auprès d'elle. Une chose le consolait : il avait reçu de son amie, la vieille Félicie, un petit mot au crayon, lui donnant l'adresse bretonne de celle que, plus que jamais, il adorait. Il savait qu'elle était à Kernilis, dans un petit trou sans casino, ni tennis, ni danseurs, et cela apaisait une jalousie augmentée par l'absence. Cette fièvre, qui l'avait prise soudainement, n'était peut-être qu'une conséquence, — venant au moment ovi les choses s'arrangeaient, — de la terrible secousse morale ressentie au moment de la débâcle de la Banque et de la fuite de Cometais. Mais alors pourquoi ce mystère, cette réclusion, cette interdiction le visites, ce silence?

Autre sujet d'étonnement : quand Jean, partant pour Blois, était allé dire adieu à sa mère, la veille, eue Raynouard, il l'avait trouvée, elle d'ordinaire si ^alme, singulièrement nerveuse. Elle allait rejoindre les amis à Deauville. Elle avait mis cette agitation sur le compte d'ennuis domestiques, tenant à i'inconduite de Madeleine Ibat. Mais deux minutes après, comme son fils lui demandait pourquoi elle n'était plus au Val-Gris, elle lui avait fait part de sa brouille définitive avec Gantois : « Je ne puis t'expliquer maintenant en détail ce qui s'est passé entre nous. »

— 11 ne t'a pas manqué de respect, au moins?

— Ah Dieu, mon chéri, comment un pareil mufle pourrait-il manquer de respect I II est hors des convenances et des usages. Non, il s'agit d'une affaire d'intérêt, d'une grosse somme, que je lui avais confiée et qu'il n'a pas employée selon mes indi-

cations, au riscpie de me la faire perdre. Ah! ces hommes d'argent!... D'ailleurs, il a fait la même chose à sa nièce, et Denise a également rompu avec lui.

Cette explication et cette nouvelle faisaient plaisir i Jean, au milieu de sa peine. Instinctivement il n'aimait pas Gantois et il craignait que son intimité avec Mariette Sauveterre ne nuisît à la réputation de celle-ci. Décidément la Banque des Intérêts Mondiaux n'avait pas de chance avec ses administrateurs. Il en faisait la remarque à sa mère et il était sur le point, dans l'élan de sa confiance revenue, de prononcer pour la première fois le nom des Viorne et de lui parler de son amour pour Emilienne, auquel il n'avait encore fait jamais la moindre allusion. Une sorte de pressentiment obscur le retint. Comme elle l'interrogeait sur son existence et ses projets, une fois qu'il serait reçu au concours de l'internat, il lui dit seulement qu'il comptait se marier de bonne heure et fonder une famille : « Tu es encore bien jeune pour être une grand'mère et pourtant cela me fera plaisir de relever le foyer détruit par la mort de papa. » 11 avait remarqué, à ce moment, sur cette phrase, le soupir douloureux de celle dont il se croyait l'unique consolation.

En la quittant, elle lui avait appris qu'il verrait sans doute Denise à Blois : « C'est une amie très chère et de la plus vive intelligence. Sois avec elle comme tu sais être avec tes préférés. Mon vœu serait qu'elle épousât ce bon Tancrède.

— Mais maman, quelle différence d'âge! Vingtcinq au moins?...

524 L'ENTKEMETTEUSE

— Qu'importe I La félicité conjugale ignore les calendriers. Ton père, avec qui je m'entendais si étroitement, était aussi bien plus âgé que moi... et je ne cesse de penser à lui.

Jean atteignit dans sa malle un portrait de ce père, qu'il n'avait pas connu, auquel il ressemblait, un autre de sa mère, en costume de ville très simple, datant de deux années seulement et d'une éblouissante beauté. Il les plaça sur la cheminée, ainsi qu'une photographie de sa tante Hévin, qui ressemblait vaguement à Mariette, en épais et rustique, et donnait une impression de sécurité, de Gérés devenue ménagère. Il avait, dans son portefeuille, un imparfait petit portrait d'Emilienne, pris à Barbizon, dans un jardin, où transparaissait cependant la grâce adorable de la jeune fille. Il la regarda, l'embrassa et lui dit : « Vous êtes méchante, pour le moment. Mais revenez-moi et je ne vous en voudrai pas ». Ces rites essentiels, une fois accomplis, il se mit à ses affaires de toilette, puis plaça ses vêtements et son linge dans les armoires et déposa enfin sur sa table, entre l'encrier et les cartes postales, un manuel d'anatomie, destiné à lui rafraîchir la mémoire, en vue du concours. 11 achevait ces rangements, quand une main solide heurta sa porte et une voix bien timbrée articula : « C'est moi, ton vieux cousin. » Tancrède d'Allaume avait imaginé cette parenté, pour exprimer mieux la tendresse qu'il portait au fils de Mariette,

— Mais entre donc!

L'écrivain était en costume de chasse : veston de cheviotte marron à larges revers, pantalon de

velours à côte de même nuance et bas gris. En dépit de ses cheveux poivre et sel, très fournis, il avait Tair d'avoir quarante ans à peine, tant son allure était jeune et vive. C'était le type des gros à graisse ouple, qui traversent les obstacles en riant, ou en estant, mais ne se laissent point arrêter par eux. Son visage énergique, imberbe, aux yeux profonds, exprimait la satisfaction. Il venait de recevoir un mot laconique de Denise Gantois, lui donnant rendez-vous à V Hôtel des Armes et de Guise à Blois, pour le surlendemain. Ainsi la vierge farouche avait pris son élan et, dans quelques heures, lui appar iendrait. Ensuite ils verraient, Tun el l'autre, s'il y avait, dans leur double désir, de quoi faire une véritable union. Cette aimable perspective et l'orgueil d'avoir fait céder la jolie rebelle de vingtcinq ans, alors qu'il en avait cinquante-deux, remplissait d'euphorie l'ardent chasseur. Il n'é'ait donc pas encore une ganache, ou, selon son expression, un « rancart ».

— Cher gosse, dit-il à Jean, ici tu es chez toi. Mes gardes sont prévenus. Ils te procureront (oui ce qu'il faut pour abattre lapin, lièvre, faisan, perdrix, chevreuil, ce que tu souhaiteras, en plaine, en vigne ou en forêt. Tu as cinquante hectares à ta disposition et mon voisin, le marquis de Sartan, ne t'en voudra pas si tu fourrages un peu sur ses terres. On déjeune à midi et demi. On dîne à huit heures...

— En smoking?

— Plaisantes-tu! Comme tu es là. Nous sommes entre nous, heureusement. Après-demain, je m'absente pour quarante-huit heures. Jeudi, je reviens.

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Le même jour, j'attends une amie de ta mère, que tu connais, délicieuse personne...

— Denise Gantois?

— C'est cela même. Elle était là, le soir où tu es venu, rue Raynouard, quêter pour un copain qui avait joué et perdu. Qu'a-t-il fait, depuis, le copain?

— Il n'a plus joué et il rendra l'argent...

— Admirable ! Cas unique et qui sera célèbre dans la morale en action ! Si cela t'embête de rester seul à Tancrède, tu pourrais profiter de mon absence pour aller embrasser ta tante Hévin, à Mimenée. Je ne la vois jamais, ta tante; cependant, je sais, par les récits de mes fermiers et de mes gardes, que c'est une maîtresse femme, très riche, très bienfaisante, et qui possède un don extraordinaire...

— Lequel? demanda Jean intrigué, assis sur sa malle refermée et plein de sympathie pour son « cousin ».

— Elle comprend le langage des animaux. La première fois qu'on m'a raconté cela, j'ai cru à une blague. De tous les côtés, on m'affirme que c'est vrai. On cite des exemples surprenants.

Le jeune homme riait; il y eut un silence, pendant lequel son interlocuteur rapprochait, mentalement, cette faculté bizarre de celle, aussi étrange, moins innocente, qui était en Mariette et à laquelle il devait la connaissance de Denise. 11 songeait aussi qu'il avait, quelques semaines auparavant, promis un royal cadeau à la mère indigne de ce grand garçon, si honnête, si loyal, si franc, pour le cas où elle lui aurait procuré une distraction de chair et d'os, à la peau tiède, aux cheveux longs. Ce méli-mélo l'amu-

sait, comme une de ces combinaisons de l'existence, comiques en apparence, virtuellement dramatiques, ou inversement, dont il savourait l'imprévu. N'empêche qu'il faudrait passer à la caisse, car un d'Allaume n'a que sa parole. A vue de nez, ce service d'un genre spécial valait bien cinquante mille francs, la dîme de l'entremetteuse.

— Tu dois avoir faim, grand diable. La cuisine n'est pas trop mauvaise et j'ai, pour l'arroser, un vin de Cô, naturellement pétillant, dont tu me diras des nouvelles. Aimes-tu les beaux livres et les auteurs classiques, comme ta mère?

— Oh 1 je suis plus calé en anatomie et en pathologie. Le peu que je sais, c'est maman qui me l'a appris : Pascal, La Rochefoucauld, les sermons de Bossuet, Montaigne...

— Bigre! Mais c'est toute une bibliothèque que ma chère amie t'a ingurgitée. Comment, avec sa vie mondaine, trouve-t-elle le temps de bouquiner ainsi? C'est un problème. A mon avis, il faut lire chaque bon auteur dans un endroit approprié. Ainsi, de Blois à Tours et à Vendôme, il y a, en prose. Descartes, que n'eût pas goûté la tante Hévin à cause de ses animaux machines, et Ronsard. Aimes-tu Ronsard, carabin?

Jean se leva et déclama :

Adieu, belle Cassandre, et vous, douce Marie, Par qui je fus trois ans en servage à Bourgueil...

Tancrède rit, puis, passant à un autre sujet, plus confidentiel : « S'il te faut une jolie personne à serrer d'an peu près, pendant ton séjour, attendu qu'on

n'est pas de bois, je te recommande Henriette Manteneau, la jeune femme de mon vieux garde, qui n'y voit plus bien clair et marche difficilement. Elle est assez facile, très charmante, et, avantage sérieux, elle n'est pas poivrée. »

— Comment es-tu si bien renseigné? demanda le jeune homme effrontément.

Il savait, par sa mère, que le dramaturge couchait volontiers avec ses forestières, et que cela avait failli parfois tourner mal, faire du vilain, comme on dit à la campagne. D'Allaume secoua la tête en signe de dénégation : « Je ne t'offrirais pas Henriette, petit serin, si j'en avais moi-même tâté. Je ne la connais que de réputation. Elle fait cela très discrètement et fort bien, paraît-il. Tu me diras si c'est exact... Mais motus, ne parlons pas de ces choses à table, à cause des larbins. »

Le déjeuner fut extrêmement gai. L'écrivain plaisantait avec son jeune hôte, le taquinait tant qu'il pouvait et lui versait continuellement à boire, si bien qu'au dessert, Jean sentait sa tête tourner. Il demanda la permission d'aller faire une sieste.

— Certes. Va t'étendre. Moi, je vais rêvasser un moment à tout ça dans le grand salon, très agréable à cette heure-ci. Ensuite, je compte tuer un ou deux perdreaux. Si le cœur t'en dit!

Jean, plutôt que de chasser, s'en alla du côté de la petite maison du garde-chasse, afin de vérifier les dires de Tancrède II ne lui venait pas à l'idée qu'il pût, même en pensée, devenir infidèle à la photographie d'Emilienne. Néanmoins, la vue d'Henriette Manteneau, svelte et brune, donnant du grain à ses

poules faisanes, sur le pas de son aimable logis, lui fît comprendre, qu'en effet, il n'était pas de bois. Il se présenta, s'aperçut qu'elle était déjà au courant de son arrivée, risqua un compliment, qui fît rougir, s'informa du mari, heureusement absent, puis, pris de timidité en si beau chemin, laissa la causerie se perdre dans les sables. C'était la première fois qu'il s'approchait d'une jolie fille, depuis son chagrin, et il en éprouva un soulagement réel.

— Eh bien? lui demanda d'Allaume à son retour.

L'étudiant raconta comment les choses s'étaient passées. Son « cousin » se moqua de lui et lui conseilla de pousser ses avantages plus vivement, ce qui fut tenté le lendemain, mais mollement et sans succès, et l'écrivain songeait : « Il est dommage que sa chaste mère ne puisse lui donner un coup de main. Elle aurait tôt fait d'ensorceler la Manteneau et d'ajouter une belle paire de cornes à la collection de mon pauvre garde. » La vérité était qu'Henriette avait un sentiment très vif pour son maître, qu'elle croyait celui-ci près de le partager et qu'elle le soupçonnait de lui déléguer ce blanc-bec, afin de la mettre à l'épreuve et de savoir si elle était coquette ou dévergondée. Nul n'avait donc moins de chances de réussir auprès de la belle, que celui à qui le châtelain avait assuré qu'il réussirait. Il en arrive ainsi très souvent.

Le jour suivant, de bon matin, Tancrède prit congé de son jeune ami et celui-ci eut discerné immédiatement qu'il allait à un rendez-vous d'amour, même s'il n'eût pas été prévenu. Le prétendu sceptique, l'auteur de taiat de pièces amères et désen-

chantées, avait des ailes. Signe qui ne trompe pas, il laissait son automobile au garde et prétendait aller à la ville à pied, d'où il gagnerait, en chemin de fer, ]e pays mystérieux qui était le but de son court voyage. Le vieil amoureux avait d'abord songé à emmener Denise ailleurs, pour dépister la curiosité des commerçants et petits rentiers de Blois. Puis, il jugeait la précaution bien inutile, attendu qu'il était connu à vingt lieues à la ronde, même au delà, et que nul ne savait qui était Denise. Elle-même, vraisemblablement, s'en fichait, puisqu'elle venait ensuite à Tancrède. Inutile donc de se montrer plus royaliste que le roi et plus nice que la pucelle.

Pendant que l'homme de cinquante ans courait ainsi à sa volupté, le jeune homme de vingt-quatre ans s'en allait d'un pas alerta à Mimenée. Le ciel, d'un bleu profond et doux de missel, semblait prêt à l'envol des anges, embouchant leurs trompettes d'argent. La campagne tourangelle se déployait ainsi qu'une grande oraison de prairies, d'eau et d'air léger, et chantait la gloire du Seigneur. Jean, dont la guerre avait réveillé le tour d'esprit mystique et croyant, plus fort que le désuet et absurde matérialisme médical, avait plaisir à faire monter sa prière dans cet éblouissant azur, à demander pour ceux qu'il aimait, pour lui-même, la sérénité de l'âme et la santé physique. A mesure que lui venaient aux lèvres ces phrases rituelles, qu'individualisent les vœux fervents, il se sentait apaisé, rasséréné quant à Émilienn^, mais, par ailleurs, sous le coup d'une révélation soudaine et terrible. D'où un étrange partage de sa conscience entre la certitude

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et Tappréhensioa. Les sables de la Loire resplendissants, les îles aux arbustes enchevêtrés, les maisons paysannes, remplies de cris et de rires enfantins, les coteaux où couraient les pampres, les charrettes chargées de tonneaux, tout célébrait la joie et la vie ; or, le promeneur enivré et inquiet se disait que son existence n'était pas comme celle des autres, qu'il n'avait plus de père depuis sa petite enfance et que sa mère bien aimée vivait loin de lui, presque comme une étrangère.

Bientôt apparurent, au tournant d'un sentier, les toits de Mimenée, le clocher de l'église, les murs de la ferme de la tante Jeanne. Ce domaine, ancien et rajeuni, se composait de plusieurs corps de bâtiments, d'âges divers, accotés, appuyés hs uns aux autres, les toits de chaume rejoignant les toits d'ardoises, le style des demeures bourgeoises de la Restauration et du second Empire voisinant avec celui, plus massif, des constructions contemporaines. Au milieu de la basse-cour classique, l'étudiant aperçut sa tante, surveillant le grain jeté à ses poules, canards et pintades, et, de loin, lui souhaita le bonjour. Elle s'avança vers lui vivement; il remarqua le mélange de sa carrure paysanne et de son visage aux cheveux abondants et aux traits fins, qui l'apparentait, de loin, à sa sœur Mariette. Mais le regard était tout autre.

— Quelle bonne surprise, mon fi chéri! Tu viens passer quelques jours avec moi? Quel train as-tu donc pris et où sont tes malles ?

La voix avait aussi l'accent pénétrant des Sauveterre et ce quelque chose d'impérieux, d'indéfinis-

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sable, que confirmait le geste appuyé. Jean expliqua qu'il était en villégiature à Tancrède, qu'il avait pu s'échapper pour deux jours, mais qu'il devait, au bout de ce temps, retourner auprès de son vieil ami. Déjà la tante Hévin donnait des ordres pour qu'on installât le voyageur dans la plus belle chambre, qu'on mît des draps fins, qu'on égorgeât sans tarder un poulet, un canard et une pintade, qu'on tirât, à la cave, quelques bouteilles du meilleur vin : « Tu tombes dans les préparatifs des vendanges. Elles ne seront peut-être pas aussi belles et abondantes que l'année dernière, qui était exceptionnelle, mais elles resteront encore très convenables. Donne-moi vite des nouvelles de ta mère. Va-t-elle sortir de ses ennuis domestiques? » Le jeune homme qui ignorait ceux-ci, apprit alors que trois jours auparavant, Flan, le chauffeur des de Turberie, qui épiait, depuis quelque temps, le flirt de Ghemaussan et de sa fiancée Madeleine Ibat, les avaitsurprisàla sortie d'un hôtel meublé et avait administré à l'homme d'affaires une pile en règle : « Il lui a, paraît-il, cassé deux dents fausses, et l'on parle d'un procès en police correctionnelle. Qui m'aurait dit que ce brave Théophile avait, à son âge, lui, marié et père de famille, une pareille conduite! La prochaine fois qu'il viendra à Mimenée, je lui laverai la tête. Mais comment n'es-tu pas au courant? Mariette ménagerait-elle tes chastes oreilles? »

La tante Jeanne, bien que native d'Artenay, avait le rire plein et gras des gens de Touraine, qui rejoint celui de Rabelais, et aussi le mot vif et juste. Elle chérissait son neveu. N'ignorant point l'inconduite

ai les tours de bâton de sa sœur, elle voulait laisser à ce brave garçon une fortune sans reproche, acquise loyalement dans les travaux de la terre et de la basse-cour. Car elle alimentait en volaille, beurre et lait, tous les marchés du voisinage. Ses rillons et rillettes étaient célèbres. Les ruraux, si fins, de cette région florissante prisaient plus que tout sa sincérité en afi'aires et son honnêteté scrupuleuse : « La Hévin, qui vend bien son vin... A Mimenée, bonne denrée. » La chose était passée en dictons.

En fait de nouvelles, Jean n'apportait que celle de la brouille avec Gantois. La fermière passa là-dessus rapidement. Elle ne connaissait pas le financier, autrement que par les récits de sa sœur et du bavard Théophile et elle se doutait bien que son neveu était encore moins renseigné qu'elle. Il lui semblait impossible qu'à un moment donné l'étudiant, si séparée que fut son existence de celle de sa mère, n'eût pas vent de quelque chose et n'en souffrît pas cruellement. Aussi, dans ses entretiens avec lui, revenait-elle souvent sur cettte idée que les personnes de grande intelligence, qui lisent, et fréquentent beaucoup de gens, sont moralement plus exposées, ont droit à une indulgence plus grande que le commun des mortels. Leurs occasions de pécher sont nombreuses et il leur est beaucoup plus difficile qu'aux autres de pratiquer la vertu préservatrice, salvatrice, d'humilité : « Quel mérite ai-je, moi paysanne, à ne pas faire de bêtises, et à ne pas me laisser entraîner à la dépense, au milieu de mes volailles et de mes cochons? » Le jeune homme devinait une intention dans ces paroles, mais ne

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cherchait point à approfondir. L'important était que la mauvaise influence de Gantois fût éliminée.

Dans la journée, les travailleurs, revenant des vignes, buvaient le « miot », mélange sucré de pain frais et de vin rouge pétillant, qui rend leur vigueur aux membres fatigués et son alacrité à l'esprit. Les saladiers, contenant cette trempette appétissante, étaient disposés sur une longue table, dressée dans la vaste pièce du bas, tenant de la cuisine et de la salle à manger. Hommes et femmes en costumes de labeur, arrivaient silencieux et séparément, s'asseyaient, se servaient, mangeaient et buvaient avec lenteur, s'essuyaient la bouche de leur manche de toile ou de leur bras nu, puis, ragaillardis et bavards, repartaient pour les champs brûlants et leur dure besogne. Jean but le miot et le trouva exquis. Il exprima, à haute voix, le regret que cette coutume n'eût pas cours dans les hôpitaux de Paris, ce qui fit rire les serviteurs et les vendangeuses. Les filles le regardaient avec curiosité, comme un objet de la ville, inutilisable à la campagne, et riaient entre elles de leurs réflexions.

— Elles te trouvent gentil, observa tante Jeanne. Mais je crois que tu auras encore meilleur accueil auprès des forestières de Tancrède.

Jeau rougit, pensant à Henriette Manteneau. Gomme ils passaient devant les écuries, le hennissement d'un cheval fit dire à la maîtresse de Mimenée : « Tiens, Bertrand a une pierre dans son sabot et il se plaint qu'elle lui fasse mal. Je vais la lui enlever. » Efî'ectivement, la pierre y était et la bête, soulagée, hennit de nouveau, sur un autre ton.

IL EST DANGEBEUX DE S'ENIVRER 23ô

— C'est donc vrai, ma tante, dit le carabin, que tu comprends le langage de nos frères inférieurs?

— Mais certainement, mon fi. Demande à ta mère. Je le comprenais déjà tout enfant. Notre père, à Arlenay, avait un chien qu*on appelait « Pagneul », sans doute parce qu'il avait un faux air d'épagneul. Quand « Pagneul » aboyait, quand il avait peur, quand il se mettait en colère, j'entendais toujours ce qu'il disait. De même pour les chats, pour les oiseaux, pour les vaches, enfin pour tous les animaux domestiques, ou semi-domestiques. C'est une faculté dont je remercie le bon Dieu et qui m'a beaucoup servi. Il y a cinq ans, pendant la guerre, les bêlements d'un mouton m*ont averti de quelques cas de fièvre aphteuse, qui avaient passé inaperçus. J'ai pu appeler le vétérinaire à temps pour enrayer l'épidémie.

Le jeune homçie que l'hérédité intéressait, se demandait d'où venait ce don étrange et s'il eût été transmissible aux descendants de la taote Hévin, au cas où elle en aurait eu. Il l'interrogea : « Existait-il, chez les Sauveterre, des bizarreries..., mille excuses, chère tante..., des qualités, des puissances analogues? »

— Je n'en sais rien, répondit la fermière, qui connaissait cependant l'effrayant pouvoir de sa sœur Mariette. Ta mère, qui est plus observatrice, te renseignerait mieux que moi. Nos parents étaient des gens très simples, gardes-barrière au pont du Diable, à Artenay, où leur petite maison existe encore. Papa passait pour assez nerveux, beau garçon et irrésistible. Il avait même enlevé, pendant

quatre jours, une jeune épicière, notre voisine, dont je me rappelle le nom : Blanche Portrieu. Ah! quelle afifaire cela avait fait I La Compagnie ne badinait pas avec l'amour, elle non plus, et papa faillit perdre sa place.

Pendant le dîner, pris en commun dans la salle à manger-cuisine, avec tout le personnel de la ferme, il ne fut question que de la vigne, de la vendange, des celliers, des pressoirs, de la qualité du raisin. Mais, après le repas, la tante et le neveu allèrent ensemble faire, dans la demi-obscurité, car il restait un faible reflet de lune, le tour du propriétaire. Ce fut de nouveau, pour Jeanne Hévin, l'occasion de calmer un chien, qui se plaignait, dans son langage, de la mauvaise qualité de sa pâtée et de gronder un valet négligent et brutal, lequel avait donné, sans raison, un coup de pied à un jeune porc endormi ; « C'est sa mère truie qui m'a caponné cet imbécile. Le petit est encore trop nigaudinos pour s'expliquer. » Cette manière de surveiller les relations du personnel et des animaux enchantait le fils de Mariette. Jusqu'à l'heure du coucher, il hésita — quelque envie qu'il en eût — à, parler de ses amours et de son chagrin à une personne d'aussi bon conseil et de tant de sagesse, et auprès de laquelle un Tancrède d'Allaume faisait tout juste l'effet d'un vieux fou; puis, comme d'ordinaire, par timidité intérieure et scrupule, il remit cette confidence au lendemain.

Mais là, alors, il fut explicite. Sauf le nom de la jeune fille, qu'il garda pour lui, ainsi que la profession de son père, il ouvrit son cœur à l'excellente

femme. Elle l'écoutait, émue, ravie, car elle souhaitait qu'un mariage précoce fit au vaillant et noble garçon un foyer.

— Tu n'as point parlé de tout ceci à ta mère ?

— Non, tante. Elle ignore et mon sentiment et mes projets, ou du moins ce que j'appelais, avant cette séparation, mes projets.

Après un petit silence : « Tu as peut-être raison, après tout, mon fi. L'amour véritable a besoin du secret, au moins dans ses débuts. Mais, dis-moi, ma sœur connaît-elle cette jeuoe fille et la famille de cette jeune fille? »

— Pas du tout. J'ai craint de sa part des objections, qui m'auraient été désagréables. En outre...

— En outre?...

— Eh bien, maman, que j'aime tant, a toujours vécu dans un milieu tapageur et légèrement bohème..., Gantois et autres..., qui n'est pas du tout celui, très posé, très tranquille, de mes hypothétiques beaux- parents. Pour ceux-ci, je suis Jean Oranoff et j'ai préféré les laisser, jusqu'à une décision, si jamais elle a lieu, dans l'ignorance de M""® Sauveterre et surtout de son entourage.

Cette dernière phrase fit supposer à la fermière que Jean comprenait obscurément plus de choses qu'il n'en exprimait. Elle entendait non seuleuient le parler des bêtes, mais encore, assez bien, ce qu'il y a derrière celui des humains. Mais jusqu'à quel point le jeune psychologue avait-il percé les ténèbres qui environnaient la plus grande tendresse de son cœur d'enfant? Chaque soir, avant de s'endormir, Jeanne Hévin, dans une prière fervente, demandai^

à Celui qui proportionne les tourments et l'angoisse à la vigueur des âmes, de maintenir, dans une bienheureuse ignorance, l'enfant probe et sain d'une femme impure.

La séparation de la tante et du neveu fut mélancolique, comme celle de deux êtres qui se sont découvert une grande et réciproque tendresse et une silencieuse communion de pensées. Parents ou non, les humains se lient ou se divisent par ce qu'ils ne se disent pas, par leurs effluves irradiantes et muettes. Il fut convenu que si jamais... Jean et sa femme viendraient à Mimenée passer leurs premières semaines de lune de miel.

L'étudiant, de retour au château, y trouva Tancrède et Denise visiblement amants et ne s'en cachant guère. L'amie de Mariette était belle, fraîche et radieuse comme une naïade, dans un fourreau de « charmeuse » crème, qui laissait nus ses avantbras et visibles ses jambes fines, musclées, de sauteuse d'obstacles. Elle était accompagnée d'une femme de chambre délurée, du nom d'Augustine, succédant à la transfuge Alberte et chargée de potins, comme une mule espagnole de clochettes. Pendant que sa maîtresse donnait à Jean des nouvelles de sa mère, qu'elle avait mise, en bonne santé, dans le train pour Deauville, cette fille égayait l'office avec le récit des amours tapageuses de Madeleine Ibat et de Ghemaussan, du pugilat de Flan et de l'avoué : « Il paraît que dans ce petit hôtel de la rue Raynouard, où qu'habite la Sauveterre avec l'argent d'une dizaine de types, pour le moins...

— Une dizaine, s'écria le chauffeur Ambroise, très excité, alors c'est côre pire que la Manteneau, qui n'en a que cinq... le singe compris...

— Faut-il que je continue ou non ?... fît la grande Augustine, vexée d'être interrompue.

— Continue ma belle, et t'en fais pas.

— Il paraît que, dans cette cambuse, que je n'ai vue qu'une fois, avec ma Denise, il s'est passé des cUoses, mais des choses... On y aurait même violé une petite fille.

— Allons donc, pas possible I... Chouette alors I Raconte-nous ça!...

Les larbins et les servantes, très alléchés, s'étaient rapprochés de la narratrice, les uns debout et enlacés, les autres avec leurs chaises, et la pressaient de continuer. A ce moment, une sonnette tinta, trois fois de suite.

— Ambroise, c'est poa^ toi. Le singe te demande. Va faire le sucré, mon garçon, et tâche de me rapporter un cigare, avec sa bague, de la boîte numéro un, pas trop sec.

Tancrède d'Allaume était pareil à un conquérant, qui vient d'emporter une ville d'assaut. Ses yeux largement cernés, son rire heureux et fat, son sourire plein de sous-entendus, les discrètes allusions qu'il faisait au maître des hommes et des dieux, à l'enfant terrible au carquois et aux yeux bandés, procuraient à Jean une gêne, que la gracieuse Denise ne partageait pas. L'un et l'autre semblaient crier à l'univers : « Nous venons de coucher ensemble. Enfin, c'est fait et vous nous en voyez ravis I » Mais l'univers, en ce cas, est distrait; et

la curiosité générale, qui poursuit jusque dans les forêts de Lucrèce les couples clandestins, s'évanouit devant Vénus avouant et proclamant ses succès délicieux. La jeune fille devenue alertement jeune femme, au cours d'une nuit plutôt agitée, s'amusait et s'émerveillait de tout, voulait voir et visiter, avant le déjeuner, tout le domaine, toute la maison, de la cave au grenier, toute la bibliothèque, tous les communs. Elle avait apporté, pour sa chute et les fiançailles qui allaient suivre, deux malles énormes, de celles qui font pester les porteurs et consternent les garçons d'omnibus, couvertes d'étiquettes de palaces, deux amples valises de cuir fauve, un nécessaire en vermeil. Le dramaturge, son dramaturge, pour lequel, l'avant-veille encore, elle manifestait une sorte de vénération passionnée était devenu, en deux nuits, son amant, c'est-à-dire sa chose, une espèce de toton qu'on fait valser et qui est trop heureux de la contredanse. Dans l'abri voluptueux des draps blancs de V hôtel des Armes et de Guise, et comme il faut bien, à un moment donné, rire de quelque chose, elle avait raconté à d'Allaume le viol de la petite Viorne par Gantois et les alarmes de la Sauveterre. D'Allaume, afin de ne pas être en reste, avait avoué ses anciennes amours avec Mariette et indiqué, sans trop insister, qu'il lui devait, non seulement une fière chandelle, mais une récompense pécuniaire, pour son nouveau et incomparable bonheur. Etonnement enjo^ié de Denise, petites mines adorables, petites réflexions. Momentanément, l'enthousiasme qu'elle avait toujours à placer était tourné vers sa nouvelle femme do

chambre, Augustine, une perle pour la délicatesse des sentiments, aussi discrète et réservée qu'Alberte l'était peu : « J'ai appris depuis son départ, mon cher ami, qu'elle écoutait tout le temps aux portes quand vous étiez là. C'est écœurant, n'est-il pas vrai ? »

Cette exubérante amoureuse avait la manie des superlatifs. Elle disait d'un livre : « c'est formidable »; d'une femme « quelle splendeur », « quel fève », ou « quelle abomination » ; d'un bibelot « j'en suis folle »; d'un paysage « admirez l'intense de ça » ou « le drame de ça ». S'étant informée du tennis et du golf, elle apprit, avec chagrin, qu'il n'y en avait pas, à Tancrède, mais se rassura à la description des cinquante hectares de chasse et du gibier qui foisonnait. Elle avait beaucoup lu, beaucoup retenu, étant douée d'une mémoire excellente; mais les œuvres et les auteurs se mêlaient un peu dans sa tète légère, d'un galbe pur, alourdie de ses magnifiques cheveux noirs. Elle prêtait volontiers à Maupassant les œuvres de Loti et réciproquement, à François de Curel les pièces de Porto Riche et à Mœterlinck les contes d'Andersen. Son amant la rectifiait une fois sur trois. Encore tout abruti, tout ravi, tout flambant d'avoir tenu entre ses bras, sans le moindre voile, ce corps fondu comme une crème bien sucrée, d'avoir pratiqué, dans la nuit de Blois, puis dans l'aube, puis encore à la tombée du jour, les cent mignardises de Ronsard, d'avoir retrouvé dans la cinquantaine, les forces, le renouvellement, l'ardeur de la trentaine, l'auteur de vingt beaux drames vivait là son heure radieuse, celle qui ras-

semble toutes les dorures sur son cadran. Il avait décrété — on ne sait pourquoi — que sa beauté avait le type romain » qu'elle était une Romaine. Il voulait lui lire du Tacite et aussi du Juvénal « afm qu elle récupérât ses ancêtres ». Ses yeux, sa mine, son allure proclamaient l'encliantement, la fatuité et la confiance.

N'ayant comme témoin de tant d'extases qu'un étudiant en médecine de vingt-quatre ans, ce qui était maigre, les amants enfiévrés hésitaient entre une représentation de Roméo et Juliette (avec de véritables acteurs et actrices, qu'il était facile à Tancrède de réunir) sur la terrasse du château, dominant la Loire. Représentation à laquelle seraient conviés tous les châtelains du voisinage, auxquels on annoncerait les fiançailles en grande pompe. Ou bien une existence inimitable, recluse et discrète, partagée entre la chasse, la lecture, le déduit et la contemplation du fleuve. Ce dernier parti remporta. D'Ailaume déclara à Jean qui, discrètement, parlait de son prochain départ : « Je t'ordonne de rester. Tu es un peu mon fils, vu la vieille amitié que j'ai pour ta mère. Je ne t'explique rien, car tu as déjà tout deviné. Je ne supposais pas que je fusse parvenu à mon âge sans connaître l'aveu suprême. Et c'est ainsi, pourtant, je l'ignorais I »

L'étudiant se creusait la tête pour savoir en quoi consistait au juste cet aveu suprême. Mais le « cousin » étant métaphorique, il ne fallait pas prendre ses paroles à la lettre. Denise, de son côté> ne cessait de vanter, à tout propos, l'intelligence, la culture, les dons naturels, l'esprit de famille, le

charme de Mariette, devant son enfant; et celui-ci se demandait comment, dans ces conditions, sa mère n'avait pas été invitée au château en même temps que lui. Une circonstance fortuite devait, sur ces epirefailes, jeter dans son cœur filial les premiers ;^ermes du soupçon.

Le troisième soir après l'arrivée, les charmants rayons de la lune baignant de pâles reflets la demeure longue et haute, ses toits Renaissance, ses fenêtres ornées et fouillées, Jean, par discrétion, s'était écarté des amoureux. Bien qu'on approchât de l'automne, la nuit était exceptionnellement tiède et les voix y étaient distinctes, même à distance. Aussi Denise et ïancrède chuchotaient-ils, assis côte à côte et se tenant la main, sur un vieux banc moussu de forme classique. A dix heures et demie ils montaient d'ordinaire, chacun de son côté, cérémonieusement, et une demi-heure plus tard, se retrouvaient dans la chambre de la jeune femme, située à l'extrémité d'une aile, somptueuse et discrète à la fois. C'était le rite.

Le jeune houime faisant le tour du château, s'approcha par hasard de l'office, situé en contrebas. Les fenêtres étaient éclairées et les serviteurs bavardaient sans se gêner, comme des gens trop nombreux pour leu-f besogne et qui tiennent à s'épater mutuellement Le chauffeur Ambroise s'amusait à taquiner la femme de chambre de Denise.

— Dans quelques jours c'est vous, la belle, qui commanderez ici. On va acheter de la fleur d'oranger, pour remplacer celle perdue à Blois, pas vrai ?

Ici de gros rires, puis une voix d'homme

deiiianda: « C'est-il que la Sauveterre sera invitée à la fête?»

Une voix de femme, celle d'Augustine, répondit :

— Pour sûr ; même qu'elle tiendra la chandelle. Ça la connaît, c'est son métier.

Les tempes battantes, stupéfait, Jean croyait avoir mal entendu. La voix mâle reprit : « Si ce qu'on raconte est exact, ce mariage-là lui rapportera gros, à la garce. Paraît que toute sa fortune est faite de coucheries de ses connaissances.

— Et son loupiot, qu'est ici, n'en saurait rien.

— Ah ça, par exemple, c'est trop fort I Mais il est donc « demeuré », le pauvre garçon !

Tel celui qui, soulevant une pierre machinalement, trouve dessous une vipère prête à bondir, le « pauvre garçon » s'écarta avec brusquerie du soupirail de malédiction. Que racontaient donc ces infâmes larbins ! Pour la première fois, un doute affreux, qu'il chassa d'ailleurs aussitôt, venait de traverser son esprit. Non qu'il supposât sa mère capable des infamies qu'on lui prêtait. Mais elle avait peut-être commis une imprudence, qui ouvrait sur elle des bouches d'égout. Agité par ces sombres pensées, il découvrait au clair de lune une apparence maléficieuse, à la façade du château quelque chose de cruel et de repoussant. Le souffle embaumé de la nuit tourangelle lui semblait transporter des miasmes. La nuit, il dormit mal, tournant et retournant, dans sa mémoire et dans son imagination surexcitée, une multitude de petites circonstances, rassurantes ou inquiétantes, rapprochant des propos de sa mère certaines allusions de Madeleine Ibat,

auxquelles il n'avait point prêté attention, certaines réticences récentes de sa tante Jeanne, certains airs apitoyés de Tancrède. Celui-ci était certainement au courant de bien des choses, puisque, depuis des années et des années, il était l'intime de Mariette. C'était lui qu'il fallait habilement interroger.

Par une de ces rencontres qui font croire à la fatalité, le lendemain, au déjeuner, d'Allaume voulut, à toutes forces, que Denise goûtât d un fameux Corton, très capiteux, dont il ne restait plus que quelques bouteilles. Il en but lui-même immodérément. Après le repas, la jeune femme, ayant un peu mal à la tête « par la faute de ce satané vin » alla faire la sieste dans sa chambre. Le gentilhomme éméché ne la suivit pas et proposa à son jeune hôte une partie de billard, où il était de première force. Après quelques carambolages : « Dis-moi, cousin, demanda Jean de son air le plus candide, e?t-il vrai comme on me l'a assuré, qu'à un moment donné tu as eu un petit sentiment pour maman, et que tu aies été sur le point de la demander en mariage? »

Tancrède, ahuri, regarda son interlocuteur, mit du blanc à sa queue de billard, et répondit : « Qui est-ce qui t'a raconté ça ?

— Ma tante Jeanne.

Le vieux beau songeait aux centaines de mille francs croqué*^ par la Sauveterre, aux folies faites en commun, à l'abîme entrevu, à l'aiguillon de la débauche et à la bizarrerie de cette question, dans cette bouche. L'ivresse lui brouillait les idées et diminuait, en lui, la prudence : « Ta tante Jeanne exagère. Je n'ai jamais été sur le point de demander

ta mère en mariage... à cause de ton père, tu comprends (d'Allaume n'avait jamais connu Oranoff) , mais il est bien vrai que j'ai dû refouler en moi un petit sentiment pour elle..., comme tout le monde. »

— Ah, elle a eu beaucoup d'amoureux? Tu peux bien me le dire. Je ne suis pas jaloux et je sais qu'une jolie femme a peu d'amis, qui ne visent pas plus loin que l'amitié.

— Ta mère, — continua Tancrède d'une langue légèrement empâtée et bredouillante, et mettant un doigt devant son nez, comme un qui réclame l'attention, — ta mère, mon enfant, est une femme extraordinaire et qu'on ne peut jauger à la toise commune. Elle a du génie... je dis bien, du génie... le sens philosophique... Elle lit Sénèque et les philosophes latins, comme d'autres lisent des romans d'aventures. Elle sait son Pétrone sur le bout du doigt... seule, unique, dans sa position... Ah! Pétrone!... Tiens, voilà un doublé par la bande que je recommande à ton attention.

Le coup manqué, à cause d'un léger tremblement de la main, dû au Corton et à Denise, ce fut à Jean de jouer. Mais le bavardage de son cousin l'intéressait plus que la position de la bille rouge. Il écoutait très attentivement. L'autre parlait, les yeux mi-clos, à la façon d'un pochard prudhommesque : « J'te disais donc que Mariette... ta mère... était une nature épatante, comme on en voit peu. Là où elle est, il y a de l'amour. Comprends-tu cela? Son charme est si fort que l'amour vient naturellement, non pas entre elle et un monsieur, mais entre un monsieur et une dame, entre un ami à elle et une

dame, entre une servante à elle et un avoué. Il y en a qui sèment la haine sur leurs pas. C'est une malevance... je veux dire une malechance. Ta mère, comprends-moi bien, sème l'amour... Une semeuse d'amour.

— Non, je ne te comprends pas du tout et ton langage est elliptique. Qu'appelles-tu semer l'amour?

— Sacré gosse, — fit le dramaturge attendri et posant sa queue de billard, — on voit bien que tu passes ta vie dans les bouquins, ce que je ne te reproche pas, et non dans la réalité. Un exemple : c'est rue Raynouard, chez ta maman, que j'ai rencontré Denise Gantois. D'ailleurs, tu nous y as vus un soir ensemble. Eh bien! l'aimant qui est dans ta maman a attiré Denise vers moi et m'a attiré vers Denise.

— Ça, c'est une image lyrique, c'est une invention de poète et rien de plus.

— Tatata! C'est physique, c'est comme un r ^dium, une attraction fascinante qui est en certaines natures d'élite. Ça peut avoir des inconvénients, des risques, comme tout ce qui dépasse la moyenne humaine, mais c'est d'un intérêt palpitant.

Puis confidentiellement : « Ta mère est un bienfait, mon petit. Elle rapproche des cœurs et des corps qui, sans elle, se seraient ignorés toujours. C'est à elle que je dois Denise. Elle me demanderait encore plus, que je lui redevrais encore plus. »

Cette dernière phrase, bien qu'elle pût s'entendre dans un sens moral, avec une acception éloignée de ridée de lucre, fit à Jean une impression douloureuse, lui pinça le cœur derrière le sternum. Il dut

248 L'ENTEEMETTEUSE

pâlir, car son vieil ami ajouta tout à coup pour le rassurer : « Nous avons tort de parler de ça maintenant. Les fumées du Gorton me fatiguent et j'aurais mieux fait d'imiter Denise et de me laisser aller à la sieste... Je vais me reposer. A tout à l'heure. »

Cette conversation malheureuse avait augmenté la perplexité du garçon. Il en tourna et retourna les termes bizarres, les sous-entendus, dans sa tête, jusqu'au soir. Un élément ambigu venait de l'état de deiiii-ébriété de Tancrède, lequel pouvait fort bien anjplifier ou atténuer son jugement. Néanmoins, un mystère s'interposait désormais entre la tendresse infinie, que le fils respectueux portait à sa mère, et la personnalité de celle-ci. Il eut, dans la nuit, un cauchemar oii les animaux de la ferme de Mimenée médisaient de la protectrice des amoureux et l'appelaient méchamment, insolemment, tantôt « la Sauveterre » et tantôt « la garce ».

Le courrier apporta à Jean une lettre, timbrée de Saint-Lô, assez insignifiante, où Mariette lui racontait qu'elle faisait, en compagnie d'amis qu'elle ne nommait pas, une grande tournée automobile à travers la Normandie et la Bretagne. Mais il courait, sous ces lignes frivoles et d'un enjouement un peu volontaire, une sorte d'acerbe mélancolie, que l'étudiant discernait pour la première fois. La vérité était que jusqu'à ces derniers temps il n'avait jamais prêté grande attention aux bizarres conditions de la vie de cette femme isolée, demeurée belle, qu'il adorait et admirait sans approfondir. Les préceptes de psychologie méthodique, que lui avait inculqués son maître Viorne, lui revenaient à la mémoire : « Il

faut, pour bien observer, être à une certaine distance de ce qu'on observe... La tendresse, plus que l'amour, détourne de l'observation, »

Il profita d'une minute de tête-à-tête avec Denise Gantois peur lui demander brusquement : « Que s'est-il donc pa«sé, mademoiselle, entre M. Gantois, vous et maman, pour que vous ayez, l'une et l'autre, ^ ?ssé de le voir? »

La belle fille rougit et répondit : « Vous voulez le ivoir? C'est un gros secret. Il nous carottait de L argent sur les sommes que nous lui avions confiées. Nous nous en sommes aperçues simultanément. Nous le lui avons dit. Il est brutal, vous le connaissiez. »

— Fort peu et je ne tenais pas à le connaître davantage.

— Vous aviez raison. Il s'est défendu avec insolence. Bref, j'ai dû le mettre à la porte et Mariette eo a fait autant.

Elle préparait ce mensonge de longue date, stylée par son amie Mariette, qui prévoyait bien que Jean s'informerait, auprès d'elle, des raisons de la double rupture. Elle l'avait débité, ce mensonge pieux, sans sourciller.

Un accident imprévu vint ajouter, à l'atmosphère, amoureuse et inquiète, du château, le noir liseré de la mort soudaine. Le doyen des garde-chasses, Manteneau, n'étant pas rentré chez lui après sa tournée du soir, ses camarades opérèrent une battue et découvrirent à l'aube, dans un fourré, son cadavre percé par deux balles au visage. On n'avait entendu aucun coup de feu. Il s'agissait d'une vengeance de braconniers, mais la beauté et les mœurs faciles

d'Henriette Manteneau firent courir aussitôt d'autres bruits. Le juge d'instruction vint, en personne, de Blois, procéder à une enquête sur place.

Tancrède le retint à déjeuner. C'était un magistrat de l'espèce bavarde, du nom de Calbeau, avec un visage un peu turc, qui ressemblait précisément à Gantois. Il avait, comme ses pareils, une marotte, consistant à rechercher, dans toute affaire criminelle, les antécédents héréditaires de l'assassiné, et, s'il les découvrait, des assassins. Or, Manteneau appartenait, depuis son enfance, au domaine de Tancrède, où son père était lui-même garde-chasse, sous le père du propriétaire actuel. Ces circonstances n'apportaient aucune lumière complémentaire sur le trépas de l'infortuné.

— Pourquoi à la tête? — demandait M. Calbeau^ exprimant par là sa surprise de deux balles tirées presque à bout portant.

— Parce qu'ils ne le visaient pas aux pieds, — répondit d'Allaume, goguenard. La conversation vint ensuite sur la jolie Henriette, et le dramaturge, montrant son cousin : « Voilà un jeune gaillard qui ne demanderait pas mieux que de la consoler... »

— Ah 1 ah! fit le juge, déjà intrigué et lorgnant attentivement Jean Oranoff, décontenancé.

Le « Ah ! ah I » était si cocasse que Denise éclata de rire, au-dessus de son verre de Champagne : « Monsieur le juge d'instruction, je vous réponds de l'innocence de M. Oranoff. Ne cherchez pas de ce cô lé-là. Vous feriez chou blanc. »

— De l'innocence... limitée à l'affaire, rectifia Tancrède. Interne des hôpitaux de demain, M. Ora-

noff n'a, en effet, rien d'un bon jeune homme. Si le médecin de Fétat-civil tarde à arriver, il pourra le remplacer, au besoin.

— Je préférerais, avec ta permission, remplacer Manteneau. » Cette plaisanterie montrait clairement que Jean avait la conscience tranquille. On parla de l'assassinat de Paul Louis Courier, à trente-cinq kilomètres de là, à Veretz. M. Calbeau était au courant de la question et avait lu les plus récents travaux concernant ce crime historique, et demeuré mystérieux. Suivirent les considérations habituelles sur l'impossibilité de reconstituer une scène qui s'est passée la veille, presque sous nos yeux, à plus forte raison une scène qui s'est passée quinze, vingt, soixante ans auparavant.

— Quel est, à votre avis, le principal chemin du crime, avec le vol et la vengeance? — demanda brusquement l'écrivain au juge.

— Incontestablement le viol, mon cher ami. Excusez-moi, mademoiselle.

— Oh ! mademoiselle sera bientôt madame et peut tout entendre.

M. Calbeau s'inclina et poursuivit : « L'impulsion sexuelle, selon moi, tient la corde. Celui qui prend une fille de force est toujours un assassin en puissance... je veux dire virtuel. »

Denise regarda Tancrède, qui pinça les lèvres. Ils songeaient ensemble à Gantois et au risque couru par Mariette, maîtresse, depuis plusieurs années, d'un pareil scélérat, habillé en financier. L'étudiant sentit qu'une allusion grave passait par-dessus sa tête, mais il ne pouvait la comprendre.

î>52 L'ENTEEMETTEUSE

Après le repas, le juge fit subir à Henriette Manteneau un long interrogatoire. Il en retira seulement cette conviction qu'elle avait de nombreux amants et que son vieux mari ne la gênait guère. Pendant qu'elle pleurait et se lamentait hypocritement, ainsi qu'à l'Ambigu, bien qu'elle n'eût point passé par le Conservatoire, M. Calbeau songeait que, l'affaire une fois close, il y aurait là, dans cette maisonnette, ou ailleurs, mais avec cette belle et souple créature, un agréable moment à passer. Il en est des magistrats comme des médecins. L'exercice de leur profession ne les met à l'abri — et bien au contraire — ni des tentations» ni des faiblesses. La nudité des âmes, comme celle des corps, incline à la concupiscence.

Cinq jours plus tard, pendant le dîner à trois, qui était exceptionnellement gai, le facteur apporta une lettre au nom de M. Jean Oranoff. La su-cription de l'enveloppe fît tressaillir le jeune homme, ce qui n'échappa point à son hôte, ni à Denise. Il avait reconnu l'écriture d'Êmilienne.

— Vous permettez?

— Mais comment donc, cousin 1 Le billet était court et expressif :

Mon cher Jean,

Excusez la façon brusque dont je vous ai quitté et mon long silence. Vous me comprendrez, quand je vous en donnerai les raisons. Pardonnez-moi aussi d'interrompre votre villégiature en Touraine. C'est papa qui m'adonne votre- adresse. Nous revenons de Kernilis et je vous écris aussitôt. Il y aurait le plus grand intérêt à ce que

VOUS fussiez à Paris samedi, c'est-à-dire après-demain. Rendez-vous au musée du Luxembourg à trois heures précises.

Tendrement votre amie,

ÉlflLIENNE.

— Eh bien?... demanda Tancrède à son hôte.

— Eh bieni il faut absolument que je rentre, dès demain malin, à Paris.

— Le diable t'emporte!... N'est-ce pas, Denise? La jeune femme sourit. Mais l'altération subite du

visage de Jean, après cette lecture, la frappait et r inquiétait.

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