LE CITOYEN MARAT
A six heures du matin toute humanité dort encore au centre de Chateau-Briard.
On ne pense pas que la guerre ait rien changé de caractâîstique aux mœurs ou à Taspect physique de cette petite ville proche de la grande. Le tableau que l'œil en retenait deux années avant Tépopée conviendrait au décor d'un drame contemporain. Mais c'est de la vie castelbriarde d'avant-^erre qu'il va s'agir ici.
Au bas du laubourg de Mulhouse et de la ruelle des Ëtouffeurs, sur la Marne» les turbines commencent de vibrer, La diane sonne au quartier du Train des Équipages» la caserne Eblé, au-delà du fleuve. Le panache de fumée renaît au haut de la cheminée de briques de la fabrique de jouets Petit<m» dans le cloaque du VieuX" Chapitre, au cmtre des rues du Genou» des Miches-Saint'Étienne» du Porchas» Bisague» Rebourse» de l'Escovette et Porte-aux« Truyes» quartier pittoresque mais empesté où les plus fieffés dévots du passé se refuseraient à vivre. Car ils s<nit ainsi et n'auront rien à prétendre lorsqu'une mimicipalité enfin hardie jettera bas ces masures, dont plusieurs dignes du musée. Les dévots du passé admirent ce qui leur donne à rêver, à penser, à écrire ou à peindre» mais quant à loger en ces nids de fièvre, sous ces poutrelles fardes d'antique vermine» pas si bêtes I Ils laissent cet agrément aux pauvres avec le soin de la figuration.
Quand bourdonne d'oeuvres le Vieux-Chapitre» les volets demeurent dos aux bonnes maisons ; les bourgeois ronflent dans le
cœur opulent formé par le boulevard Waldeck-'Rousseau, la rue Sutfrage^Universel, l'avenue Ambroîse-Thomas, la rue de Mission-Marchand, la rue du G>ncordat prolongée, la pi Ëvariste-Sitfert, du nom d'un enfant du pays, poète ouvrier ty graphe et folliculaire, eiécufe^-ta 1827; Ift place George-Sand, supporte la cathédrale semble, au jour naissant, devoir rester ^ à jamais.
Les premières portes qui s'ouvrent sont celles de Sainte-Ri gonde, monument noird qui fak senger à Saint-Séverin. A) fermé à demi, puis refermé précautionneusement l'huis étroi triple clôture de son hôtel, la vieille demoiselle Ricouart d Fressure (l'une des survivantes d'un drame joué sur un mult plan) traverse la place, clopinant suspendue à sa canne ha adoptée par néensitè bien «wit que no» petites «léilresBcs reprennent la mode ; elle se rend à l'église, la premièft devant 1 mncieicSr
La face du monde peut diniiger. Les fé dmiy t o ufs tortawres | i«iit nous apporter Iflsr sangbnt bonheur. Nilcsgfandesconini entions qvî boulepsfsent une conlffée^ ni 1» irwiilignriilkiii mœurs n'empêcdienf k provînee de predoife et dit conserve! sc w i blaU e s êtres. En 1 91 3, la vieiUc dévote €asteferwRk«eat pai h ceHe de IMS. Elles consement lenr tfpe par «a filiénoH d absence. Ni Fmeni l'eHtfe n'an^ pégasdé k monde..
M^ Rîcouast de k FrcssuM ? Uie «i^êalftre «mnifiée et < pefsonne, àepmm trente «is, ne peut se mu t er ^'wseîr ^ni le ^ De l'amas ^ripé de ses «ntiqoes vêtsaieirts noin, «rien -ne se li de nu qoe l'cxtrémîté de ses mains kof» des mifemes de denti des mains sècbe^ tnanlncides, adbmnbles dans FberriUe q\ dles kai^pent les courtes provisîens par k jadis d'me ^oste jours fermée sur celte vie secs^ète.
A voir M^^ Rieeuair de k FtfessMce trevefser k pkoe Ge< Sond, en sautBlant sur ks <maims p ers e s » on dirMt d'un ps nakdrok de hsffdcs, de lainages^ de ipodes iunèbms ; «n vni cataf atqoe onblié, rongé des '▼ers et m» en «lonvcment par petit de ces dévorants.
M^^ Rioonart de k Rressufe prend Feev bMle, à pi mains, parce que cette chose deonleîsdpme est gralinte* A
LE ŒOytfEM MARAT f I
die m thogtxioaiSkr, éa Ixwt^e se» feimiui ponTas^ sursadunse louée, n mr q mbt àt son nom eor «ne y bqu e de cuiinre.
Le vieux petit corps arqué s'infléchit pk» enoom. La t^ w/itm^ ode, s'a y a '«nûment «ne tête aoos oMe cifpote crtin v i ffu i un cnt raaedbre, et smm cas «mie» ()'aè taoïfte «ne iMear Me, dîipanâr feenl crttièfie dans le imiffe paquet d'itatfeft mottes qu'est te burte de la vieille fille. M^^ Rkaaart «nlenae ses prières.
Asusément die est pieuw.. Sa in ne fait pas qpuertmi. Ma» ce n'est point aa plus gmnd —nui de Dieu qu'eik sacrifie k be» repos du nnftin. La ^itte ▼ient dès potfOiMiinieCle wmx autri» oonune d'autres acasvient ks pmmeis m spectacle povr en fomf tout à Faise.
La foscompUsantedeiafeiitièseluî dsfineâ cmire qaeDîeu, à ceBÊK henre d'eMe seiAe soKcîlé^ Fentend «mur en Sa hmssoa et prend de k sorte un soni plus pforapt et plus exact de sc&aAnses»
A ccstams, 'UÉen appaiail aîasi <|n«B nagislnt luMeajU^ «i*" tègre et terribk, qnelipse I\-éaident d'«ne Càcste Oiamkpe, ^ LniKianft sans suspendre 'des amees de pémtenœ nneRtak, des intesdiotions de séyour et des s«nBS en P wrija t oife ; dmfiçant h» âmes d'avec Vs «entatîsns, îadeninsBant les bans aux dépens de» méchants en actions d'élesnité confisquées par loi, mcnibre fonck^ tear, s«r ces parias, ces i^msub.
Il y a le Doit et l'Avoir, les Débiteors et ks Csémciefs. tt y « le Bien et k Mal, ks Bons et ks Méchants. La Vertu «st m capital» et conrnie tous ks capitaux «ne puissance d'oprassîon.Saiiit Jooe|di pavonne les nommes a aiuiuws*
Ponr d'««tm, Diei» 'est un gentilhonsne qu'il fanidnnt peîndns rasé «msi 4fa. m Lasd, en rediiipteavcc 4ut cidre h m boiÉonmère» une rosette d'azur ; guêtre de gris perle«'nuage. Un Dieu homme d» mondk, enfin» n'admettant ipue k bonne eosnpagnie, c^ des bennltes gens» Un Dion dent le Csd est «n hstilut. Le Dien d un Ininn académique*
Qud poète fit ée Dkn un mwdbandi ï 'Buutoq«ier cossu wmc ses baknee&ds oon^e Monde, transpamnle; hnnîneuse cC 'son ss e» et qui, pornns, d s nne «n ooup de pooce à ces Wlnnccs, par pure bonté I
Qboag DkumarAanddi wiingsi, pesour mélierilsuxde^sepours
et d'espace» de vide» et qin (ût A m ceie f à te Ykrine de bural des miUîardt d'étoiles piiosphofescentes I U y a aussi la can écarlate du soleil coucliant
Qud autre en fit un Sidten tristet ennuyé» somnolent mais assez pour reposer» accaUé d'Konneurs qui sont autant d'outragi Les hommes imaginant ce dieu à leur image ont bien le cynii de nommer leurs hochets de vanité des crachats.
Pour d'autres encore» et de beaucoup les plus nombreux» E n'est qu'un avoué très attaché à la famille ; un notaire correct, dieu de confiance dont il convient tout de même de se mél Vit-<m pas des dieux disparakre ainsi qu'on voit s'enfuir notaires avec tous nos biens acquis et toutes nos espérances >
Le dieu de M^^ Ricouart de la Fressure est un dieu avoué.
L'auteur» qui n'a pas fini de s'interroger, de douter, d'espérer, craindre, de se livrer et de se dérober» et de souftrir tant de se pules contradictoires» rougirait de revendiquer d'aussi dissolvai doctrines. Elles étaient affichées par le principal pharmacien ChateaU'Briard — qui donc sinon lui > Un homme jeune eno il n'avait pas trente-dnq ans, mais qui s'était introduit, d'im c< et tout entier, dans l'envdoppe de Monsieur Homais. Au p< qu'il semblait bien que ce fut par jeu. Toutefois, Albert Grivi propriétaire de la Phannade NortncJet ajoutait quelque chose d'as neuf au personnage catalogué.
On avait» un temps» chuchoté que le pharmacien s'était, en jeune âge» montré assez mauvais sujet. Bah I il s'agissait de sott prescrites dont Paris avait été le théâtre ; et quel est le jeune hom qui n'a pas (ait ses frasques à Paris ? A Chateau-Briard on encore « jeter sa gourme ». Et il faut entendre de quel ton cela diti
Gmunent ChateaU'Briard» bien plus éloigné» au moins dsni temps» que le pouvaient supposer ses notables» aurait-il pu retracer le tebleau impitoyable d'une si scalneuse jeunesse ? P lui«-mSme ignora bien ce beau quartier de truandaiUe que fut < tain carrefour aussi vieux que le Vieux-Qiapitre» au ten qu'Albert Grivaut y pratiquait son art en amateur et celui la médecine» abusivement I
Comment Chateau-Briard soupçonnerait-îl jamais qu'Ail
LE QTOYEN MARAT 13
Grivmut avait été Bébert, Tami de la Grande Marcelle, de M. Jules, le marchand de chiens et Roi de l'Électricité, le camelot bien disant guillotiné en 1910; d'Arald Sigor, le peintre mystique expiant sur le Maroni sa trop extrême adresse à pasticher ceux de nos graveurs en médaille mettant leur beau talent au service exclusif de la Monnaie ^ >
On eut redit tout cela au maître de la Pharmadt Normcde qu'il eut été, très sincèrement, saisi dune surprise chagrine. Pouvait* on ainsi jeter sans preuve la déconsidération sur un honnête homme >
Albert Grivaut souriait qui n'avait rien de tel à redouter.
A des formules aussi pernicieuses que celles qu'il m'a bien fallu rapporter, Albert Grivaut ne donnait le vol qu'avec beaucoup de circonspection.
Il choisissait des oreilles assez peu fines, au service de bouches discréditées dans la vraie société. Il parlait peu, plutôt pour soim&ne» certain que la noire marchandise passerait sous le pavillon d'un anticléricalisme de village dont il tenait boutique par tradition. Nul n'eut imaginé que le pharmacien dût être compté parmi les ennemis de la société.
Officier d'académie, Albert Grivaut était affilié au Grand Orient, mais par une Loge parisienne, la Loge de VIndéfectiUe Amitié.
A l'instant que s'ouvre ce récit, il achève, à Chateau-Briard même, par insigne faveur, une période de vingt et un jours, le temps d'une cure, à l'Escadron du Train des Equipages, en qualité de pharmacien aide-major. Le deuxième galon plat, récompense de son exactitude à servir, décore depuis peu le képi rouge à turban de velours émeraude. Ainsi coiffé, Albert Grivaut pourrait tirer vanité de son fin visage pale, trop fin I... prudemment encadré, désormais, de la plus folle barbe brune qui put tenter les amoureuses de province.
Chateau-Briard avait pu adopter l'enfant perdu de la Buci, et même en être fier.
C'est à une élégante brochure, publiée par Chevance, éditeurimprimeur du journal La Sentindle, et rédigée d'une plume alerte
I* Voir Tendres CanaUks*
14 L'ENTREPRENEUR DULUMNATO
par le phmiuwîm^ <|Mfr maam «npnmtMWp non seuteraenl -^éÉaib kîaloriqMet, mm «uasi certeket canctéristîqiet {>lqfsî «t nonles de la petite v^ quW draaie mukîplîé réveillera < ioq»eiir. L'itmik M. TounMur, «b amt pAriMm d'Albert Gri^ a écrk pour cet opuaoule une préiioe rtfpinif» («rde de tyUc «t d'anacolkutes, de hardies métaphores n'nwnt de sens réel pour lee deux coeapires»
CUteaH^firiofd iooît d'rnie sitMtoon grmjMpluqtte, eth» pbique et pc^îtique avastaceuse».
C'est sur la route d'Alsace, à moins d'une heure de Par première viUe de dix miUe amea.
C'est ie prenûer faoïdevud de la pio«iace oà la mmeitf capkale puvieiit encore, de même <|iie des towra de ia cathé le sonneur, s'il y monte jamais, distingue, au soir tombant, les ^ la Tour Eiitel et de la Place de l'Opéra, confusément, assez 4]u'an évoque avoe précision la f éecie pariaîouie dent on iouk le silence et la paix de la peMe viUe.
Si près de Paris, Cliateau-Bkiaid se pk|ue d'appassitffe l'univers l'imafe parfaite de k proviaee. NuUe part les de n'y prient si exactement ; nulle part on ne anvche sur un p«Ue nueux entretemi qfu 'en la place de la HiUe. U y a nueinc paiUe rue de k Paitte, une bonne vieille ffue dbtant du ifN^ i -gonflée de ses Tnaisons ventrues ainsi ciue des balnits, tant q Wgeois y senbknt habiter des tiroin, pliés eux-mem nulieu de leuas dmps et de leurs chemises paifumés- d'herbe
A CbafeMHS-Biîa*d, les cyclistes du dîmsncbe et des îoi « poirt », et les cydistes pires du kuub, peu¥ent photograpl Catbédraie, pauvre nef tnop à l'aveitere dans k toitf men^ ^iècks et pauvrement radoubée par les Jésuites arec cette | boutiquière qui leur est propre; l'Abbaye-aux-Fîtles da demeure, il est vmi, qu'une chapdk pavée de son usantail e vertie en entrepôt par Tassoire et Cottinel, literie et aon JttétaMiques ; k Maison Commune, bâtie som L9ais4e*>£ieB' <t augraeaftée d'un beifroi inscJeuft inauguré lo& dn paasi Louis Bonaparte, quand ce prince malheureux fut au cai Chalons passer la revue des Zouaves de k> Garde jEe¥eauo d
LE OTOVEK MARAT 15
Qiez les Même» CMlagnoiui, Amaii^ et ficskcv ac peuiient Ètiom/ei à k doHZtwe les antMi vuet noiM #dkéc8 4bs Ikwmt» 4DDiatdie$ kemifr^rte 2 le Mail et bob lôoaqiie à aMimyir ; k i^nui^e, «Bc^lMfifle C0nanetoMfte»k8 gmafeSp «à tint ses «sskcs k Tnknal céivJulîoiiiiaM et k wni TrîbuiMl oà« conects et ennmyéft» ks anière-petits-fils des sans-culotte.cle k grange r«iickiit iuièke À kar tcur... k rendent ou k gwrcknt pour eux 1
Il y a encore, me dies Vikins BcBâkoninnes, fHospîce et le Touf , «ette feçeapom* les filka;k pont ckpknre sur k Marne, dont bien |ieu aycffpeiwpent k ^beauté, ftoat d'iiiie ^îèce et sans aitttœ ; «nfiii k CaféCh^ k Café Hdbpd et k Coté Makikt, aux ensagncs da CoamfumK, 4e k Comédk'tt êia&n(kiide»
L'une «des trois est fisealettse.
H ttcat pokt en eflet, dte diéalEre à Chilteaii-&iard. PouriaMi c*«st an Cd^é Jk k Comédie, que se Pstrawrent vokntkrs» auxnres l i e iiffes dkJésseiHrrenieBt, ks «tistes en tautnée qui donnent leurs ae pr é pe nl at î on s dans k gnode salk dn bal Jolibelin, dite saSe Tarare» presque à k Ikière des diamps^'etiaoean dépét du 22^ Escadron du Train des Eqtnpages.
Amchq de oes âablîssements ne saumk faive tort à aaKuzu et mtoan n'y prëtend.
Le Calé Chéri «st le plus ebnceknt, k popuktioB inafiigrér y feécinente i faactkimaîres retrait ou né^ocknts partsKott» goûtant là, en sages, le pkisir singulier de peiner me Samb* Dettia on rue d*AbcNtkir et de se dcksser en pnmnoe, au soir
La bonne et aitkeiitiqye bourgeoisk kciJe seJonne i^ndbz-iwitt ^bez Halopet «M C^Je ta Cxméik*
Quant au Bon Gtdie^ s*il est ici nommé, ce ne sera pas seuleflMBÉ poHf naénoîre, «iceve qwe se s y iléroiik auome scène importante 4ii réck qu'on ptogoatt,
Cfioquants de tautes sortes, labaiireurs» imnniers, noaorissenKSih JMrbi^iers, ékiwiiss, k petit conraeroe et k basse induatsk y tril^' quent selon les vieux rites. C'est la bonne auberge des chanaoM^ à k laçaii tle )adia,iMft kindelaSaUe Tarar«, à k knitecks prés et <k k «tlk» cotre le Marché-^ux-ChevanK et le quastier du Trakk JLa veuipe Mabolot y gouyeme.
16 L'ENTREPRENEUR DILLUMINATIO
C'est là qu'3 (usait bon, jadis, — c'est-à-dire avant la guerr< suivre les réjouissances patriotiques de la Fête Nationale, dans meilleures conditions de confort et d'allégresse, grSce à Taim disposition des lieux, à la qualité des vins, la saoulerie énorme habitués, le dvisme évident de la patronne et quelques au raisons encore.
Au surplus, quelle ville de France pouvait disputer à Chat Briard l'éclat d'im Quatorze Juillet réussi ? Aucune.
Voici pourquoi : Chateau-Briard s'honorait de possédée artiste habile à tresser les guirlandes, marier les étendards bannières et (aire resplendir les girandoles, quinquets, lampi lanternes vénitiennes et japonaises, ballons oranges ou tricol et ceux-là qui font grimacer d'étranges faces plissées de cl huants, de matous, de Hurons, de Qiinois, voire d'illustres sonnages, nos gloires les plus pufes : Victor Hugo, Pas Thiers, Gambetta, Félix Faure, héros dont le peuple dé obscurément la valeur en s'y montrant sensible. Ces gueuh saints laïques mâchant de la chandelle flamboyante, je ne sais pour ma part, de symbole plus nugnifique.
L'homme à qui Chateau-Briard était redevable de ces s de magnificences, était un honnête industriel du commun, personne n'eut voulu dire qu'il fut fou le moins du monde, qu'il ne fit ou n'entendit trois choses à la façon des hommes d temps et de sa condition.
Fils d'un colporteur traqué plus qu'un loup-garou par les darmes de l'Empire, ancien ouvrier du chemin de fer, cabc retiré, le personnage : — un veuf — se nommait Marat ; The Marat. Il exerçait la belle profession d'entrepreneur d'illu tions.
On n'aurait pas donné un bal, ni pavoisé une mairie dans la région sans faire appel aux précieux offices du père Théodo des esprits forts nonunaient avec une solennité feinte, à q mêlait tout de même du respect, et beaucoup d'amitié, le c Nfarat.
Sur les routes, où l'odeur tendre des noisetiers était relev forts relents de sa bouffarde, les cantonniers et les jour paresseux et fourbus, comme tous les pauvres diables mal
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aimaient i voir, revenant de quelque foire passée, la carriole du père Théodore chargée de bancs, de mâts rougeatres, de drapeaux roulés pêle-mêle avec du feuillage vif encore et des rameaux de papier peint, de flamboyants écussons populaires pareils à des boucliers de tragédie classique.
Assis de côté, sa Gambier au coin de la bouche, le citoyen Marat poussait doucement, sans trop la presser, sa jument Gurmagnole, les yeux mi-clos, tout en fumant Nfarianne, Tinnommable bouflfarde dévorée de sa moitié par un maître aux dents longues ; un baroque brûle-gueule, noirci et puant, qu*on ne pouvait plus avoir agrément à têter que par fidélité, comme on remâche de vieilles convictions très prouvées à l'usage.
Et puis, est-ce que les Imaginatifs, les maudits bienheureux et les divins mélancoliques, les lunaires et les lunatiques du commun, ne savent pas assez que de telles pipes sont les plus parfaites et les mieux chéries pour ce qu'elles semblent, chargées de la poussière des vieux calendriers auprès desquels elles dorment, la nuit, coUées au râtelier comme de bonnes vieilles bêtes nourricières à rétable I
—Pas mal culottée pour une pipe de sans-culotte I
C'était, mâchée sans desserrer les crocs, une plaisanterie type du genre Marat. Le bonhomme aimait à passer pour terrible.
Boueux, la queue basse, balayant l'ordure du chemin de son panache avachi, le chien Thermidore suivait à quinze pas.
Magnifique équipage I
De l'Ami du Peuple dont, sans oser encore 'le proclamer, il se souhaitait le descendant, le citoyen Marat avait le masque légendaire. Deux yeux mobiles infiniment doux sur une face suante à peau de batracien. L'entrepreneur d'illuminations qui sur la vraie beauté entretenait, par hasard, puisqu'on ne lui avait rien appris, et peut-être à cause de cela, des idées saines, n'en était pas peu fier. Même, en toutes circonstances le voyait-on coiffé, enturbané» d'un vieux madras martiniquais à carreaux jaunes et rouges dont la pointe flottait gaiement sur la nuque, en façon de catogan»
Ainsi l'une des pièces les mieux aimées de sa « collection » lui feprésentait-elle le tendre boucher, le médecin subtil, l'un des
plus glorieux Enfuits de la Patrie, le Saint Homme qu'une femme immola sans avoir rien reçu de lui ; ni de sa haine, ni de son amour.
Car Théodore collectionnait passionnément. Ahurissant bricà-brac que jamais n'égalera l'honrible logique d'aucun musée bien tenu. E)écrochez-moi'-ça révolutionnaire d'origine douteuse et confondant le bon sens, mais conforme à la représentation monstrueuse, magnifique et grotesque, immense et courte, que se donnait de la Révolution française l'entrepreneur d'illuminations.
Marat se croyait volontiers le survivant et le fils de l'épopée jacobine, le génie même de la frénésie populaire, le légataire universel de l'An I, le conderige de la Conciergerie, l'archiviste, le conservateur de la Terreur... cette idylle !
La gueule du vieux s'ouvrant en nujuscule semblait faite pour ne clamer rien que des Ma r sei l l ai ses,
Formidables et noirs, ses poings eussent gaiement brandi les piques des Sections.
Dans de viôlles caisses vides des fusées éteintes, Nfarat entassait des bonnets phrygiens, des sabres courbes à fourreaux de cuir pareils au sabre de bronze de Kléber à Strasbourg, des pistolets, des affiches, des assignats, des proclamations, desjnbemes dont une fleurdelysée, à cause que sur une vieille image d*Epinal, chérie dès l'enfance, il avait admiré un vainqueur de la Bastille affublé de cet objet en sautoir lui battant les fesses habillées de drap jaune audessus des bas violets ; des tarots républicains remplaçant le valetde-cœur par un papille de l'Ecole de Mars ; des gros sous, un écu, des bouquins contradictoires, une dé de caveau que rien n'empêchait absolument d'avoir été celle du Temple ; des effigies parfois baptisées selon la seule fantaisie du collectionneur, des lambeaux d'étoffe, un chapeau empanaché de plumes tricolores, un authentique chapeau de chouan à cocarde blanche, des bottes de postillon et jusqu'à une écharpe de commissaire de police devenue celle d'un Représentant du Peuple.
L'âme de Marat était un plus pur reliquaire.
Dédaigneux des soucis quotidiens, insensible aux promesses du Grand Soir, qui brisera les chaînes des derniers esclaves, il s'enrichissait, pour libérer son enthousiasme, de plus fiers éléments.