LE CITOYEN MARAT
Inoonscîeininent, le citoyen Marat 8*était institué le garde spiri" tuel d'une tradition populaire, confuse, burlesque et sublime; suprême récolte sauvée du Paradis Perdu de la Liberté, TAge d*Or de la République ingénue, idyllique vraiment, justicière, criminelle et sainte.
Des citoyens plus sérieux avaient sollicité le citoyen Marat de s'affilier tout à tour au P. 0. F., puis au groupe blanquiste ; au beau jour de l'unification, au Parti sans plus. Marat avait refusé, en riant ou en grognant. Un rentier un peu toqué, qu'on appelait inconsidé^ rément le millionnaire anarchiste, l'avait en vain sollicité d'adhérer à certaine Fédération communiste, comptant au moins cinq membres résolus... à se réunir tous les mardis dans la salle à manger du millionnaire. Marat ne faisait pas même partie de la gauche radi* cale maîtresse des scrutins à Chateau-Briard, à cause de quoi, sans doute» une urne gravée ornait les cartes du groupe dont le bulletin était Le St(ffrage Universel,
Si on demandait à Marat :
— Mais enfin, avec qui marchez-vous > II répondait sans hésiter :
— Avec les rouges !
Le joli commerce de l'entrepreneur d'illuminations n'existe plus à Château-Briard. Sa disparition est ce roman même. La maison du bonhomme, une très médiocre bicoque d'un seul étage, entre la poudrière dissimulée sous un tertre vert (Marat ayant le privilège du dépôt des poudres, en ce pays de grands chasseurs de petit gibier), un monticule propice aux longues siestes d'été dans la seule compagnie de Thermidor, auprès du puits d'où, chaque matin, Céline, nièce du capitaine Pajou, sa servante et sa maîtresse, saluait d'un bonjour le citoyen Marat quand, selon une vieille plaisanterie chère aux farceurs de la ville, cette belle fille allait tirer l'eau pour les absinthes de son oncle. II n'était pas moins nécessaire que de deux seaux.
L'appartement du vieux se composait de deux pièces. Au premier au-dessus de la salle à manger-cuisine, il y avait la chambre de l'entrepreneur ouverte à tous les visiteurs : le capitaine Pajou, retraité haut en couleurs dont les borborygmes puissants imitaient à merveille les ra et les fla de l'école des tambours ; Céline, rousse
abondante, odorante et volontiers dépoitraillée ; Chevance, l'imprimeur ; Tabouret avant tous. Tabouret le oordonnier^poète, le meilleur ami du citoyen.
A côté, enfin, se trouvait le Musée. Le Musée, la chambre aux merveilles, le réduit aux trésors, l'abri des choses qui parlent» dont la porte de bois blanc demeurait dose tant que le maître des merveilles, leur enchanteur, n'avait pas fait jouer la grosse dé dans la serrure épaisse et la plus petite dé dans celle du cadenas perfecti<mné.
C'est au Musée que le vieux allait rêver, narguant le froid, plus heureux devant ses coures qu'au coin du feu chantant. Il demeurait là de longues heures, fermant parfois les yeux pour y mieux voir au fond profond de l'absurde chéri, vautré dans la fumée bleue et rousse de Marianne, dans la fumée douillette à son vieux crâne bourdonnant ; douillette comme l'étoffe d'un mol oreiller aux creux propices.
Les collections gisaient dans les coftes. Mais sur les murs du Musée, Marat avait recopié les poésies de droHistance dédiées à , son ami par Tabouret qui ne sait pas écrire et qui, assis en tailleur I improvise en s'accompagnant sur la guitare :
Ma muse est la belle au bonnet rouge Aux yeux de pucelle et de gouge Qui préparant la revanche de demain S'atkmœ une tête à la main,
Cegt la tête de Louis Capet, rci de France,
Entre les traîtres le pcapk ne fait pas de différence, I
Ei le pcapk souverain a rugi comme un Uon
Quand il a vu la tête dans les mains de Samson*
Ouvrier ! garde bien ton fusil et du plomb Le trône populaire ri est pas encore d^aplomk. Il faut au Uon du sang et des têtes encore Pour peindre le couchant du Grand Soir et tamore Du matin qui verra naître la Vérité Dans les jardins en fleurs de la Fraternité !
Et il y avait aussi des chansons dont on ne savait pas si elles
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étaient plus jolies chantées par Céline en chemise, entre les bras de Tabouret qui l'aidait à tromper le capitaine, ou gueulées par Marat, seul, en face de Thermidor faisant le beau aux beaux vers ingénus :
fcd pris la courom de la Rdne Pour t offrir à Charlotte, Dansons la Carmagnole / Charlotte nia dit cest pas la peine, faxme bien mieux mon bonnet rond.
Vive le son du canon !
n y avait six couplets :
foi pris la rob' de soi* i la Rdne Pour Foffrir à Thérèse»»*
Et le dernier couplet c'était :
foi pris la chenus* de la Reine
Pour Foffrir à ma belle
Dansons la Carmagnole !
Cafra des beaux long' s en dentdk
Pour notre p'tit garçon.
Vive le son du canon !
Ce sont des vers bien humbles, mal fichus, qu'il faudrait impri^ mer avec des dous, conune on imprimait la belle prose de l'Ami du Peuple, l'autre, le vrai, le grand ; des vers qui ne charment guère les oreilles délicates. Pourtant, car c*est lui vraiment qui ravit la palme à Céline toute nue, il fallait les entendre chanter par le poète lui'-meme, ses doigts crochus ravageant la guitare, accompagné en sourdine par Marat, la pipe aux dents et les yeux à l'abri sous ses lourdes paupières. Des diamants noirs dans un sac.
Marat était heureux dans ces moments-lA. Bougrement heu" reux ! ainsi qu'il disait, songeant au Père Duchesne. Il l'était plus encore lorsqu'on le laissait seul.
Quelquefois, assis sur une chaise boiteuse et dépaillée, qu'il croyait fermement, comme on croit quand on Croit, être le siège de l'Ac' cusateur du Tribunal Révolutionnaire à Chateau-Briard, le siège
unique du poussiéreux Musée, Marat se plaisait à articuler des noms, rien que des noms, retenus au hasard des meilleures et des pires lectures.
II criait :
— Marat I... Hébert !... Babœuf I...
Ça lui faisait, disait^il, plus d'effet que trois pernods.
Même ce nom, Babœuf, le transportait plus que le sien, Marat.
— C'est le plus dur à faire passer, disait-il ; c'est du vrai raide ! Ça fait du bien I
On a raison de dire qu'il faut une religion pour le peuple. La déité ne manquait pas à la plus pure collection du bonhomme ; celle qui n'était pas dans les vieilles caisses à pièces d'artifices mais dans son crâne épais et musicien. G>mme pour rassembler les éléments du cortège désordonné, sur un char d'éblouissante pous^ sière orné d'attributs semblables à ceux dont il parait l'estrade des fêtes publiques, se dressait pour lui seul, radieuse et nue, la Déesse Raison.
La Révolution I
C'était pour l'entrepreneur d'illuminations la Guillotine droite et rouge, au haut de ses quinze marches ; la Guillotine dominant Paris comme aujourd'hui le domine le Sacré-Cœur, avec un tapin déguenillé battant la caisse de chaque côté de l'échafaud. Com^ mandant des troupes populaires, Santerre levait son sabre, droit sur son cheval de brasseur pareil aux chevaux des cavaliers nobles de Van Loo, tel que l'entrepreneur en avait vu une fois dans un musée moins beau que le sien.
Une vieille conduisait son homme et son garçon au carrefour où se rassemblaient les volontaires courant à la frontière. Tout en marchant, elle tricotait, la vieille ; soudain, elle présentait son simple ouvrage à un homme coiffé d'un bonnet rouge ; l'homme comprenait, habitué à ce langage, déchiffrait un nom dans le lacis des nuilles, faisait un signe à Samson et une nouvelle tête tombait aux cris de Vive la Nation I
Les armées de la République en sabots marchaient au canon étranger, menées par des lascars blasphémateurs semblables au capitaine Pajou qui détestait les prêtres. Des gosses signaient leur enrôlement d'une nuin hardie, tandis que sur des bandes de calicot
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identiques k Touvrage du citoyen Théodore Marat, tonnaient ces mots en lettres de flamme : LA PATRIE EST EN DANGER I
La G>nvention 1 Le G>mité de Salut Public faisant de bonne besogne k la lueur d'une mauvaise lanterne. Le peuple renversant la Bastille aussi aisément qu*un bambin souffle sur un château de cartes, et qu*était-<e d*autre ? Les gueux délivrant des captifs moribonds reprenant goût à la vie aussi et assez pour entonner le Ça Ira !
Le Roi, la Reine et le Dauphin ; le Boulanger, la Boulangère et le Petit Mitron poussés au Temple, dont Marat conservait la clé.
Les dames patriotes troussant par derrière les religieuses aris" tocrates dont, sous ses paupières, le vieux rigolait de voir sans concupiscence gigotter les cuisses très blanches.
Marat conservait volontiers une révolution féerique, guère plus longue que la G>mmune de Paris qu'il avait suivie de Versailles, sans qu'on lui expliquât. Il ne s'appliquait pas à comprendre, à atteindre ce qui eut été si au-dessous de son rêve opulent.
D'avoir beaucoup lu, à tort et à travers, il avait gagné la joie de se régaler sans fin d'une apothéose perpétuelle et, poète, les explications du poète Tabouret lui suffisaient.
Lorsque l'entrepreneur dressait l'estrade des musiciens pour un bal public sur une place de village, c'était conune s'il eut édifié l'Autel de la Patrie.
Besogne sacrée faisant trembler ses vieilles mains noueuses, d'aise et de dévotion.