ACTE II
SCKNE PREMIERE
JULIE, NOÉMIE
Julie assise près de la fenêtre, les mains inoccupées, la fête vers le dehors, les yeuxvagues. Elle est seule. Au bout d'un instant parait Noéntiie.
NOÉMlE, examine Julie et secoue tristement la tète.
Encore à broyer du noir?
JULIE
Moi ? Non, pas plus qu'à l'ordinaire... Je pensais à une petite sœur que nous avons perdue cet hiver...
A peine vingt-trois ans... Une figure avec de grands yeux résignés!... Elle s'en allait de la poitrine et jamais un murmure... Ses parents habitaient la ville et la voyaient baisser de jour en jour. Sa mère disait : » Si seulement elle pouvait s'éteindre au milieu de nous!... Si on me la rendait pour les derniers jours !... Et qui sait?... Dans cette infirmerie, elle étouffe. En bon air, peut-être qu'on la prolongerait!... » On n'aurait pas demandé mieux... Mais une sœur apparlient à Dieu tant qu'elle respire, et on aurait été bien reçu de proposer à la malade d'aller finir loin du couvent! Mais c'était notre enlant gâtée et sa mère nous faisait peine. Voilà qu'une petite conspiration s'organise... Nous
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voulion?; nu moins procurer «ù noire ami-' le l)onlieur de revoir son chez elle, de dire adieu à ses souvenirs d'enfance... Nous expliquons la chose au médecin. 11 comprend... cl, déclare qu'une promenade en voilure est indispensable h la guérison...
La mère supérieure sourit, — elle regrette que le couvent soit pauvre. . Ses ressources ne lui permettent pas de promener les sœurs en carrosse... Si pourtant madame la Comtesse voulait bien prêter son landau... Vous jugez si la pauvre mère était contente!... Et la supérieure continuait avec le même sourire :
0 Votre fille n'est pas autorisée à descendre de voiture h moins d'accident. La règle s'y oppose. Elle est prévenue qu'elle reste cloîtrée tant qu'elle ne franchira pas les portières de la voiture. Moyennant cela, vous pourrez la promener autour du château... En laissant ouvertes les fenêtres, voire fille reverra les appartements, où elle a grandi... »
La mère remerciait, le cœur gros. L'expédition a lieu... Mère et fille sont dans la voiture... Les voici dans, le parc, devant le chfileau... C'est dur. tout de même, de posséder sa fille pour une heure et de ne pas pouvoir lui donner un verre d'eau dans la maison où elle est née... Si dur, que la mère refuse de s'y soumettre. Elle a donné ses instructions au cocher, et voilà qu'en arrivant d'un pas de tortue dans la cour du château, une roue se détache, et la voiture verse mollement sur le seuil défendu. 11 y a des cas de force majeure. La mère pousse un cri, entraîne sa fille, et se réfugie au château.
Quand notre petite malade nous est revenue le soir, elle élail, pour la première fois, lasse et découragée. Le lendemain, elle me disait : « Voyez-vous, cette promenade ne m'a pas été bonne et je ne sortirai plus... Ma pauvre mère... je lui suis reconnaissante... elle a cru me ])rocurer un grand bon-
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heur... c'est tont le contraire!... Ce retour, parmi des personnes atlachées à la vie, qui me rappelaient une époque où ma volonté était encore flottante... tout cela est mauvais... Il m'a fallu prier* toute la nuit pour me retrouver contente C3 matin... Ici, nous demeurons au sommet d'une montagne d'oii nous prenons notre élan vers Dieu... J'y resterai jusqu'au bout, les yeux levés vers le ciel... Si l'on a pitié de moi, qu'on m'y laisse!... Faites-le comprendre à ma mère... >
Tante, elle avait raison, notre petite amie. U no faut pas qu'une religieuse ramène son regard sur la terre, après avoir pendant des années contemplé le ciel.
NOÉMIE
Je m'apc.çois bien que tu es mal à l'aise chez nous.
JULIE
Dites mieux, tante Noémie, j'y sui^ très malheureuse!
NOÉMIE
Je le vois bien, ma pauvre enfant, et j'en suis surprise... Certainement tu n'as rien de ce qui rend kl vie attrayante, mais il ne faut pas exagérer le mal. On t'a fait partout le meilleur accueil. Ton entrée aux Enfants de iMarie a été un véritable triomphe... Du reste, fille de la présidente, ça ne pouvait manquer... Ce que je suis glorieuse, rien que d'être sa sœur!... {Julie hausse les épaules.) Laissetoi donc aller à sourire une fois!
JLTUE.
Ah! c'est facile à direl
NOÉMIE
Tu as ou une gross^^ déception... Jeanne n'a pas gardé le secret qu'elle t'avait promis... Tu en conclus qu'Henri est mort en te maudissant et cela te désespère... Mais, je l'assure, rien ne prouve qu'Henri ait dû te maudire... Tel que je le connaissais, il s'est adressé h lui-même de sanglants reproches et il t'a excusée.
JULIE, amèrement.
Ah, sans doute, vous trouvez que Jeanne a merveilleusement agi, en me trahissant.
NOÉMIE
Merveilleusement, non, mais dans les limites de son droit.
JULIE
Comme vous en empêchant Henri que son cœur ramenait vers moi, de m'envoycr une marque de souvenir qui m'aurait tant consolée.
NOli:MIE.
Songe donc, une correspondanco si contraire aux vœux qu'on exige de vous, là-bas!...
Ce qui est doux m'est toujours interdit.
NOÉMIE
Tu es injuste, Julie, et tu le reconnaîtras plus tard.
JULIE
C'est qu'aussi mon sort ici-bas est par trop inj"islemcnl partagé.