ACTE DEUXILME
NOÉMIE
11 est naturel que tu sois triste, mais tâche donc d'civoir un peu plus de sang-froid !
JULIE
Ah ! merci du conseil ! Je heurte à chaque pas ce mort!... Il se dresse devant moi, suppliant ou terrible, tout le long du jour efje dois l'accueillir de sang-froid ! Des impressions que je croyais à jamais éteintes renaissent. Je suis assaillie de toutes paris. (S'approchant de la fenêtre.) Ce jardin, tenez, il n'est pas un détour d'allée, pas un vieil arbre, pas une toufl'e de lilas, qui n'évoque un souvenir. Là, il me disait tout ce qu'on peut rêver de tendre, avant son séjour àParis. Là, il passait quelques mois après, nous amenant Jeanneen visite de noces... Ah ! son sourire humble pendant qu'il me la présentait!... C'était près de l'enclos des poules... Regardez, on voit la .place... Et chez lui donc ! 11 m'environne, il m'affole ! Au point que moi, une chaste fille, une religieuse, dont la pensée fuyait jusqu'au soupçon même de certaines choses ; quand Jeanne m'a menée dans la chambre où il a rendu l'âme, pendant que je priais au pied du lit, j'entendais des baisers d'époux passer dans l'air où flottait encore son ;dernier souffle !... Et puis, des scènes ridicules et navrantes. Par exemple, Jeanne et moi parcourons l'appartement en causant à voix basse. J'arrive à l'endroit où je lui ai serré une dernière fois la main en le quittant pour toujours. Et voilà mes yeux rivés sur ce coin du salon : je le vois ! C'est lui !... Jeanne a surpris ce regard. Au lieu de paraître choquée, elle fond en larmes et s'écrie : « Vous êtes comme moi ! Je ne peux pas m'y faire ! » Qa'a-telle donc dans les veines, cette femme-là ! Je l'au-
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NOÉMIE
Comment serait-elle jalouse ?... Peul-Gllo supposer qu'au bout de dix-huit ans tu éprouves encore les angoisses d'une passion trahie la veille?
JULIE
Non, vous ne voulez pas comprendre, vous autres, qu'au couvent nos sentiments sont enfermés avec nous, et quand nous revenons aprè- des années, ils nous étreignent encore avec la même furie... Est-ce qu'on ne sort pas du bagne au bout d'un demi-siècle, sous les habits qu'on portait le jour du crime?... Vous dispersez vos affections, les noires s'exaspèrent... Ce que vous oubliez, nous l'amplifions... Vous souriez des anciennes douleurs, tandis qu'elles nous rongent!
NOÉMIE
Pourquoi revenir? C'était une folie !...
JULIE
Est-ce que je savais? La discipline me tenait dans son élau... Mon imagination enchaînée... Mes moindres pe-nsées dont j'avais à rendre compte... Tout cela fait illusion... On se croit anéantie... On se (laite d'une impassibilité chèrement acquise, mais certaine... On part... Et vous voyez.
Si tu retournais là-bas, mon enfant... Oui, c'est moi qui parle h ma chère petite nièce d'autrefois... à celle que j'étais si contente de serrer dans mes bras, il y a quelques jours... Ton existence ici est un martyre... Tu en es venue à te méfier même de nioi. Le couvent seul te rendra l'espèce de léthargie que tu eues à regrcllcr.