ACTE DEUXIÈME l't
JULIE
Je VOUS le dirai 1res franchement.
CHRISTINE
Comment m'acquitter jamais envers vous?... Si seulement une trouvaille que j'ai faite hier pouvait vous intéresser! ... Oh cela n'a aucune importance... Pas d'autre que de montrer mon désir de vous être agréable... En ce moment, on met à sec,* pour le nettoyer, le petit bassin qui est devant la maison... avec des poissons rouges.
JULIE
Je les ai. toujours vus... Enfants, nous leur jetions du pain...
Pendant le déjeuner des ouvriers, je flânais par là et j'ai aperçu un objet qui sortait de la vase, un objet comme un peu doré... Je l'ai péché avec un râteau... C'est une miniature sur bois, dans un cadre; une miniature qui vous ressemble, autant qu'on en peut juger... car, vous concevez, l'humidité a fortement détérioré la peinture.
JULIE
Qu'en avez-vous fait?
CHRISTINE
Voici!...
Elle tire de sn pocho un oljct enveloppé de papier blanc et le dont e à Julie.
JULIE, après avoir dcballé le paquet et regardé Je contenu. Froidement,
Ceci a été mon portrait.
CHRISTINE
Je m'en doutais... Est-ce qu'il n'y a pas eu quelque chose d'écrit derrière? (Elle reprend le portrait.) Donnez, que je nettoie la boue. (Elle lire son mouchoir, en mouille un coin dans sa bouche, et frotte le revers du portrait.) Décidément, c'est efTacé... Tout de môinc, ne dirait-on pjas, le mot « Henri »... Tenez... là...
JULIE, aflectant un grand calm.
Henri, oui, Henri Laval, votre père... Je me souviens de lui avoir donné mon portrait accomi)agné d'une phrase quelconque, je ne sais plus laquelle.
Comment se trouvait-il dans le bassin ? JULIE, doucement.
La pointure s'était peut-être abîmée. On vend maintenant des couleurs si peu solides!
en aiSTiNE.
C'est égal !.:. Je suis scandalisée de voir jeter à l'eau rimiige d'une cousine, comme un petit chai crevé.
JULIE, souriant.
Une véritable profanation ! Avez-vous montiv ce débris à votre mère ?
CHRISTINE
Non. Elle est encore si triste! Cela n'aurait qu'à réveiller une vieille histoire...
.UIJE.
Vous avez bien Tait .. Piiis-jo le garder?
Le beau cadeau!
Il a sa valeur!
AlJE DEUX(*MS 57
CHRISTINE
JULIE
Elle le regarde longuement.
CHRISTINE, I observant.
Julie, VOUS n'êtes guère plus forte que maman contre les vieilles histoires.
JULIE, levant la tête brusquement.
Moi?
CHRISTINE
Je ne suis qu'une petite fille, pourtant vous devriez avoir confiance-en moi, autant que moi en vous. Est-ce que je ne vois pas vos mains qui tremblent?... et des larmes?... Chère Julie, j'ai eu tort d'apporter cela...
JULIE
Nullement... Merci au contraire !... En effet, il y a de vieilles, très vieilles histoires qui me font pleurer... j'en suis quitte pour une courte émotion, comme vous voyez.
CHRISTINE
Ainsi c'est un chagrin qui vous a fait entrer au Sacré-Cœur?
JULIE
Le bon Dieu ne m'a pas envoyé la grâce d'une' vocation naturelle... 11 a fallu de lourdes peines pour me pousser dans ses bras... Ce portrait date de la même époque : voilà toute la chose.
58 i/fnvfrs D'rxK saîntk
CHRISTINE
Une personne que vous aimiez a eu des torts envers vous ?
JULIE
Je ne puis répondre.
CHRISTINE
Vous .jugez bien que je n'obéis pas h une curiosité ordinaire... Arrivons h n'avoir jamais de secrets l'une pour l'autre... voulez-vous, Julie?... J'ai donné l'exemple...
JULIE
Mon passé est un livre fermé pour tout le monde... Je n'oserais même pas le rouvrir pour moi seule.
CimiSTINE, avec une câlinerie suppliante.
C'est une défaite... Donnez-moi cette preuve d'amitié...
JULIE, avec emporlemenl.
Ah ! vous venez de m'en donner une qui exige un tuut autre retour!
CHRISTINE
Comment!
JULIE
11 n'y a pas une heuro. j'jîûis seule dans cette chambre et je lullais contre las souvenirs auxquels ce portrait se rattache... Je ciierchais à leur échapper... sans {:rand espoir, car pour moi cette ville