ACTE DEUXIÈME
est peuplée de visions attrislantes qui me guelLont à chaque coin de rue. Je me disais qu un simple hasard, une allusion, pouvait me livrer d'une laçon si poignante au spectre qui me poursuit, que je perdrais la lêle et serais capable, dans mon trouble, de saisir la première créature qui me tomberait sous la main, et de la briser !...
CHRISTINE
Je suis consternée de ma légèreté... et puis, j'ai eu lorl d'insister, je le sens bien...
JULIE, sombre.
Très tort... (Avec un soui ire étrange.) Si j'avais perdu la tête, comme je le craignais, vous étiez la première créature à me tomber sous la main, et je vous brisais!
CHRISTINE, se pressant contre elle#
Oh cela, je ne le crains pas!
JULIE, menaçanle.
Parce que vous me croyez bonne... Ne vous fiez pas au préjugé que le chagrin épure les âmes... (Avec un nouveau sourire.) J'avais une nouvelle assez lâcheuse à vous communiquer et je n'ose presque plus maintenant... Vous allez croire, si je vous blesse au cœur, que je me venge!
CHRISTINE
Julie, quelle singulière façon vous avez de me juger... Et puis vous dites cela d'un air méchantl... Une nouvelle... qui concerne mon mariage?.. .C'est sans doute l'idée de me tourmenter qui vous rend tout à coup si brusque ?...
JULIE, durement.
Christine, le bonheurque vous attendez me semble compromis... Si vous vous sentez faiblir, arrètez-moi. J'affirme qu'il n'y a rien d'absolument grave. La plupart des jeunes filles mondaines en souriraient... Mais telle que je vous connais, trop noble et fière pour accepter certaines liontes, je prévois que vous gravirez résolument le calvaire.
Qu'y a-t-il donc?
JULIE
Je me suis procuré ce que votre mère avait omis de prendre : des renseignements sur votre fiancé. Cela m'était facile. Une de mes anciennes élèves, Louise Darcier, est fille d'un Professeur au Collège de France. Elle fréquente, par conséquent, beaucoup Je monde universitaire. Je lui ai écrit. Je ne pouvais m'adresser mieux. Elle est en relations avec monsieur Georges Pierrard et fort au courant de la vie qu'il mène. Voici sa réponse. (Elle déplie la lettre.) Je passe le commencement qui m'est personnel... Ceci vous regarde : (Lisant.) c Je rencontre « souvent monsieur Pierrard chez mon père. Mon- « sieur Pierrard est un homme charmant et plein « d'avenir. La jeune personne qui l'épouse a toutes « les garanties de bonheur... Vous insistez sur sa « conduite... Votre cousine appartient, dites-vous, « t'i une famille très pieuse, d'une grande sévérité «< de principes. Mon Dieu, Madame, il est certain «' que monsieur Pierrard s'est un peu amusé; tous *< les hommes de son fige h Paris, et en province « aussi, je pense, en font autant. Dans le monde, « on ne prend guère ces choses-là aussi tragique- «< ment qu'on le ferait au Sacré-Cœur. Où en serait- « on ?... Lorsqu'une jeune fille trouve dans son fiancé
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« de rinlelligence, de l'énergie et une bonne éduca- K tion, elle doit s'estimer heureuse. Le reste, c'est « elle qui l'apporte au ménage. Par le temps qui « court, il y aurait quelque puérilité à se montrer « plus exigeante. » Et voilà ce qu'on appelle une honnête femme ! Ma chère enfant, cette lettre est un bien précieux enseignement quoique douloureux. Aussi j'irai jusqu'au bout. Vous allez entendre de bien vilaines choses, qui vous montreront à quel point est méprisable notre pauvre espèce, dès qu'elle s'éloigne de Dieu. (Elle reprend sa lecture, u Pour le moment, je ne crois pas que monsieur « Pierrard ait ce qu'on appelle une liaison. On ne « parle pas de sa conduite et toute conduite dont « on ne dit rien, je la trouve bonne. Il y a quelques « années, ses camarades le plaisantaient sur sa « fidélité à une petite actrice de l'Odéon. Mais on t me jure qu'il n'y a plus rien. En un mot, c'est un u jeune homme sérieux, très estimé, d'une correc- (V tion do tenue parfaite, et dont je suis heureuse Il de n'dv.ir h dire que du bien. » Consacrez donc votre vie à foi'jucr des mores de famille, pour arriver à produire de ])aroilJcs poupées!
CHRISTINE, Uv6 paie, avec fermelé.
Je sois comment vous agiriez îi ma place... Si j'osais... Vous pourriez me rendre un grand service.
JULIE
Disposez de moi, mon enfant.
CHRISTINE
Parlez-lui... Je s\ùs courageuse, mais s'il sup- ] liait, je crains de perdre la tète... Ayez soin, pour commencer, ^le n'avoir pas l'air d'y croire... Qu'il ait toute facilité de se défendre. . . Justement, parce que le ir.ondc est iiieijrisable, on doit jusqu'à
62 l'envers dY'ne sainte
preuve du contraire, le Irailer en calomniateur.. . Dites h Georges les bruits qui courent. Demandezlui ce qu'il y a de vrai. .. S'il avoue, alors...
JULIE
11 avouera tout... et en riant!... A ses yeux, ce genre de iaules ne compte pas... Vous venez d'entendre ce qu'en pense madame Darcier. .. Ces gens-là n'ont pas de sens moral...