HENRI HEINE
Il habite là-haut, près du sommet de la Butte ; et malgré son grand âge — quatre-vingt-trois ans — il a gardé la plus agréable verdeur d'esprit. C'est un de nos doyens. Son nom, un peu oublié des jeunes gens d'aujourd'hui, fut presque aussi célèbre que celui d'Aurélien Scholl et brilla, pendant plus d'un demisiècle, dans les journaux. Tous ceux qui fréquentèrent jadis au perron de Tortoni, ou qui soupèrent à la Maison d'Or, tous les anciens lecteurs du Charivari, du Mousquetaire, du Figaro littéraire^ l'ont connu. Ils se rappellent les innombrables nouvelles et les pimpantes chroniques que signa, au cours de sa carrière, M. Philibert Audebrand.
— Eh quoi? Audebrand n'est pas mort?
Audebrand vit toujours... Quand le hasard de ma promenade m'amène du côté de la rue Lepic, je sonne à sa porte. Je le trouve, enveloppé d'une ample douillette, assis dans son fauteuil, contre la croisée. Et nous causons des hommes et des choses d'autrefois. Sa tête est superbe ; ses cheveux blancs, bouclés à la mode romantique, ondulent sous le bonnet de velours qui les réchauffe; sa barbe de patriarche ruisselle en ondes tumultueuses. Le vieux Parisien rêve et médite. Il suit d'un œil amusé le va-et-vient du faubourg. Il voit descendre le matin les petites ouvrières et les voit remonter le soir, leur journée finie, comme des abeilles qui reviennent à la ruche. Il écoute l'appel du vitrier qui passe, la chanson de l'apprenti, le cri de la marchande des quatre saisons. Ce mouvement, c'est la vie... Il ne peut plus guère s'y mêler, il en jouit en spectateur. M. Philibert Audebrand est un philosophe.
Hier, notre entretien s'est porté sur Henri Heine.
— Il fut de vos amis, je pense?
— Oui, certes...
Lorsque Philibert Audebrand débuta dans la presse en 1839, il se mit en devoir d étendre ses relations littéraires ; il avait soif de frayer avec les écrivains qui occupaient alors le haut du pavé. Il résolut de se rendre chaque jour au café de la Porte-Montmartre, où se restauraient les critiques influents. On y déjeunait fort bien : on y mangeait des huîtres qui ne coûtaient alors que douze sous la douzaine, une côtelette à la pro-
vençale, un morceau de brie, une meringue glacée. La côtelette à la provençale, fortement aillée, était la spécialité de la maison. Gérard de Nerval s'en montrait friand, ainsi qu'Eugène Sue, Théophile Gautier, Méry et Paul de Saint-Victor.
Parfois deux personnages s'ajoutaient à la bande. Un grand garçon blond, au teint frais, au profil hébraïque, aux doigts de cire : c'était Henri Heine. Une sorte de nain, à moitié bossu, bruyant, braillant, abondant en paradoxes, éloquent et singulier : c'était Alexandre Weill, l'ami et le commensal de Heine. Quelquefois aussi une jeune femme les accompagnait. Sa beauté était merveilleuse et lui tenait lieu d'esprit. Heine aimait Mathilde; et en attendant qu'il l'épousât, il ne pouvait se passer d'elle. Mathilde, qui se savait indispensable, avait l'humeur acrimonieuse. Et Weill servait, entre eux, de tampon.
Philibert Audebrand se rapprocha du trio. La gloire de Henri Heine, les bizarreries de son existence, les grâces acérées de sa conversation l'attiraient. Dès que Heine s'était assis devant la tasse de café au lait et le ravier de radis roses dont il formait son repas frugal, la joie régnait à la Porte-Montmartre. Une pluie d'épigrammes s'abattait sur Alexandre Weill, qui faisait tête à l'orage.
— Qui est-ce que ce Weill? murmurait Paul de Saint-Victor en manière d'aparté. D'où vient-il? 11 a gardé les pourceaux !
— Possible, répliquait Weill, mais je ne les garde
plus. Tandis que vous, monsieur de Saint- Victor, si vous aviez gardé les pourceaux, vous les garderiez encore. ^
— Bien répondu! disait Heine... Weill, tu as dû voler ce mot quelque part !...
On ne s'ennuyait pas, vers 1840, au café de la Porte- Montmartre...
C'était un curieux ménage que celui de Henri Heine et de Mathilde. Philibert Audebrand ne tarda pas à en pénétrer les secrets. Il put l'observer de ses propres yeux ; et les indiscrétions d'Alexandre Weill achevèrent de l'instruire. Mathilde sortait d*une ganterie du passage Choiseul, où elle exerçait les fonctions de demoiselle de magasin. Henri Heine se fît ganter par elle, en devint amoureux et lui proposa d'associer son bonheur au sien. Mathilde était dénuée de toute culture.
— Un poète allemand, qu'est-ce que ça gagne ?demanda-t-elle à sa patronne.
— Ça gagne un peu moins d'argent qu'un poète français.
Heine dut prouver sa munificence et verser trois mille francs aux mains de la belle enfant pour vaincre les scrupules de sa vertu. Il l'emmena chez lui, rue des Martyrs. Le lendemain, Mathilde lui jura de ne jamais le quitter :
— Si tu m'abandonnes, si tu me chasses, je te tuerai et je me tuerai ensuite.
Elle n'eut pas à recourir à de telles extrémités. Henri
lui demeura fidèle. Une réelle affection les liait Tun à l'autre. Et quand leur tendresse s'affaiblit, elle fut remplacée par l'habitude. Il manquait de patience, elle manquait de douceur. Elle lui faisait des scènes et il la battait. D'aigres querelles empoisonnaient leur union et c'est pour cela qu'elle était indestructible. Ils éprouvaient le besoin de se disputer. Les plus futiles prétextes déchaînaient et alimentaient cette lutte intestine. Mathilde témoignait un attachement désordonné à sa perruche, dont le bavardage exaspérait Henri Heine. Celui-ci empoisonna la maudite bête. Mathilde en conçut un chagrin mortel ; elle sanglota, elle s'abîma dans la douleur, elle gémit :
— Me voilà seule au monde!
— Comment, dit Heine, je ne te suis donc rien ?
— Rien! rien! ! rien! I!
Heine la roua de coups. Et il lui acheta une autre perruche... Il la battait d'ordinaire le lundi et assurait que ce châtiment hebdomadaire lui était indispensable. Elle le subissait en versant un torrent de pleurs. Elle aurait pu se défendre ; elle se contentait de tirer son amant par les jambes. Ils roulaient sur le plancher et se relevaient enfin, rompus de fatigue, meurtris et calmés. Alexandre Weill et Philibert Audebrand les surprirent plus d'une fois en cette étrange posture. Ils en riaient tous ensemble. On se mettait à table ; on vidait une bouteille de Champagne; Weill, pour sceller la réconciliation, entonnait le grand air de Guillaume Tell.
0 Mathilde, idole de mon âme,
et bien souvent, avant le dessert, la guerre recommençait. Lirascible Mathilde, s'imaginant quePundes convives la tournait en ridicule, lui lançait au visage quelque objet domestique ou le contenu d'un plat. Weill reçut sur sa redingote un brochet tout dégouttant de sauce mayonnaise.
— Soyez tranquille, murmura Heine, lundi elle sera battue.
— Mais lundi, c'est aujourd'hui, s'exclama Weill! Mathilde s'engagea sur l'honneur à remplacer la
cravate qu'elle avait endommagée. Et l'incident n'eut pas de suites. Heine se comparait à Socrate. Il se décida à épouser Xantippe, quoiqu'il n'y fut nullement obligé. La cérémonie achevée, il alla rejoindre ses amis au café delà Porte-Montmartre et s'épancha dans leur sein :
— J'ai écrit mon testament, leur annonça-t-il. Je lègue mes biens à Mathilde, à condition qu'elle se remarie. Je veux qu'il y ait un homme sur terre qui me regrette chaque jour et dise « Pourquoi ce pauvre Heine est-il mort? S'il n'était pas mort, je n'aurais pas sa veuve. »
Ainsi s'écoulait la vie du poète, assombrie par d'intimes chagrins, tourmentée, médiocre et, au fond, misérable. Des soucis pécuniaires l'attristaient. Il subsistait chichement de ses droits d'auteur et d'une pension de six mille francs que lui payait secrètement
LE DERNIER AMI DE UENRI UEINE 239
Louis-Philippe. Il redoutait les besoigneux, les indiscrets que nous désignons maintenant par le terme expressif de tapeurs. Pour se soustraire à leurs entreprises, il les tapait eux-mêmes à Toccasion. Il empruntait pour prévenir les emprunts.
— Usez de moi, leur répétait-il. Venez partager mon pot-au-feu. Mais ne me demandez jamais d'argent. D'abord, je n'en ai point. Et puis, je ne tiens pas à vous perdre comme ami.
Il espérait vaguement que le Pactole coulerait dans sa caisse vide et que son oncle, le richissime banquier Salomon, lui léguerait un million sonnant et trébuchant. Pourtant ce nabab n'avait pas l'air de le prendre au sérieux. 11 avait des mots cruels que Heine citait en souriant, des mots de financier, de propriétaire et de bourgeois.
— Ah ça' mon cher neveu, s'écriait l'oncle Salomon, tu ne fais toujours rien à Paris?
— Mille pardons, cher oncle, j'y fais des livres.
— C'est bien ce que je dis : tu n'y fais rien.
Heine souriait en rapportant ce trait féroce. Il comptait cependant sur la libéralité posthume du marchand d'or hambourgeois. Salomon mourut. L'auteur des Reisebilder ne recueillit dans son héritage, au lieu du million convoité, qu'un maigre capital de 16.000 francs. Et pour comble de malchance, il plaça cette somme dans l'entreprise du Gaz de Prague et la perdit. Sa santé ne résista pas à ces déceptions successives. Il contracta les germes du mal auquel
il succomba après dix ans de souffrance et d'agonie...
J'écoute M. Philibert Audebrand me dévider ses souvenirs. Il les narre avec finesse. Il possède à merveille Tart de conter ; il appartient à la génération et à Técole des Méry, des Roger de Beauvoir, des Roqueplan, qui savaient préparer, nuancer, orner les historiettes, en aiguiser la pointe et qui tenaient suspendus à leurs lèvres les auditeurs et les auditrices. Ils étaient le délice des dîners en ville, la providence des maitresses de maison; ils suppléaient au comédien et au ténor à la mode. Ils jouaient un rôle d'autant plus brillant qu'on pouvait le croire improvisé.
Oui, Philibert Audebrand est, depuis que nous avons perdu Legouvé et Scholl, le dernier émule de ces charmeurs disparus. Il est roi de Fanecdote. Son discours n'est qu'un chapelet de menues chroniques qui s'enchaînent, s'enchevêtrent, se succèdent et vous tombent dans l'oreille comme un cUquetis de phrases légères. Ce sont ragots de pages, papotages de caillettes, malices de badauds boulevardiers. Et de ce flot sans cesse jaillissant et inépuisable, surgissent des portraits lestement troussés, des figures ressemblantes. Henri Heine est devant moi, dressé de pied en cap j'entends sa « blague » incisive; j'aperçois ses joues amaigries, son regard ironique et moqueur sous sa prunelle alourdie.
— Ah I si vous aviez assisté à ce déjeuner qui
réunit, aux environs de 1848, Henri Heine, Eugène Sue et Balzac ! Quel éblouissement !
C'est Alexandre Weill qui les traitait ce jour-là. Les vins étaient de choix et la chère exquise. Les convives s'allumèrent. Et ils en vinrent, tout comme ils l'eussent fait de nos jours, à agiter la question sociale. Hs n'avaient pas même façon de la résoudre. Eugène Sue se posait en champion des idées démocratiques. Balzac les combattait avec véhémence. Heine se réservait. Sans cesser d'être courtoise, la discussion s'anima. Les répliques se croisèrent comme des épées. Ce fut un crépitement d'éclairs. Eugène Sue avait cité Proudhon et Fourier ; il invoquait leur autorité à l'appui de sa doctrine. Balzac l'interrompit :
— Le socialisme qui se croit nouveau est un vieux parricide. II a toujours tué la République sa mère et la Liberté sa sœur. Pour n'être pas communiste, mon cher Sue, vous vous accrochez au fouriérisme. Mais le peuple est simpliste. II pousse les choses à leurs plus extrêmes conséquences. Vous ouvrez une porte que vous ne pourrez plus fermer; vous glisserez jusqu'au bout de la pente où vous avez mis le pied.
Eugène Sue. — N'est-ce pas une honte que quelqu'un ait le superflu, quand tous n'ont pas le nécessaire?
Balzac. — Autant dire : nul ne doit avoir de l'esprit, lorsque tant d'hommes n'ont pas le sens commun.
Ici, Henri Heine crut devoir intervenir :
— C'est la première fois, dit-il, que dans la bouche de Balzac, le mot esprit s'allie au mot superflu.
Mais Balzac était trop excité par son sujet pour s'arrêter à ce compliment.
— Le communisme, poursuivit-il, est la résultante falale, le suprême aboutissement de tous les ismes, fouriérisme, saint-simonisme et socialisme. Or, qu'estce que le communisme? Un retour à la sauvagerie primitive; tous les travailleurs courbés sous le fouet du planteur. C'est la guerre civile en permanence. C'est la révolte. C'est l'anarchie. Le communisme est l'ennemi le plus direct de la démocratie et l'auxiliaire du despotisme.
Eugène Sue. — Le communisme, il est vrai, a toujours été étouffé par un retour offensif delà monarchie. Le peuple en fut-il plus heureux? De quel droit exigezvous que cent mille citoyens nagent dans l'abondance, alors que trente millions croupissent dans la misère? Abolissons les iniquités, les privilèges, les fortunes sans travail...
Henri Heine. — Si nous buvions un verre de cliquot?
Les coupes s'emplirent. Mais le débat n'en fut pas apaisé.
Balzac. — Les paroles d'Eugène Sue ressemblent à ce Champagne. C'est de la mousse. Elles pétillent et s'évaporent. H faut distinguer parmi les êtres humains. Certains sont des zéros. Certains sont des chiffres; les zéros comptent-ils, à moins de se ranger à droite
LE DERNIER AMI DE HENRI JIEINE M'a
des chiffres? Les hommes ne sont heureux que s'ils sont violentés par les forts et les puissants d'esprit... la liberté absolue ne sera que l'anarchie absolue...
Eugène Sue. -— Enfin, quelle est, dans tout cela, l'opinion de Henri Heine?
Heine sortit de son mutisme. H leva son verre, contempla la blanche liqueur oi^i se reflétait la flamme des lustres et laissa tomber ces phrases :
— Le temps est tissé d'une perpétuelle succession *de jours et de nuits. La nuit sans le jour, le jour sans la nuit seraient stériles. La nature n'offre que diversités et contrastes. L'homme et la femme... contraste... Pour faire une bonne affaire, il faut un malin et un sot... Deux dissonances produisent une harmonie... Le contraste, vous dis-je, toujours le contraste!...
Il continuait d'observer à la lueur des bougies le vin doré où montaient allègrement les bulles légères: il paraissait y chercher l'avenir, comme un augure aux entrailles des victimes. Il conclut :
— Je ne veux ni la République seule, ni la seule monarchie. Je les veux Tune et l'autre et non pas l'une ou l'autre. Je crois qu'il n'y a de durable, comme régime, qu'une monarchie gouvernée par des républicains, ou qu'une république gouvernée par des monarchistes.
Balzac partit d'un large éclal de rire :
— Ma foi, la solution est originale. Je propose que
nous nous emparions tout de suite du pouvoir. Nous sommes en nombre !
Si le gouvernement eût été constitué ce soir-là, dans un salon du café Anglais, Balzac aurait été élu président, Eugène Sue ministre de Fintérieur, Henri Heine eût mis en vers la Constitution. Alexandre Weill l'eût déclamée.
Et Philibert Audebrand l'eût louée, je suppose, dans les gazettes...
Notre vénérable confrère ne m'a pas caché que le vingtième siècle, encore bien jeune, lui semblait très inférieur au siècle qui vient de finir. Il y discerne des symptômes, des inquiétudes, des menaces qui le troublent.
— Ah ! mon jeune ami, l'admirable règne que celui de Louis-Philippe!
H m'en a tracé une ineffable peinture. Et d'abord j'avais envie de défendre contre lui nos générations calomniées et celles qui grandissent à l'horizon et de lui dire :
— Non, je vous assure, la France ne meurt pas. Elle se transforme. Les Français d'aujourd'hui valent les Français d'hier.
Mais je me suis tu. J'ai reçu avec respect les plaintes du solitaire de la rue Lepic. Et j'ai compris qu'il était bon que ces mélancolies fussent exprimées et qu'elles correspondaient à l'un des sentiments les plus délicats de l'homme et les plus profonds. A mesure qu'il
arrive au déclin de Tâge, il cesse d'interroger l'avenir, il compte les pas qu'il a faits, il s'attarde à la route parcourue.
Cet attachement au passé est la consolation de la vieillesse — et sa grâce...