MARIE LAURENT
Une grande représentation s'organisa vers la fin de sa vie au bénéfice de Mme Marie Laurent. Les principaux artistes de Paris, assemblés à l'Opéra, honorèrent leur doyenne. L'idée de cette solennité, qui n'a rencontré que des sympathies, naquit d'une façon assez imprévue. Un certain nombre d'amis dînaient ensemble : peintres, écrivains, musiciens, gens de théâtre. Le nom de Marie Laurent fut jeté dans la conversation et quelqu'un nous fit part de l'honorable pauvreté qui menaçait sa vieillesse.
— Rien n'est plus simple que de lui venir en aide, observa l'un des convives.
— Nul ne refusera son concours.
— Je VOUS prête la salle de TOpéra, s'écria M. Gailhard.
Et comme nous le félicitions de son élan, il ajouta :
— J'ai une dette de reconnaissance envers Marie Laurent. Je lui dois un des meilleurs repas que j'aie faits en ma jeunesse. C'est toute une histoire...
Nous le pressâmes de la dire. Il se rendit aisément à nos prières. Et de cette voix généreuse, avec ces grâces de gestes et de langage et cette éloquence cordiale et imagée qui appartiennent en propre aux enfants de Toulouse, il nous conta ce qui suit. L'anecdote est si gentille que je ne veux pas en priver le lecteur.
Donc, à cette époque, Pierre Gailhard rapetassait des chaussures dans l'échoppe paternelle et égayait de ses chants les rues de la cité de Clémence Isaure. Quand il eut l'âge d'aller s'instruire à Paris, son père lui remit un louis de quarante francs, auquel iljoignit de sages conseils :
— Voilà, mon fils, de quoi faire le jeune homme. Ton voyage est payé, tu n'as pas besoin d'argent. Je t'en enverrai le mois prochain. Au reste, si tu es à court, va voir Marie Laurent, la fameuse actrice, et présentelui cette facture. Elle te donnera cinquante francs pour des souliers de bal et des bottines que je lui ai confectionnés naguère, et dont j'ai négligé de toucher le prix. Adieu ! garçon. Bonne chance I
L'adolescent partit, avec trois ou quatre compa-
gnons, futurs poètes, ténors et sculpteurs (je crois que Idrac etMercié étaient du voyage), comme lui, tumultueux, ardents à vivre et gueux comme Job. Avant même qu ils eussent pénétré au cœur de Paris^ la pièce d'or de Pierre Gailiiard s'était volatilisée. Il n'avait plus en poche que la note de cordonnerie du papa. 11 résolut delà porter tout de suite à son adresse. Il vit sur les affiches que Marie Laurent jouait à l'Ambigu ; il s'y rendit le soir même et, bousculant le concierge qui lui refusait l'accès des coulisses, il parvint jusqu'à la loge de la comédienne. Elle était en scène à ce moment; il fut reçu par un monsieur solennel qui l'interrogea sévèrement :
— Qu'y a-t-il pour votre service ?
— J'ai en main un papier... qui intéresse Mme Laurent... Un papier... très important,..
— Je suis son mari..., c'est la même chose.
On s'expliqua. Marie Laurent qui surviot tendit la main au voyageur :
— Tu es le fils de Gailhard, le cordonnier ? Ma foi, je ne me plains pas de ses bottines, elles m'ont fait de l'usage. Si tu t'établis à Paris, tu peux compter sur ma clientèle.
Et non seulement elle lui versa les 50 francs dont il avait un si pressant besoin, mais elle l'embrassa maternellement sur les deux joues et l'engagea à revenir.
— Je veux être chanteur et jouer la comédie, répondit orgueilleusement Pierre Gailhard*
Il sortit, en brandissant son feutre à la Velasquez, et courut retrouver ses camarades qui l'attendaient sur le trottoir, les dents aiguisées par un appétit de jeunes loups. Gailhard leur montra de loin ses jaunets.
Ah ! mes amis... quelle bombance ils s'offrirent dans un cabaret des Halles ! ils mangèrent des escargots et burent du vin doux, en souvenir du pays. Puis ils remuèrent à perte de vue des problèmes d'esthétique et des projets d'avenir. Après quoi, comme l'aube se levait, ils se rendirent, bras dessus, bras dessous, à la gare d'Orléans, pour regarder partir le train de Toulouse !
Nous ayant narré cette historiette, M. Gailhard conclut :
— Ce sont là des souvenirs qui ne s'effacent jamais. Par l'accueil de Marie Laurent, le premier contact de Paris, souvent si rude, me fut adouci. La gratitude que je lui ai vouée est bien naturelle. C'est la reconnaissance de l'estomac !
Il riait, mais nous le sentions secrètement touché à l'évocation de cepassé, déjà lointain et toujours vivant dans un coin de sa mémoire.
Je profitai de l'occasion pour rendre mes devoirs à l'illustre comédienne et deviser avec elle des hommes et des choses d'autrefois.
Je sonnai à la porte du petit appartement qu'elle occupait rue Mansart, dans un coin tranquille, entre cour et jardin — je veux dire entre une vaste cour et un jardin plein d'oiseaux. Elle m'y reçut avec bon-
homie et majesté, comme il sied à une tragédienne qui a incarné tour à tour les femmes du peuple et les plus nobles princesses du répertoire : Marguerite de Bourgogne, Marie Tudor et Klytemnestra. Les acteurs ne se dépouillent pas complètement de leurs rôles ; ils en gardent l'empreinte. Songez que Marie Laurent avait vécu, pendant trois quarts de siècle, sur les planches. Quand elle marchait, on cherchait à ses côtés Oreste ou Buridan ; et quand elle parlait, sa voix aux notes graves, aux inflexions nuancées, sa diction lente et rythmique semblaient invoquer les dieux et les héros disparus.
Elle alla quérir un coffret où gisaient des liasses de feuilles jaunies. Elle les en tira avec dévotion :
— Ceci est mon rehquaire.
Je m'assis près d'elle. Je lui demandai de se reporter au début de sa carrière et de me retracer l'image qui s'est conservée dans son esprit de ces jours si fabuleusement éloignés. Et soudain je vis défiler, sous mes yeux, les décors et les personnages du romantisme. Et tandis que je prêtais une oreille attentive à son discours, il me sembla que je redevenais enfant moi-même et que j'écoutais les récits d'une aïeule à cheveux blancs...
Elle avait juste trois ans, lorsqu'elle aborda la scène. Ses parents, les époux Luguet, humbles comédiens nomades, parcouraient la province, gagnant ensemble 250 francs par mois, engagés tantôt à Rouen, tantôt à Amiens ou à Cambrai. Ces villes possédaien
alors des troupes fixes, auxquelles venaient parfois s'adjoindre de grands acteurs que Ton saisissait au passage et qui daignaient se montrer dans une ou deux pièces. C'est ainsi que la petite Marie eut Fhonneur de figurer en 1828 auprès de l'illustre Gonthier, du Gymnase, dans le Soldat laboureur. Elle se mêlait aux figurants et chantait avec eux le chœur par où s'achevait le second acte :
'^ . J'écoutions, je r'gardions
Ce biau militaire...
Il parlait de ses hauts faits.
Ça d'vait plaire à des Français.
Elle avait une réplique très courte, mais l'émotion brouilla sa mémoire. On lui posait cette question :
— Enfant, as-tu un père?
Au lieu de répondre tout simplement oui^ selon le texte, elle dit :
— Oui, c'est M. Luguet !
Et ce mot, lancé avec énergie, obtint un succès de fou rire. Gonthier prit dans ses bras la gamine, la couvrit de baisers et lui prédit les plus hautes destinées.
Ce fut le baptême de Marie Laurent.
Dès lors, on commença de lui confier de vrais rôles. Le plus important qu'elle ait créé, avant l'âge de huit ans, fut celui de Myrra dans les Lions de Mysore. Myrra était une jeune Indienne enlevée par des pirates. Elle échappait à ses ravisseurs, se sauvait au sein
d'une forêt vierge et y rencontrait un protecteur, un bon nègre, sympathique et muet, qui la ramenait dans sa patrie après mille dangers. Il fallait qu'elle échappât à la poursuite des bêtes féroces. Or, ces bêtes existaient; elles appartenaient à une ménagerie qu'on avait installée au fond du théâtre. De telle sorte que les spectateurs voyaient, par un ingénieux effet d'optique, les lions, les tigres et les panthères bondir autour de Myrra. Et l'excellent sauvage, c'était le dompteur, un certain Martin, qui jouissait, dans les foires, d'une réputation égale à celle de nos Bidel et de nos Pezon. Afin d'augmenter l'effroi du public, il avait imaginé d'enrouler autour de Myrra un serpent boa énorme, et lui avait appris à tenir, de la main droite, la tête du reptile écartée de son visage, et de serrer le bout de sa queue, de la main gauche. Myrra, en cet équipage, devait donner les signes de la plus violente terreur. Martin accourait, la délivrait, précipitait le serpent dans la coulisse; et la jeune princesse, tombant à genoux, remerciait avec effusion la Providence.
Les malheurs de Myrra, l'intrépidité de Martin passionnaient la foule. Durant six mois, l'enfant porta, de bourgade enbourgade, du nord au sud de la France, son boa constrictor...
Et ce fut la première tournée de Marie Laurent.
Elle était heureuse de mener cette existence ; elle n'en voyait que les côtés amusants et n'en soupçonnait pas les misères. Sa jeune vanité s'éveillait au bruit des bravos. Elle respirait l'air du mélodrame et du vaude-
ville et, sans en avoir conscience, elle apprenait son métier.
A la suite d'une expédition désastreuse, la famille Luguet vint s'échouer à Paris, au dernier étage d'une méchante maison de la rue des Deux-Ecus, à l'hôtel de Normandie. Elle subit la pire détresse. Le père sans engagement, la mère et la fille s'occupant à des travaux d'aiguille mal rémunérés. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les couturières des faubourgs ne mangent pas à leur faim. Maman Luguet et Marie fabriquaient des robes de tarlatane pour poupées. On les leur payait dix centimes la douzaine. Elles parvenaient, en s'usant les doigts, à expédier dix douzaines dérobes par jour — de quoi désintéresser l'hôtelier. C'était insuffisant. Un soir, Marie dit à sa mère :
— Si tu voulais, j'irais chanter dans les cafés.
Elle avait dix ans à peine. Elle était fière de secourir ses parents, et puis elle avait soif de bruit, de mouvement, de lumière; le public lui manquait; et déjà elle éprouvait, comme une vieille actrice, la nostalgie de la scène.
Sous la conduite de son frère aîné, qui s'arrêtait dehors, le front collé aux vitres des estaminets, elle proposait aux consommateurs de leur fredonner une ariette. On la hissait sur les tables. Elle vocalisait comme un rossignol; elle mimait, elle dansait ses chansons. Il pleuvait des sous dans son escarcelle. Quelquefois un mauvais sujet la saisissait par la taille
et l'embrassait plus que de raison. Et voilà que le frérot, qui surveillait tout ce manège, ouvrait la porte avec fracas, délivrait sa sœur et Tentraînait en maugréant de sourdes menaces, pris dun furieux accès de jalousie.
Et Marie continuait d'être heureuse.
Ils rapportaient fidèlement la recette au logis. Cependant, ils éprouvèrent un jour la tentation d'en distraire une obole.
— Mlle Mars joue au Théâtre-Français... Si on y allait? proposa Marie...
Ils ne dînèrent pas et firent la queue, afin de se placer, tout là-haut, au premier rang du paradis. Et Mlle Mars leur apparut dans les falbalas et derrière Téventail de Gélimène. Ils admirèrent aussi Rachel, que tout Paris acclamait. Ils la guettaient à la sortie du théâtre. Et Marie murmurait, en regagnant son taudis de la rue des Deux-Ecus :
— Ce serait beau, de jouer la tragédie !
Elle la joua. Que n a-t-elle pas joué? A treize ans, au cours d'un nouveau voyage, elle interprétait avec Jenny Vertpré la Fée Carabosse. A quinze ans, elle chantait Inès de la Favorite et secondait Bocage dans la Tour de Nesle. A dix-huit ans, elle sautait à pieds joints dans l'emploi des mères. Le directeur du théâtre de Bruxelles lui imposa le rôle de Marie-Jeanne.
— Souffrez au moins que je prenne l'avis de Mme Dorval.
Elle lui dépêcha une longue lettre et reçut, en retour, ce billet, qu'elle a pieusement conservé :
« Ma chère enfant, Marie-Jeanne a 600 lignes et 600 effets. Quand, à ton âge, on a le bonheur déjouer un rôle comme celui-là, on ne demande pas de conseil par écrit, on vient le voir jouer. »
La jeune artiste, qui venait d'épouser le baryton Pierre Laurent, obtint à grand'peine de son mari et de son directeur trois jours de congé. Elle monta dans la diligence qui accomplissait, en vingt-huit heures, le trajet de Bruxelles à Paris.
A. six heures, elle débarquait rue du Bouloi. A sept heures elle entrait à la Porte -Saint -Martin et se suspendait frémissante, hypnotisée, aux lèvres de Mme Dorval, de Marie-Jeanne. A l'issue de la représentation, elle courut, les yeux noyés, se précipiter dans ses bras.
Après soixante ans écoulés, Mme Marie Laurent se rappelait les plus petits détails de cette scène. Peutêtre en exagérait-elle l'importance en les racontant. Le souvenir est un prisme qui grossit et colore les objets. N'importe! Je goûtai un vif plaisir à contempler, en une évocation fugitive, l'ombre de Dorval :
— Elle m'emmena chez elle. Elle avait préparé un lit dans sa chambre. Et toute la nuit, elle m'analysa la pièce, acte par acte, me répétant ces cris qui vous prenaient aux entrailles et m'obligeant à les pousser avec elle.
Elle lui enseigna le moyen d'imprimer un accent
sublime au mot légendaire de Marie- Jeanne : Allons donc! Je ne suis donc pas folle! C'était d'intercaler mentalement un juron au beau milieu de la phrase. L'infortunée Marie-Jeanne, à qui l'on veut persuader qu'elle est démente, recouvre sa raison prête à s'échapper; et la joie qu'elle en éprouve lui arrache cette exclamation tout ensemble radieuse et furieuse : « Allons donc, vV. de />..., je ne suis donc pas folle! » Quelle étonnante trouvaille que ce N. de />..., plaqué dans le dialogue ! C'est le coup de fouet qui enlève l'attelage! Mme Marie Laurent m'assurait qu'en écoutant Dorval, ce soir-là, elle ne put se tenir de sangloter.
— Vraiment, madame, vous pleuriez?...
— Oui, monsieur, je pleurais d'enthousiasme... Et ce fut sa première leçon de « mélo ».
Elle en reçut une autre de Frederick Lemaître, avec qui elle reprit Trente ans ou la vie d'un joueur. Frederick avait du génie, ce qui l'autorisait à se montrer brutal et intolérant envers tout le monde. Il usait assez souvent de ce privilège... Et s'astreignant à un travail fort méticuleux, il voulait être aveuglément approuvé par ses camarades. Il venait de sortir, après la scène où Georges de Germany contraint sa femme à signer l'acte qui la dépouille et s'écrie, en soulignant ce trait d'un regard diabolique : « La fortune n'est pas toujours contraire ! » Marie Laurent, demeurée seule, entamait son monologue, mais brusquement elle fut
MARIE LAURENT, DORVAL, FRÉDÉRUUv LEMAITRE ^^31
bousculée par un poignet de fer ; Frederick avait quitté les coulisses, il avait bondi sur elle et du ton de Napoléon, gourmandant ses grenadiers :
— Pourquoi jouez -vous ainsi? Ce n'est pas digne de vous. Cette femme est aiïolée, désespérée. Et vous donnez de la voix ! Vous n'êtes pas émue! Vous parlez faux ! Recommencez I
Et elle recommença. Et le public, charmé, fit une double ovation au maître impérieux et à l'élève soumise.
— Comment, madame, lui dis-je, vous n'avez pas protesté contre une semonce si durement infligée?
— Mais non, monsieur. En ce temps-là, nous avions du respect pour nos anciens...
Marie Laurent souriait, en me rapportant cet épisode. Elle était arrivée à l'état d'esprit des patriarches, qui considèrent avec sérénité le cours de leur vie et les accidents dont elle fut agitée. Pourtant je suppose que la colère dut flamber plus d'une fois dans l'œil noir de laSachette, d'Agrippine et d'Athalie...
Je n'en finirais pas, si je voulais suivre Marie Laurent jusqu'au terme de sa carrière, ou même jusqu'au jour où elle fonda l'Orphelinat des arts, sa meilleure création. Je terminerai sur un dernier souvenir.
Vers 1855, eut lieu au Théàtre-Franrais le bénéfice de Mlle Georges. Marie Laurent, qui prit part à cette représentation, en avait conservé l'impression inoubliable :
— Je la vois encore... Elle jouait le troisième acte de Rodogune. Elle s*appuyait, brisée, sur le dossier d'un fauteuil, pour ne pas tomber. De grosses larmes ruisselaient le long de ses joues. On a beau les couvrir de fleurs, les pauvres artistes qui s'en vont ont le cœur navré. Il semble qu'ils assistent à leurs propres funérailles.
Ce fut bientôt le tour de Marie Laurent. L'heure de la retraite sonna pour cette aïeule, précédant de peu de mois celle de la mort.